Au début du film, j’ai cru que l’histoire se déroulait dans les années 80. Je ne sais pas à quoi c’est dû. Peut-être à cause de la musique, de la typo du titre... C’était volontaire ?
Joshua
 : Non, je pense que l’Amérique «institutionnelle» est bloquée à cette époque. Il y avait quelque chose de révolutionnaire à ce moment et il y a une classe de la société qui y est coincée. Mais sinon, dans le film on voit plein de portables, et quand les personnages vont dans les banques, dans les Domino’s Pizza, c’est moderne, avec les nouveaux logos…
Ben : Il y a un plan à l’hélicoptère dans le nouveau centre-ville.
Joshua : C’est peut-être parce qu’il y a des éléments dans le film qui évoquent des films qu’on ne fait plus. En voyant Good Time qui utilise un langage visuel particulier, on pense immédiatement à des films des années 80, 70. Good Time appartient au même genre, mais se déroule dans un New-York moderne. Nous voulions filmer de nos jours. Nous ne voulions pas dater le film.


La musique est très présente et joue un rôle clé. C’était votre intention depuis le début ?
Joshua : Oui, depuis le tout début. Les trois premières personnes attachées au projet depuis le départ, c’était Bunny Duress, Robert Pattinson et Oneohtrix Point Never. OPN avait vu nos films précédents. Il avait vraiment aimé la façon dont nous utilisions la musique sur le même plan que l’image. Il voulait faire quelque chose de similaire avec Good Time. Nous avons discuté très tôt de la bande originale en l’imaginant comme une fièvre qui parcourt tout le film et est prête à déborder à tout moment.
Good-Time-Photo-2La musique est oppressante, elle contribue à donner au film l’allure d’un cauchemar éveillé.
Ben : Ce n’est pas seulement à cause de la musique. Elle est toujours mélangée à une multitude de sons, à la folie de la ville. A la fin, quand Connie s’échappe de l’immeuble, la musique est très agressive et on entend aussi les policiers qui crient, les sirènes… La musique n’est pas placée au-dessus du film. On dirait qu’elle vient de la sueur de Connie.

Ben, tu es justement mentionné au générique pour le son du film.
Joshua : J’ai fait le son du film avec une autre personne oui, comme dans nos précédents films.
Good-Time-Photo-3Pourquoi avoir été chercher Robert Pattinson ?
Ben : C’est lui qui nous a choisis.
Joshua : Good time n’était même pas une idée de film ou quoi que ce soit lorsqu’il nous a contacté. En résumé, il nous a dit : «Quoique vous fassiez la prochaine fois, je veux en faire partie». Nous l’avons rencontré, nous étions intéressés par son univers. Nous voulions faire avec lui un film de genre.  Il était partant, et j’ai donc écrit ce personnage pour lui.

Il joue avec des acteurs non professionnels tout au long du film.
Joshua :
On préfère dire que ce sont des acteurs qui jouent pour la première fois.

Ça n’a jamais posé de problème ?
Joshua :
Ils ont permis d’apporter du réalisme et je pense que c’était intéressant pour Robert Pattinson parce que ça tire le niveau vers le haut. Imaginons que tu joues face à moi et que tu te joues toi-même, alors que moi, j’ai joué dans plus de cent films. J’aurais l’air bien bête si je ne suis pas à la hauteur, si je fais la moindre erreur ! Je pense que c’était très excitant pour Rob (-ert Pattinson, ndlr), ça l’a forcé à donner le meilleur.
Ben : Et à l’inverse, les autres se disent : «Oh c’est un acteur,  je dois être à sa hauteur !». Ce mélange a créé une nouvelle énergie.
Joshua : Ce qui est intéressant aussi, c’est que quand vous prenez un acteur pour la première fois, vous le prenez pour ce qu’il est, alors que Rob est un acteur que le public connaît. Ils l’ont vu jouer tout au long de leur vie différents personnages. Par exemple, les gens qui sont obsédés par Twilight vont regarder Good Time en y pensant. Je trouve intéressant l’idée que des spectateurs vont ainsi regarder ce film en pensant que Robert Pattinson a été un vampire dans une autre vie.
Ben : Dans notre film, il vit la nuit et il suce les gens qu’il rencontre jusqu’à l’os. (Rires)
Good-Tme-Photo-6C’est toujours la même histoire, en fait.
Joshua
 : C’est Twilight numéro 6 !

