Ça fait combien de temps que vous êtes mamounettes ?
Géraldine de Margerie : Moi, ça fait trois ans que ma vie a changé. Et toi Loulou aussi, trois ans que ta vie a changé pour la première fois.
Louise Massin : Enfin ça a changé, mais en même temps pas tant que ça. Je suis toujours aussi con.
Géraldine : Ouais, moi aussi. Le problème, c’est que l’enfant entretient le niveau bête de l’humour et de la fantaisie, enfin le niveau bête au sens noble, hein, mais du coup tu régresses, tu te mets à son niveau, et tu deviens de plus en plus débile.

Le gamin est un catalyseur de débilité, alors ?
Louise : Ouais, mais c’est une bonne chose, un catalyseur de débilité. Moi, je trouve qu’en termes de responsabilités, t’es obligée d’être un peu plus au taquet, mais au fond, c’est comme quand tout à coup tu as 40 ans, et tu repenses au moment où tu en avais 17, quand tu te disais que tu n’aurais jamais 40 ans, que c’était pas possible… Et en fait tu te rends compte que tu es exactement la même personne… sauf que tu as 40 ans.

OK, donc là tu es la même, mais avec des enfants.
Louise : Et avec un tout petit peu plus de soucis et de trucs relous et de manque de sommeil.
Géraldine : Il y a quand même ce truc particulier d’avoir la responsabilité d‘une vie. Moi, c’est ça qui m’a bien calmée. Quand on me demandait, les premiers mois, comment ça se passait, je disais toujours : «Ben, il est vivant donc ça va !». C’est fini la légèreté, enfin tu sais que tu peux pas complètement déconner. Ta vie est importante aussi, du coup t’arrêtes de te coucher tard, de fumer… (elle tire sur sa clope, ndlr)

En tant que mamounettes, vous avez un conseil de réaction adéquate quand quelqu’un vous montre la chair de sa chair en photo, et que le nourrisson est dégueulasse ?
Louise : Il y a un truc qui tourne sur Facebook exactement sur ce thème-là, c’est génial.

Géraldine : Moi, par exemple, quand mon fils est né, je le trouvais magnifique ; plus tard, je suis retombée sur des photos et en fait il était horrible, horrible ! Du coup je sais que tu es dans un état où tu trouves ton enfant beau donc je me mets à la place du parent et je lui dis : il est magnifique. Je mens, quoi.
Louise : Sinon, tu trouves toujours un truc. Très très petit, ça a pas beaucoup d’intérêt quand même, un bébé, même quand c’est le tien, mais par exemple ça fait des petites choses dingues avec les mains, donc moi je pense que comme conseil à tes lecteurs, je dirais : pointe un petit truc mignon que tu vois, autre que sa gueule, et dis : «Oh ! Formidable ! Attends, t’as vu ce qu’il vient de faire avec ses mains ? C’est extraordinaire, j’ai jamais vu un nourrisson qui bougeait aussi bien ses mains !».
Géraldine : Ou alors cherche tout de suite la ressemblance avec les parents pour éviter la question beau/pas beau.
Louise : Exactement ! Genre : «Ouah, la ressemblance, c’est CHAUD ! Il a tes yeux ! OK il est aveugle, mais il a tes yeux !». 

Est-ce qu’il y a des manies exaspérantes de mamounettes pour lesquelles, maintenant que vous êtes mamounettes, vous êtes devenus plus tolérantes ?
Géraldine : Oui, le fait de pouvoir parler des heures de : il a mangé ci, il a fait caca à telle heure… Il y a un moment où ça devient une sorte de passion, alors que tu t’étais toujours dit : mais jamais de la vie je ferai ça, jamais ! En fait, tu es comme possédée.

Et tu infliges ça même à des gens qui n’ont pas d’enfants ?
Géraldine : Alors très vite tu vois que ça n’intéresse pas l’autre, mais dès que tu sens qu’il y a un semblant d’attention, là, c’est l’autoroute des banalités, et tu peux tenir très, très longtemps…
Louise : En ce moment je travaille dans un restaurant, et un soir il y avait une meuf clairement bourrée avec ses potes, elle voulait absolument me montrer la photo de son gamin, et sa copine me dit : «Désolée, elle vient d’accoucher, ça fait un moment qu’elle a pas bu, c’est sa première cuite depuis un an». Ça, c’est quelque chose qui est encore très, très concret dans ma tête, je l’ai vécu deux fois et je l’ai bien vécu, ça peut être moche.
Géraldine : Il y a aussi le truc où d’un coup, tu peux être très premier degré, avoir des limites dans l’humour sur les enfants. Dès qu’il y a des blagues de pédophilie, ça ne me fait pas du tout rire, alors qu’avant, c’est moi qui faisais ces blagues. Après avoir accouché, j’ai eu une perte complète de second degré. On te fait des blagues, tu les comprends pas, t’as plus de neurones… Mais heureusement ça ne dure qu’un temps. Donc j’ai de la tolérance pour ça.
Louise : Mais ouais, mais t’es au bout de ta vie quand t’accouches.
Géraldine : T’es une merde !
Louise : T’es paumée, t’es perdue, t’es un petit être.
Géraldine : Tu pleures parce qu’on t’apporte une pizza. De joie.
Louise : Tu pleures quand on te dit : «Ça va ?». C’est chaud…
Géraldine : Bref, globalement, ça rend indulgent.

