Je crois que tu es autodidacte. Est-ce que c’est pour ça que tu joues parfois en «one-man band» ?
Alexandre Berly (La Mverte) : J’ai pris trois mois de cours de basse, mais ça m’a vite fait chier de jouer des morceaux des Red Hot Chili Peppers pour apprendre. Donc avec une méthode, à mon rythme, je me suis débrouillé. Pareil avec les synthés, mais là en pratiquant, tu piges encore plus vite. Mais si je joue seul, c’est parce que je suis très mauvais acteur. Contrairement aux types qui déclenchent des sons avec des controleurs, moi je n’arrive pas à avoir l’air. Je dois donc ramener le studio sur scène pour rejouer tout le disque.
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C’est Matias Aguayo qui t’aurait baptisé «La Mverte» ? C’est quoi cette histoire ?
Pas directement. J’étais à Berlin pour un DJ-set, mais je me retrouve bloqué, sans thunes. Un soir, j’appelle Hugo Capablanca qui m’accueille chez lui. Mais le soir, il me dit qu’il doit faire de la musique avec Philipp Gorbatchev et Matias Aguayo. Je les suis. Et après une nuit à tiser comme des Polonais et à jammer, on tient deux morceaux. Aguayo en garde un, pour une compilation Cómeme. Comme le studio était à côté d’un cimetière et qu’à l’époque, j’étais dans un duo de DJ (Anteros & Thanaton, avec Nicola Delorme, ndlr), Capablanca me donne le nom de La Muerte. Mais les gars d’un groupe à roulettes, des Sudistes, m’ont écrit pour m’expliquer que c’était leur nom. J’ai juste changé une lettre pour leur faire un fuck. Oh putain ! 

Quoi ?
Chester Bennington s’est suicidé ! Regarde... (L'interview a été réalisée en juillet, nda)

Merde. Tu penses qu’on a fait trop de blagues sur Linkin Park ?
Non, il devait s’en foutre des blagues avec ses royalties, tu parles.

Donc «La Mverte» avec un v. Une fois je t’ai écrit pour connaître le morceau que tu jouais en fin de DJ-set et qui fait «viva la droga, viva la muerte». Tu te souviens ?
Oui. C’est un morceau de Gabi Delgado (moitié de DAF) et de Saba Komossa dans un projet qui s’appelle Delkom. Je l’avais en CD. Il y a aussi des super morceaux sur l’album du genre Don’t Let The Music Distract You From Dancin’. Ça fait super longtemps que j’ai pas joué Delkom. Il y a un edit à faire.

Ça fait dix ans que tu mixes. Tu es digger avant de devenir DJ ?
Dix ans, putain…Je ne me suis jamais posé la question depuis le temps que je m’intéresse à un champ très large de musique, mais disons que j’achetais déjà des disques avant de mixer. «Digger», j’aime pas trop le mot. J’achète des disques toutes les semaines, je mets les mains dans la poussière. Mais je ne fais pas partie de cette catégorie de mecs qui se lèvent à 5h du matin pour faire les brocantes et dont le kif' ultime est de choper des disques de musique reubeu à 50 centimes pour les vendre à 200 euros sur Discogs. Eux, le terme digger doit les faire bander. En plus, ça me semble un peu galvaudé. Aujourd’hui, tu scannes un code-barre et tu connais le prix d’un disque - tout comme avec les synthés vintage. L’âge d’or du «profit» de ceux qui ont la connaissance sur ceux qui ne l’ont pas est révolu avec internet. Enfin, dans le digging, il y a un côté «concours de bite» qui m’agace.

Est-ce qu’il y a dans The Inner Out une recherche d’épure, avec peu de matériel ?
De toute manière, HMS reste un label indépendant aux moyens limités par rapport aux gros indés, sans même parler de majors. Donc oui, le corps de ce que j’ai fait, je l’ai fait avec mes machines accumulées au cours du temps. Et j’ai enregistré dans trois studios : celui que je partage avec Yan (Wagner) - il a des claviers que je n’ai pas. Après, au Red Bull Studio, j’ai pu faire des prises de batterie, utiliser leurs périphériques, etc. Et chez Shelter – où il y a tous les synthés que tu veux. Tout. Toutes les boîtes à rythmes.
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Quelles sont les contreparties que Red Bull demande aux artistes en échange de l’opulence de leur studio ? 
L’opulence, je ne sais pas si c’est le mot... Bon, déjà c’est gratuit. Mais faut pas croire, tu n'as aucun d’engagement derrière, tu es complètement libre. Même quand j’ai fait la Red Bull Music Academy, le seul contrat que j’ai signé concernait le droit à l’image car ils prenaient des photos.