Le film a une touche quasi-documentaire dans certaines scènes. Par exemple, le passage dans la maison de la grand-mère haïtienne.
Ben
 : Nous avons essayé de capter des moments de réalité, même s’ils sont totalement construits. Dans cette maison, il y a eu un travail énorme de décoration. La caméra devait pouvoir faire un gros plan sur n’importe quel détail et cela devait avoir l’air réel. Nous avons passé beaucoup de temps à rechercher les lieux de tournage aussi.
Joshua : Nous voulions faire un thriller qui soit véritablement palpitant. Et la seule façon d’augmenter la tension, c’est de faire ressentir au spectateur que les conséquences sont réelles pour les personnages à l’écran. Nous voulions ainsi apporter un «réalisme réaliste» au film. Vous ressentez de vraies émotions pour de vraies personnes. Vous devez ressentir la peur que les personnages ressentent comme lorsque Nick est en prison.
Good-Time-Photo-5Ben, c’est aussi toi qui joue Nick, un personnage avec un handicap mental. C’est toujours dangereux ce genre de rôle, non ?
Ben
 : Il y a des performances exceptionnelles, comme Rain Man

Le film fait pas mal penser à Rain Man, d’ailleurs.
Joshua :
Quelqu’un nous a dit que le film était un mélange de Rain Man et d’Un Après-midi de chien...
Ben : Mais le danger, souvent, c’est qu’on voie l’acteur, qu’on voie le processus et toute les choses que l’acteur sait et que son personnage ne sait pas. En ce qui me concerne, je crois qu’il y a une part de moi-même qui ressemble à Nick. Si j’exagère certaines parties de ma vie, j’aurais pu être une sorte de Nick.  Mais dans certaines scènes, j’étais conscient de certaines choses alors que Nick ne l’était pas.
Good-Time---Photo-1Vous avez passé du temps avec des handicapés mentaux ?
Joshua :
Au moment du casting, nous avions rencontré beaucoup d’handicapés et nous avions enregistré ces interviews en vidéo. 
Ben : Ces interviews nous ont beaucoup inspiré, mais pendant ce casting, nous avons réalisé que nous ne pourrions pas faire entrer ces personnes handicapées dans le processus de fabrication d’un film. Pour tourner ce film avec un handicapé, il aurait fallu le pousser pour qu’il respecte le rythme du tournage, nous ne nous sentions pas à l’aise avec ça.
Joshua : Il y a un film indépendant assez cool qui s’appelle Keep The Change qui a été fait à New-York. Tout le casting est handicapé.
Ben : On voit certains d’entre eux à la fin de notre film.
Joshua : Le film est super, vous devriez le voir, il y a une très belle scène d’amour, il y a des performances exceptionnelles et profondes, mais le scénario est très simple. Il n’y a pas de scènes d’action. C’est simplement des personnes dans une pièce qui parlent. L’histoire n’est pas simple d’un point de vue émotionnel, mais c’est simple à tourner. Alors que ce n’est pas possible de faire un film d’action où L'on demande de refaire la même chose cinquante fois à un handicapé. 
Ben : Dans Good Time, il y avait certaines scènes où je devais contrôler mes émotions pour pleurer à un moment précis. Si vous voulez faire pleurer quelqu’un qui a un handicap mental, cela peut devenir très inconfortable pour un réalisateur. Vous devez le manipuler, ce n’est pas bien.
Good-Time-Photo-4Est-ce qu’il y a des films particuliers qui vous ont influencés ? Des films des années 70 ou 80 ?