Et alors inversement, est-ce qu’il y a des manies de mamounettes qui vous exaspéraient avant que vous ne soyez mamounettes, et qui vous exaspèrent toujours autant maintenant ?
Louise : Je ne suis pas devenue plus indulgente avec les gamins mal élevés. Le gamin qui hurle pendant 25 minutes et la mère qui ne fait rien… J’ai aucune patience pour ces aberrations, ça me fait toujours autant chier.
Géraldine : Et s’il ne dit pas s’il te plaît ou merci… là je deviens relou. Sinon, il y a aussi les parents qui ont tendance à méga-valoriser leurs enfants, qui disent : «Nan mais vraiment il est HYPER généreux», et en fait c’est d’eux-mêmes qu’ils parlent, ils se valorisent à travers leur enfant…
Louise : «Il est EX-TRA-OR-DI-NAIRE, j’ai eu une discussion avec lui, c’était extraordinaire»
Géraldine : «Il est vraiment très à l’écoute des autres !»
Louise : «Il est en empathie totale !»
Géraldine : «Il est hyper en avance !» Ça, bien sûr, on le fait tous, mais il y a des moments où tu as du recul et tu es conscient de ne pas être objectif du tout. Après, il y a aussi ceux qui placent l’enfant au centre, où l’enfant est roi. Moi, je viens d’une éducation extrêmement coincée où c’était les adultes les dominants et les enfants ne devaient jamais être là, mangeaient à la cuisine… C’est très conventionnel, mais n’empêche, je trouve que l’enfant doit rester à sa place. L’enfant qui déborde sur les parents, où tu ne peux pas avoir une conversation avec tes potes, ça c’est super chiant.

Je repense à l’épisode de la réunion de femmes enceintes, ce décalage entre ton personnage et les autres mamounettes en devenir - vous avez vécu beaucoup de moments comme ça où vous aviez l’impression d’être complètement sur une autre planète par rapport aux autres mamounettes ?
Louise : Dans mes grossesses, j’ai rencontré deux aspects du corps médical. Ma première sage-femme, dans le 10ème, elle venait d’avoir un enfant, elle avait une bague comme ça, très heureuse, très épanouie, très jolie, c’était en mode groupe-de-femmes-fraises-Tagada-c’est-formidable-c’est-merveilleux. À un moment, lors d’une séance de groupe, il y a eu cette question géniale : «Quand on est très enceinte au bout et qu’on veut que ça aille un peu plus vite, qu’est-ce qu’on fait ?». Et moi j’ai dit : «Ben on fume une clope !». Le blanc qu’il y a eu ! Il n’y en a pas une qui a souri, pas une. Elle s’est détournée de moi et elle a enchaîné comme si de rien n’était.
Géraldine : Moi aussi j’ai eu ça au truc d’haptonomie. La sage-femme n’avait aucun humour, et à un moment elle dit à mon mec : «Olivier, vous pouvez parler au bébé, est-ce que vous avez une idée de choses que vous pourriez lui dire ?», et Olivier répond : «Ben, on pourrait dire du mal des autres ?». Et là, elle nous a regardés genre : je vais appeler les services sociaux.
Louise : Moi, je me suis pas sentie bien du tout ! Pas normale, pas comme les autres, ne vivant pas les choses de la même manière, je doutais de moi, j’étais seule. Et le deuxième aspect que j’ai vu pour ma seconde grossesse, c’était une sage-femme qui avait des poils sous les bras, où l'on enlève les chaussures pour monter sur le tatami, et elle me parle de mes nichons comme étant des pis de vache parce qu’à la base on a quand même des pis et qu’on n'est pas faites pour vivre en soutien-gorge, qu’il faut mettre ses seins à l’air, elle me demandait : «Est-ce que tu mets beaucoup tes seins à l’air ?», des choses comme ça… C’était HYPER roots.

