Pour ceux qui n'ont pas les moyens de se payer ce vice, il reste le chandoo, résidu de fumerie que les pauvres, les ouvriers, les biffins, avalent en boulette. L'acolyte de Delphi décrit le chandoo comme une saloperie sans nom : "J’ai abominablement souffert. Oh ! l’opium sous cette forme est effroyable. C’est l’ivresse noire, avec des hallucinations terrifiantes, la sensation d’une forge dans le ventre ; rien de paradisiaque, je vous assure !... Et je ne vous parle pas du réveil !".

Et quant au romantisme de carte postale, c'est un tout autre tableau que dresse l'écrivain, dépeignant un périple dans les tréfonds d'un coupe-gorgepour atteindre finalement un boui-boui des plus insalubres :

"Nous sortions, nolisions une voiture, et le cocher, sur l’ordre de mon ami, nous conduisait à la porte d’Ornano, tout au bout du boulevard Barbès, près des fortifications et de Saint-Ouen. Nous débarquions là, par une nuit bleue et froide de décembre, sous l’œil effaré des gabelous, peu habitués à voir se hasarder dans ces parages, où travaillent l’apache et la fille, deux gentlemen correctement vêtus et qui, malgré les pardessus choisis à dessein simples et les chapeaux mous enfoncés au ras des yeux, fleuraient le pante à vingt pas. Mon ami m’entraînait. Nous dépassions l’octroi, hardiment traversions la zone militaire, la zone militaire sinistre, plate et nue, avec, en ourlet, de misérables cabanes et masures sans nom qui se profilaient sur l’horizon en hachures noires et comme d’eau-forte. Repaires de chiffonniers, de mendiants et de plus sùrs marlous, était-ce dans cette cour des miracles que nous allions ? Allais-je me trouver brusquement dans la compagnie des Casques d’or et des Terreurs du quartier toutes et tous rassemblés pour célébrer, la pipe aux lèvres, le culte du divin Opium ? Nous marchions toujours devant nous, tournions par une rue cloaque que mon, ami me nommait la rue des Rosiers et d’où, malgré le froid qui arrête toute putréfaction, montaient des relents de pourriture, fange, peaux de lapin et chiens crevés. L’endroit était sinistre avec ses tanières, ses huttes et les madriers plantés en terre des gymnases qui profilaient des airs de potence. Instinctivement, je serrais mon bâton au passage de deux ou trois groupes équivoques, que j’imaginais hostiles et qui n’étaient que débonnaires puisque composés d’inoffensifs poivrots."

[...]

"Il se dirigeait vers une porte du fond, l’ouvrait, nous faisait signe de le suivre. Nous prenions un couloir sombre, traversions une courette, pénétrions dans un second couloir, au bout duquel, une porte garnie de tentures ouverte, *** nous introduisait dans une assez vaste pièce aux murs garnis d’idoles, de Bouddhas et de kakémonos, mais tout cela vulgaire, très de pacotille. A terre, des débris de lattes sales ; et, vautrés, sur ces lattes, avec, à portée de la main, la lampe classique, la lampe fumeuse de toutes les fumeries d’opium, des hommes, la pipette aux lèvres, aspiraient les vapeurs de la drogue divine. L’odeur de résine, cette odeur de résine si spéciale à l’opium, me prenait à la gorge. Je toussais. Aucun des fumeurs ne semblait s’apercevoir de notre présence ; leurs âmes étaient reparties pour les pays d’enchantement jadis évoqués au Tonkin, et retrouvés à Saint-Ouen, dans cette banlieue de Paris sinistre et cynique. Ici, la fumerie apparaissait dans toute sa hideur, sale et répugnante. Les ornements (?) semblaient et devaient même sûrement provenir des marchés aux puces voisins. C’était du « décrochez-moi ça », des choses innommables, cassées, maculées et très certainement cueillies dans des chiffonnages. Ah, non, il n’y avait là rien qui pouvait inciter à s’étendre dans ces détritus, ces débris, ces lambeaux infâmes, pour fumer la drogue. Et il fallait que les malheureux intoxiqués qui s’abrutissaient à mes pieds soient bien les esclaves à jamais de leur prenante passion pour accepter de croupir dans cette fange. Car ce plancher était une véritable farge, et les murs moisis suintaient comme ceux d’une cave humide et mal tenue. Aussi quand l’obséquieux **" avait, en me désignant une paillasse inoccupée, un :

— Si vous désirez...

je ne pouvais me défendre d’un haut de cœur."

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