Et bim ! Avec son dernier livre, Sucre Noir, Miguel nous remet ça. Histoire en saga, pirates, trésors, saudade, nous voilà à nouveau plongés dans un autre monde. Surtout que sa plume enrobe tout ça d'un lyrisme léger (qui pourrait parfois l'être encore plus), un doux flot de mots qui vous bercent. Et puis, d'un coup, le réveil. Quelques mots. Une expression tout au plus. Sortie d'un vrai cortex d'écrivain qui vous empêche la somnolence de l'enfant à qui l'on raconte une histoire. «Laid comme la soif», «elle avait l'âge où l'on pense que les arbres volent autour des oiseaux».

Tout est ainsi fait chez Miguel Bonnefoy (quoique - on ne sait rien de son anatomie). De la douceur, une promenade au coucher de soleil, main dans la main. Et puis, une gifle. Et une caresse. Un «pince-moi je rêve». Un bisou. Il se joue de nous. S'amuse. Construit son récit comme un organisateur de voyage construit votre planning. Mais dans tout ça, on ne vous a pas parlé de l'histoire. Une histoire de rêves et d'espoirs. De pragmatisme et de raison. Des personnages qui se débattent entre les désirs et la réalité. Certains qui poursuivent leurs rêves et d'autres qui les suivent. Et au final, la morale implacable : entre rêveurs et rationalistes, qui gagne ? Réponse : Personne. Pathétiques créatures prises dans un destin qui ne dit pas son nom, elles se débattent jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Miguel Bonnefoy n'écrit pas comme Gabriel García Márquez ; plutôt comme Platon, Sophocle, Homère... Il raconte l'existence même. Les forces divines et les espérances humaines. Il raconte le piège de la vie, son paradoxe inexorable : un appétit insatiable face à une existence frugale. Ou comme le disait, en un sens, Lamartine dans les deux plus belles lignes jamais écrites : «Redoutant le néant et lasse de souffrir, hélas ! tu crains de vivre et trembles de mourir».

sucre noir

Ce que dit ce livre sur notre époque
La vie n'a pas de sens. Rien de nouveau. Camus s'en sortait avec une pirouette, estimant que l'absurde mène au cynisme ou au combat (et donc que seul le combat donne un semblant de sens à la vie). Oui, mais voilà, Albert a vécu avec la guerre. Un ennemi en casque à pointe (n'envoyez pas de lettres d'insultes à ma prof d'Histoire, on sait que les casques à pointe, c'était sous Bismarck). Quand ton ennemi s'appelle écologie, chômage et Kim Jong-un, quand ce ne sont plus les punks mais les politiques qui crient «no future», ton combat ressemble à Keith Richards en plein concert d'air guitar.
Nous avons grandi dans un monde où tout est possible. Voyager, faire sa propre musique, devenir célèbre en s'enfermant dans un loft... Sauf que, quand tout est possible, tu es seul responsable de ton échec. Quel poids ! Nous sommes tous devenus des Atlas de notre médiocrité. Trop lourd à porter. Ainsi notre époque nous le crie, et Miguel Bonnefoy avec elle : tous responsables. Mais comme chantaient les Buffalo Springfield, «If everybody's wrong, nobody's right». Quel soulagement. Que ce soient les dieux ou la connerie humaine, nous n'y sommes pour rien. Ou pas tant que ça. Libéré, délivré, il ne nous reste plus qu'à jouir.

Incipit et explicit
Le jour se leva sur un navire naufragé, planté sur la cime des arbres, au milieu d'une forêt.

Excipit (spoiler)
Alors Serena ferma la porte à plusieurs tours et quitta la ferme, en sachant déjà quelle reviendrait tous les 1er novembre, vêtue d'une robe à dentelles, un seau vide à la main, pour pleurer sa fille et ses deux maris, car il ne lui restait de sa lignée perdue, du sucre noir de ses jours, que le trésor de Henry Morgan, elle qui ne l'avait jamais cherché.

Vous avez aimé, vous aimerez.
Trois saisons d'orage de Cécile Coulon, Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez, tout Camus, La Terre vaine de T.S. Eliot, les Anciens, Fort Boyard, les Goonies, Cesare Pavese...

++ Sucre noir, de Miguel Bonnefoy, éd. Rivages, 207 p., 19,50 €