Le morceau le plus «in your face» de ton disque est sans doute No Gazing. Peut-on en parler ?
C’est un peu le seul morceau club et c’était une cour de récréation pour moi, genre de clin d’œil à la vieille house de Chicago. J’aime bien les références mythologiques, et pour ce morceau, c’est celle de La Méduse. Et il se trouve que dans les années 80, il y avait à Chicago le club Medusa, premier importateur de musiques électroniques européennes. Double référence donc : un aspect house, avec ce côté progressif, où tous les éléments arrivent un à un, et aussi un côté européen, plus EBM.

Du reste, on sent que tu voulais faire un album moins techno que tout ce que tu as produit précédemment. 
L'une des conséquences majeures d’avoir tourné en live avec mes EP's, c’est que j’avais envie de faire des morceaux plus live que club. Ça a joué sur les formats. Quand j’écoute un album de musique électronique, ça m’emmerde royalement d’entendre une succession de morceaux taillés pour le dancefloor avec des intros qui durent 2 minutes. J’ai une émission sur Rinse. Globalement, Rinse, c’est des mecs qui tapent à 130, avec un mur en face d’eux. Mais ça ne m’intéresse pas. Je préfère passer de la musique d’écoute et pas des trucs de club. Pour mon album, disons que c’était pareil. Je voulais jouer live, pas forcément en club. Faire un disque que je pourrais réécouter… Enfin, il y avait plein d’objectifs si tu veux et…
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Alors dis-moi quel était ton cahier des charges ?
Déjà, faire des morceaux courts... car j’ai tendance à faire des morceaux de sept minutes ! Quand j’en parlais avec David (Shaw, ndlr), il me disait qu’il y avait une urgence dans ce que je faisais, et qu’il fallait qu’on l’incarne, cette urgence. Autre objectif : la voix.

C’est toi qui chantes tout le temps ?
L'un des exercices, c’était aussi de faire des chansons. Comme je ne suis pas du tout chanteur, il y avait un «exorcisme» personnel. Ma voix est traitée, mais pas de l’autotune - je veux pas faire croire que je sais chanter. Ce sont plus des effets qui salissent. J’ai réenregistré Crash Course, toujours avec la voix de Yan Wagner. Et il y a deux featurings.

Tu connais la définition d’Alan Moore des magiciens ? C’est quelqu’un qui avec une œuvre ou une parole – il appelle ça «un acte magique» - peut changer la perception des gens.
C’est super égotique si tu le prends au premier degré, mais la référence est cool car j’adore Alan Moore.
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Je dis ça car je te trouve une esthétique magique et dance macabre et depuis A Game Called Tarot.
Mais j’ai toujours aimé le fantastique, l’étrange. Enfant, j’adorais la mythologie grecque, que j’ai découverte très jeune. Après les Chevaliers de la Table Ronde, puis la littérature anglaise. Pourquoi ? Je pense que les images et la multiplicité des figures divines sont pour un esprit d’enfant faciles à identifier… Et puis comme tu es en train de construire ta personnalité, tu t’attaches à certains traits de caractère. C’est un peu comme dans les comics.

Et ta fascination pour les tueurs ?
Je ne sais pas, peut-être un côté pervers ? Sadique ? Ha ha. J’ai aussi eu ma période Inquisition espagnole, entre autres. C’est incroyable ce qu’on a pu faire au nom de la religion. Il y a aussi des trucs super ridicules : comme cette émission de télé-réalité aux USA avec un girl squad de gamines exorcistes. Dans l’Utah. C’est dingue. À te pendre avec tes bretelles.

D’ailleurs, ton dress-code bretelles-moustache, c’est parce que tu voulais te créer un personnage ?
Ha nan, mais pas du tout ! Des bretelles, j’en avais à 18 ans. C’est assez drôle car j’ai grandi dans les années 90, une époque où il fallait se créer des personnages. Tout le monde utilisait un alias, jouait derrière des masques et des masques... Prendre un nom de scène m’a fait comprendre que je n’ai pas le sentiment d’être une personne différente à la ville. Regarde Cosmo Vitelli, il a fait des choses très différentes depuis les années 90 et il a gardé le même nom. Et je trouve super bien de pouvoir garder un nom en proposant des choses différentes. Avoir une seule interface avec les gens. Je trouve que multiplier tous ces noms, c’est un peu comme les mecs qui relancent un micro-label tous les deux ans pour réactiver l’intérêt de la presse. C’est parfois un peu artificiel.
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Je t’ai lu dans une interview, tu disais que pissais sur les faux indés. Tu parlais de qui ?
Je pense que je parlais des projets présentés comme indés et défendus en fait par des gros labels ou des majors. Je ne sais pas, j’ai pas d’exemples, globalement j’écoute pas ce genre de musique. C’est un peu les suckers d'Alex Rossi, quoi.

++ Celui qui loupe notre soirée La Contre - Versatile Vs HMS le 22 septembre à La Java est un gros sucker de Phil Collins. Il y aura La Mverte, les gars de Zombie Zombie, David Shaw. Enfin plein de monde, quoi.
++ La Mverte, The Inner Out, rôdera dans les bacs dès le 13 octobre prochain.