Joshua : After Hours, ça a été une influence, un film qui se passe la nuit où tout va de pire en pire à la Candide de Voltaire. Puis il y a des films que nous aimons dont nous avons réalisé plus tard qu’ils nous avaient peut-être influencés d’une manière ou d’une autre, comme 48 heures ou L’épouvantail.
Ben : Running Man pour la lumière…
Joshua : Rain Man donc, bien-sûr, et Un Après-midi de chien, qui est toujours une source d’inspiration, comme on disait tout à l'heure.  Il y aussi un documentaire qui s’appelle One Year in a Life of Crime, de John Alpert, qui a beaucoup inspiré Rob et nous aussi. Il y avait aussi la performance de Tommy Lee Jones dans un téléfilm adapté du livre de Norman Mailer, Le chant du bourreau, que nous avions tous lus. Et Alec Baldwin dans Un flic à Miami.
Ben : Ces films nous ont inspirés pour écrire notre personnage d’ex-détenu.
Joshua : Il y a aussi Le Récidiviste, avec Dustin Hoffman. C’est un très bon film au sujet du retour à la vie réelle d’un détenu.
Ben : Mais nous ne cherchons pas à placer dans nos films des références à d’autres films pour que les gens sachent que nous les avons vus. Les films que nous avons vus constituent simplement une partie de notre vocabulaire cinématographique.
Josh_Benny_Safdie_(c)-Eleonore-HendricksDans la scène du braquage au début, j’ai pensé au film de Woody Allen, Prends l’oseille et tire-toi, mais c’est peut-être juste une coïncidence.
Ben : (Rires) Oui. Mais moi, ça me fait plus penser à Pickpocket de Bresson. Le gros plan sur les mains, le gros plan sur la note, la façon dont tout se passe entre les gens sans aucun dialogue.
Joshua : Mais en réalité, cette scène est inspirée d’un fait divers dans l’Ohio, avec un homme blanc qui emploie exactement les mêmes masques que ceux que nous avons utilisé dans le film. Des masques qui permettent de se faire passer pour un Noir pendant le braquage. Et le racisme de la société américaine aide à y croire.

Vous avez un projet avec Martin Scorsese, je crois ?
Joshua :
On travaille dessus depuis sept ans... C’est un film avec Jonah Hill et Scott Rudd, ça se passe dans le Diamond District à New-York. C’est un film sur la culture bling-bling et le basketball.
Ben : C’est un milieu avec beaucoup d’argent, donc c’est un film cher ! (Rires)

Avec Good Time, vous avez été sélectionnés pour la première fois en compétition officielle à Cannes. Vos parents étaient fiers ?
Joshua
 : Notre père a grandi en France, c’était très important pour lui, il est venu à Cannes.
covfefeComment vous expliquez qu’il y ait autant de réalisateurs frères et quasiment pas de sœurs ?
Joshua :
Ben maintenant, il y a les sœurs Wachowski, mais ils étaient frères avant… !
Ben : On ne sait pas comment expliquer cette absence de sœurs. Travailler avec son frère, c’est un moyen d’avoir une collaboration où l’on peut être franc, parfois brutal, sans qu’il y ait de conséquences.

À quel moment avez-vous décidé de travailler ensemble ?
Joshua
 : Au lycée, il y a eu des périodes où l’on ne s’entendait pas et les films nous ont rapprochés. Cela a fait renaître notre relation. Pour moi, le travail est une occasion d’approfondir des relations humaines. Pour Bennie et moi, mais aussi avec notre autre partenaire Ronnie et notre producteur Sebastian, c’est une façon d’aller plus loin dans notre amitié.

++ Good Time, un film de Joshua et ben Safdie, en salle depuis le 13 septembre.
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