Plus qu’une esthétique
C’est grâce à Google Images, “de façon totalement random, que Mawena Yehouessi a découvert l’afrofuturisme. À l’époque, cette graphiste autodidacte passée par des études de philo et de médiation culturelle ne connaît pas encore le concept mais, amusée puis intriguée, elle décide de creuser le sujet. Aujourd’hui, cette fondatrice de la plateforme transmédia et du festival Black(s) to the Future envisage une thèse dessus.
Même son de cloche chez Christelle Oyiri, curatrice musicale et DJ opérant sous le nom de Crystallmess : “Je me suis intéressée à l’afrofuturisme en écoutant de la techno de Détroit : Model 500, Derrick May, etc. En lisant des choses à leur sujet, c’était un mot qui revenait pas mal ; j’étais persuadée de savoir ce que ça voulait dire, mais en fait pas du tout”, confie-t-elle. “Au départ, ce n'était qu’une simple esthétique pour moi, et c'est au fur et à mesure que j’ai vraiment appris ce que cette notion recouvrait.”


De nouvelles visions du futur
Alors, comment résumer l’afrofuturisme ? Celui-ci “n’a jamais été défini”, explique d’emblée Mawena, avant de s’y risquer pourtant : plus qu’un mouvement littéraire ou artistique, il s’agit d’une “proposition” remontant aux années 90, née d’une discussion entre le musicien Greg Tate, l’auteur de science-fiction Samuel R. Delany et l’universitaire Tricia Rose : “En tant qu’Afro-Américains, ces auteurs proposent à l’époque des visions du futur qui sont assez nouvelles. Ça n’est pas forcément un futur drivé par la vitesse, ou complètement techno-centré. On y retrouve de la mystique.” Les critiques Mark Dery et Kodwo Eshun popularisent alors le terme d’afrofuturism, que les médias, conquis, s’empresseront de reprendre, quitte à l’employer abusivement.
14732118_1326066547411743_4313398397556510340_nPour Oulimata Gueye, critique et commissaire d’expo spécialiste des relations entre art, sciences, technologie et culture sur le continent africain, le concept n’est pas synonyme de science-fiction africaine, mais autre chose : médiatisé principalement dans le monde anglo-saxon et caribéen, “l’afrofuturisme va s’incarner autours de figures d'artistes, d'intellectuels noirs, le plus souvent afro-américains, dont les productions sont parfois antérieures au concept lui-même”. Celles-ci ont toute un point commun : “trait[er] des questions de l'expérience sociale et l'expression culturelle noires, de la place de l'Afrique dans l'Histoire, du potentiel des technologies, de la science-fiction, des arts à des fins d'émancipation, de l'avant garde artistique”.

Sun Ra, plus qu’un hurluberlu
Parmi ces oeuvres antérieures, on trouve le film Space is the place de Sun Ra, un jazzman afro-américain à l’univers cosmique particulièrement productif entre la fin des années 50 et les années 70 et souvent mentionné comme l’un des pionniers de l’afrofuturisme – bien qu’il n’ait jamais prononcé le mot et soit mort en 1993. Dans cette épopée intersidérale sortie en 1974, Sun Ra tente, grâce à sa musique, de téléporter le peuple noir sur une autre planète en organisant le plus grand concert possible, le tout en étant pourchassé par les agents (blancs) de la NASA.
Sun-Ra-w-CrystalSi cette généalogie est parfois débattue, Mawena, elle, la revendique. Pour elle, le jazzman est caractéristique parce qu’il se définit comme homme noir mais selon ses propres critères : “Lorsqu’il dit qu’il ne vient pas de cette Terre, qu’il est extraterrestre, il ne fait pas référence aux USA mais à une autre Terre”, explique-t-elle : “Littéralement ‘extra-terrestre’ : déplacé de force.”
Regrettant qu’on ne le prenne pas plus au sérieux, elle rappelle : “On présente souvent Sun Ra comme un hurluberlu. Il y a de ça, et en même temps, il y a un vrai travail politique, c’est beaucoup plus réfléchi.” C’est en le resituant dans son contexte qu’on peut comprendre le musicien : “Quand il stipule qu'il veut emmener le peuple noir dans l’espace, on pourrait croire qu’il est complètement sous psychotropes, ce qui est vrai. Mais à l’époque, tout le monde pense que la conquête de l’espace, c’est pour dans dix ans.” Elle conclut : “Sun Ra émerge dans un contexte où des Noirs se font assassiner. Alors il cherche une solution pour sauver ces communautés. C’est très politique.”


“Votre futur est notre présent”
Penser le futur sans omettre sa part d’africanité, puiser dans des héritages ancestraux et les transposer dans un hyper-futur ou, à l’inverse, réécrire le passé en y imposant des composantes futuristes voilà qui, peut-être, définit l’afrofuturisme. “C’est logique”, explique Christelle. “Le passé au sens mémoriel n’est pas un souvenir heureux : c’est bien souvent, pour nos familles, celui de l’esclavage ou de la colonisation. À l’inverse, le futur et la projection ne peuvent être que des sources d’espérance, d’expérimentations" poursuit la DJ, qui cite Moor Mother, Missy Elliott et Covco parmis ses références.
Pour Mawena, cette perspective est une manière de “sortir des canons de la dystopie du futur où tout va mal, très hétéronormée et blanche”, et de s’en démarquer : “La proposition de Delany et Tricia Rose, c’est aussi de dire ‘en tant que Noirs, on vit déjà dans votre dystopie’”. Plus encore : à travers cette “archéologie du futur”, c’est cette considération même du temps comme quelque chose de linéaire, “très occidentalo-centrée”, qui est remise en question. “Ce qui est à venir a déjà existé, mais sur des temporalités qui ne sont pas les mêmes.”


Hybridité et guérison
Soin collectif et spiritualité sont donc au coeur de Black(s) to the Future, conçu comme un espace de troc et de non-concurrence, un lieu de rencontres hybrides et d’expérimentations en tous genres.
Pour cette seconde édition, on croisera Kengné Téguia, un artiste “venu du turfu” qui travaille sur une performance inspirée de sa propre expérience où il sera question de chant, d'écrans, de rencontres et d'homme-machine. “Quand je dis que je viens du turfu, il y a une part de vérité”, confie l’artiste. “En fait, je suis sourd et je suis un mec bionique : mes oreilles sont bioniques. Je n'entends que grâce à un implant relié à mon nerf auditif.” En véritable afrofuturiste, il ajoute : “Peut-être que de cette façon, je représente le futur ; et les problématiques que je rencontre maintenant sont peut-être celles que vous rencontrerez bientôt, mais vous ne le savez pas encore.”
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Point d’orgue du festival, on retrouvera aussi Vincent Moon pour un ciné-live cosmique. Parti trois ans au Brésil enregistrer des sons lors de rites afro-brésiliens et amazoniens, mais aussi dans les nouvelles soirées sous psychotropes de Baya, il fera office de VJ, composant en temps réel un film musical et sonore, et offrant à d’autres musiciens de le rejoindre et d’improviser par-dessus. “L’idée, c’est de recréer un état propice à la transe”, explique Mawena, enthousiaste. Peut-être une occasion, qui sait, de croiser l’esprit de Sun Ra ?

++ La deuxième édition du festival Black(s) to the future aura lieu les 16 et 17 septembre au Petit Bain, à Paris.