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Si cet article était une vraie chronique littéraire, on trouverait à cet endroit un bref paragraphe introductif détaillant quelques données concrètes sur le livre dont il est question ici (La fille sans culotte), son auteur (El Don Guillermo) ainsi que la maison d’édition où paraissait l’ouvrage (Misma, fondée par le Don lui-même et son frère jumeau), une information qui pourrait tout à fait être agrémentée de la date de parution (novembre 2016) pour plus de rigueur journalistique. L’auteur embrayerait ensuite sur la nature de l’ouvrage (un recueil de nouvelles en bande dessinée) ainsi qu’un bref résumé qui détaillerait habilement les intrigues sans pour autant en dévoiler les issues, et peut-être se permettrait-on même de manifester un certain enthousiasme en louant l’humour piquant, les personnages atypiques et le sens de la dramaturgie remarquable de l’auteur.

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Mais comme cet article n’est pas une vraie chronique littéraire, je peux tout à fait me permettre ici de dire simplement que ce livre m’a fait chialer. La première fois que j’ai chialé en lisant un livre, c’était il y a 20 ans. J’étais au CE2, je lisais L’appel de la forêt vautrée sur des coussins dans ma maison en carton, et j’éprouvai pour la première fois un sentiment violent d’injustice au moment de la mort de John Thornton, premier humain à avoir fait preuve de bienveillance à l’égard du chien Buck. Je n’avais pas d’amis, les livres m’étaient plus familiers que les reconstitutions mal foutues de chorégraphies des Spice Girls auxquelles s’adonnaient les gamines de mon âge, rivalisant de mesquinerie pour décrocher des rôles flatteurs (pour des raisons qui m’échappent encore aujourd’hui, tout le monde voulait être Geri Halliwell). Les humains m’étaient suspects, et le fait qu’un mec bien comme Thornton puisse se faire trucider sauvagement par d’autres humains ne fit qu’accroitre ma certitude que le monde était vraiment mal foutu et qu’il valait mieux que je ne sorte pas de ma cabane. Mes larmes signifiaient le désespoir solennel d’un adieu au genre humain.

La dernière fois que j’ai chialé en lisant un livre, c’était il y a 10 ans. Encore une histoire de mort injuste, puisque c’est l’agonie du Père Goriot qui, une nuit, aux alentours de 4h du matin, m’arracha des sanglots alors que j’étais absorbée dans mes études et qu’à force de commentaires composés et de fichage mécanique, j’avais oublié ce que c’était que d’être bouleversée par un bouquin. Ces larmes-là m’ont rappelée à l’existence ; ces émotions que me faisait soudain vivre un livre, peut-être existaient-elle aussi dans le monde extérieur, et peut-être ce monde-là méritait-il que j’aille les y chercher. C’est plus ou moins à ce moment que la boulimie de bouquins s’est effacée devant l’envie d'engloutir le monde entier, humains compris, et que j’ai laissé tomber les études littéraires.

Je ne sais pas encore vraiment pourquoi j'ai chialé en lisant La fille sans culotte, probablement que saurai le dire avec plus d'exactitude dans 10 ans. Mais je peux dire que ce bouquin ressemble à la vie ; à l’intérieur d’un périmètre hyper structuré — les trois nouvelles s’imbriquent l’une dans l’autre comme des matrioshkas —, il parvient à une élasticité extrême entre scènes muettes et bavardes, entre instants de poésie et dialogues graveleux, entre éléments fantastiques et éminemment prosaïques. Une jeune cagole allumeuse s’y branle sous la Grande Vague d’Hokusai puis tombe amoureuse d’une créature des lagons qui aurait très bien pu rester une métaphore, mais que l’expérience du couple transforme en grosse feignasse boulimique de chips. Non, ça ne se peut pas, mais c’est ce qui rend le tableau plus vrai que la vie. Et entre les trois nouvelles, pourtant très différentes, naissent des correspondances ; on y voyage entre les époques, les âges de la vie et les réalités, mais les émotions déteignent les unes sur les autres. Là, il est question de gros bédos, de mini-short et d’adultère ; là, de photo de nu sous les cerisiers et le regard d’une vieille voisine étrange ; là, du sourire d’un gamin qui aurait voulu être une gamine. Les trois histoires, tout en tons de violet et de vert, forment un récit plus vaste qui parle d’amour, d’incompréhension, de désir, de féminité ; et Guillermo réinvente les manières d’en parler, slalomant avec virtuosité entre les poncifs auxquels on pourrait s'attendre dans ces grandes et pompeuses thématiques. Ceux qui diront qu'il ne s'agit pas là d'une raison suffisante pour être ému aux larmes sont des animaux.

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