Géraldine : C’est de ce contraste que naît la comédie. Tous les moments où t’as l’impression d’être un monstre de cynisme. Alors évidemment, c’est aussi parce que tu as peur, et que ta résistance, dans la vie, c’est l’humour, c’est de mettre à distance sans arrêt. Mais c’est sûr que tu te sens exclue de ce monde où tout le monde est dans une sorte d’extase permanente, et en même temps t’as envie d’en être, mais t’assumes pas complètement cet aspect-là.
Louise : C’est un vrai sujet, assumer qui tu es dans la grossesse.
Géraldine : Un conseil, c’est qu’il faut se laisser aller un peu à la nunucherie, parce que c’est un peu le seul moment où tu as le droit d’être débilos. On te dit : quand ton enfant naît, c’est le plus beau jour de ta vie, et en fait quand il naît, ben ouais, c’est le plus beau jour de ta vie. Mes potes, ils me disaient : «Mais quand est-ce qu’on pourra te refréquenter ?». Parce que je n’étais qu’amour.
Louise : Moi pas. Moi, ça a pas du tout été le plus beau jour de ma vie, ça a été un enfer de marathon physique, trois jours, on a fini par me filer de la morphine, j’avais pas dormi pendant trois jours, trois jours, et en plus j’ai eu un bébé qui ne dormait pas. Même pas une heure et demie consécutive. J’aime bien ce truc qu’on te dit : «Tu vas voir, tu vas ressentir une explosion d’amour, c’est extraordinaire parce que vous vous reconnaissez !» ; moi je suis désolée, mais moi j’avais un bébé, je savais pas qui c’était ! Alors oui, je sentais qu’on avait passé un petit peu de temps ensemble, mais en l’occurence, il m’a fallu beaucoup plus de temps, il m’a fallu un mois et demi pour le connaitre. J’ai jamais été mal, mais on a appris à se connaître, et puis surtout, il m’a bien cassé les couilles parce qu’il m’a empêchée de dormir pendant cinq mois ! Donc ce moment où on te le pose sur le ventre, non, c’est clairement pas l’explosion d’amour.

(Tout le monde s'allume une clope, ndlr)

Géraldine : Moi, j’étais surprise justement ; à force d’avoir été tellement en retenue, en réserve, à la fois cynique et un peu schizo, quand il est arrivé, j’étais possédée par une mamounette en puissance. C’est plus après que j’ai bad tripé. La reprise du boulot, de la vie, de tout ça, d’un coup c’est plein de trucs à gérer en même temps, et tu oscilles entre mamounerie, adolescenterie, fatigue, burn-out… c’est là que ça devient dur.

Il y a un ressort comique que vous n’utilisez pas du tout, c’est toutes les histoires physiques liées à la grossesse, les histoires de malaise, de périnée, tout ça. Vous les avez sciemment laissées de côté ?
Géraldine : Oui, on voulait vraiment éviter ces poncifs-là et être plus dans du relationnel et dans la bande de potes, parce que c’est quand même l’histoire d’une fille et sa bande de potes qui attendent un enfant.
Louise : Plus que le mec, même s’il est quand même présent dans les épisodes. On a beaucoup parlé de ce truc avec Marie, elle a énormément de copines qui ont des enfants, et elle dit que ça lui est arrivé d’avoir envie de leur dire : «Mais tu m’as demandé mon avis ?». C’est génial ! C’est une vraie question en fait.
Géraldine : Parce que, quand même, ça change complètement la vie avec les potes. Dans la série, ils sont tous assez adolescents attardés, ça les renvoie tous à l’endroit où ils en sont dans leur vie, et surtout, ils se disent : mais enfin, elle va jamais y arriver ! C’est peut-être le truc un peu inexploré dans les trucs de grossesse de jeunes adultes de notre génération.
Louise : Moi, je l’ai vécu comme ça. Je suis la première de mes potes à avoir eu un gamin, et tout le monde s’est dit : mais c’est une dingue ! J’avais 27 ans quand j’ai eu mon premier enfant, j’étais méga teufeuse et surtout, je connaissais mon mec depuis 8 mois - ça aussi, ça a joué dans la surprise générale.
Géraldine : Y'a un truc où tout à coup, tu vas avoir un enfant donc tout à coup, il faut devenir adulte. Alors que devenir adulte, pour certains, c’est l’histoire de tout une vie. Et je pense que c’est ça qu’on voulait développer, plus que les hémorroïdes et les seins qui triplent de volume.

Hormis ces trucs physiques, il y avait d’autres écueils, ou des choses trop faciles que vous avez sciemment voulu éviter ?
Louise : Tout pouvait devenir un cliché, le moindre truc, dans la façon dont c’était joué. Parce que le sujet est quand même déjà un gros cliché en soi !
Géraldine : On a évité les crises d’hormones où tu pètes un plomb, où tu pleures derrière, tout ce qui a déjà été fait, quoi.
Louise : On est parties vraiment d’un personnage, de ce qu’elle ressent, ses faiblesses... en fait, c’est beaucoup plus comportemental. C’est plutôt l’aspect de la solitude que tu peux ressentir sur certaines choses. Parce que même si ton mec, il est content, t’es quand même vraiment seule dans cette histoire, tu as beaucoup, beaucoup d’angoisses. On a fait attention à tout pour que ça me parle à la fois à moi par rapport à ce que j’ai vécu, et à la fois à Marie ou à Alice qui n’ont pas d’enfants. On a toutes un rapport au truc totalement différent, et on a pris soin qu’à chaque fois, ça parle vraiment à tout le monde.

++ Loulou, websérie en 10 épisodes de 6 minutes sans hémorroïdes co-créée, co-scénarisée et co-jouée par Louise Massin, Marie Lelong et Alice Vial, sera disponible à partir du 18 septembre sur Arte Creative. Et vendredi, on vous offre les deux premiers épisodes en exclu sur Brain parce que eh ouais, on est comme ça. On vous fait aussi gagner des places pour l'avant-première jeudi 14 septembre au mk2 Odéon.