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C’est un petit village du Gard, au pied des Cévennes, où règne un ratio ressenti d’un professeur de yoga pour un habitant, comme dans un certain nombre de petites communes du Sud de la France repeuplées au cours des années 70 par des hippies ayant réalisé l’importance du retour à la terre au cours d’un énième trip de LSD. C’est ce village que choisit la dessinatrice Aline Kominsky-Crumb en 1991 pour s’exiler avec sa petite famille après des années passées en cambrousse californienne. Robert suit son épouse, plus ou moins docilement : "Déménager en France, c’était l’idée d’Aline. Je suis resté complètement passif dans toute cette histoire", m’explique-t-il, un brin désabusé d’avoir laissé derrière lui ce pays qui, d’un côté, l’insupporte, mais dont la culture a toujours nourri ses comics.

À 74 ans, Robert Crumb (rappel Wikipédia si nécessaire : "l'une des figures de proue du comix underground d'inspiration libertaire") s’est distancié de la bande dessinée. Quelques affiches et pochettes d’albums par-ci par-là, des strips occasionnels dans Zap Comix, son fanzine dont l’ultime numéro paraissait l’année dernière chez Fantagraphics, une série de portraits d'accordéonistes de musette… L’absence de frictions dans cet environnement de carte postale ont bien assagi l’artiste, dont l’oeuvre graphique semble avoir atteint le point de congélation puisque son activité du moment consiste à compiler son journal de rêves, dont il publie régulièrement des extraits (uniquement écrits) dans le fanzine Mineshaft, pour en faire un recueil.

Néanmoins, bien que ses oeuvres se fassent rares, Crumb demeure ce génie absolu de la hachure dont les pathétiques aventures de fétichiste forcené m’ont donné envie de dessiner. C’est donc non sans émotion que, après avoir passé un quart d’heure à piétiner anxieusement devant sa porte d’entrée en fumant juste une dernière clope et après je sonne promis, je me suis introduite dans son antre débordante de centaines de bibelots et de disques pour passer une après-midi à écouter de la musique et discuter avec lui de ses illusions perdues, ses débuts de dessinateur tyrannisé par son grand frère, ses obsessions, et mille autres choses qui, si elles étaient toutes retranscrites ici, auraient donné lieu à un article vingt fois plus long qu’il ne l’est déjà.

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"Un jour, quelqu'un a posé Yvette Horner sur une voiture, et ils l'ont fait jouer dans la caravane du Tour de France. Plus tard, dans les années 90, elle est même venue jouer ici, dans le village, elle avait un groupe énorme et a débarqué avec ce grand sombrero et cette incroyable robe à volants... Elle avait déjà 80 ans ! Je pense qu'elle a signé un pacte avec le diable. Elle doit tirer une espèce d'énergie maléfique de son accordéon."

Dites donc, c’est calme, chez vous. Qu’est-ce qui vous animait quand vous avez décidé pour la première fois d’aller vous installer dans la campagne, il y a une cinquantaine d’années ?
Robert Crumb : Oh, mon dieu… Tu sais, à l’époque hippie, dans les années 60 et 70, en Amérique, et aussi en Europe, beaucoup de gens de mon âge avaient cet idéal de retour à la nature ; on prend du LSD et d’un coup on regarde autour de soi, dans la ville, et on se dit : c’est absurde, tout ça, c’est fou, c’est malade, c’est tellement faux !

Alors on se dit que c’est quand même mieux de prendre du LSD dans la nature ?
Oui et… en fait, il n’y a que très peu de gens qui aient vraiment réussi à concrétiser cet idéal. Très peu, et qui ont dû travailler très dur. Je me souviens de beaucoup de gens, moi y compris, qui ont essayé de retourner à la campagne, et là, tu commences à planter des trucs et tu réalises : merde, en fait, c’est vraiment du boulot !

Alors vous aussi, vous vous êtes fait avoir ? C’était où ?
Oui, évidemment ! Mon dieu… En Californie, tu pouvais trouver des endroits pas trop chers dans la campagne… En 70-71, on a acheté un hectare avec l’argent que j’avais fait en vendant Fritz the Cat à un éditeur new-yorkais ; j’ai eu mon avance pour ce bouquin et puis on acheté ce petit truc… On avait cette idée de faire pousser notre propre nourriture, alors on s’est acheté des ustensiles de jardinage et on a commencé à remuer le sol, c’était un travail tellement ingrat, et personne ne nous avait montré comment faire…

Vous y êtes allés à plusieurs ?
On était quatre, cinq. Ils parlaient beaucoup, ils avaient de grands projets, on va faire ci, on va faire ça, on va planter ça, on va entreposer la nourriture et on sera auto-suffisants, mais quand est venu le moment de retrousser ses manches, de suer, de creuser la terre, là, bordel, c’est devenu dur…

Et combien de temps vous a duré cette utopie ?
J’ai vécu là jusqu’en 74 ; après, je me suis barré. J’ai quitté ma première femme, et elle s’est mise en couple avec cet autre gars, là, il avait des plantes énormes… Il a acheté beaucoup de matériel pour irriguer le sol, des tuyaux pour l’eau, tout ça, mais ça n’a pas marché, ça a été un échec monumental. Je suis parti, ils sont restés là, à prendre des drogues, et je ne sais pas s’ils sont jamais parvenus à faire quelque chose de ce truc. Ça a été le destin de beaucoup de ces communautés hippies qui ont tenté le grand retour à la nature… Et puis, il faut aussi dire que la société américaine, les forces qui contrôlent, dominent la société, n’aidaient pas. Parmi les personnes que je connais, nombreuses sont celles qui ont abandonné cet idéal hippie et sont retournées à la ville pour aller faire de l’argent.

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"Je suis fasciné par les extraterrestres. J'en ai plein. Je crois que ces petits gars-là, avec les grands yeux noirs, existent vraiment. Qu'ils sont vraiment quelque part dans cet univers."

Mais en y allant, vous étiez intimement convaincus que ça pouvait marcher ?
Oh oui, cet idéal nous est venu à force de prendre du LSD : il-faut-qu’on-retourne-à-la-nature ! Devenir auto-suffisants et se retirer de cet horrible système capitaliste et sa nourriture transformée en supermarchés, on voulait quitter tout ça, parce qu’il y avait quelque chose de profondément inhumain là-dedans. Et on avait raison, mais on n’avait pas les outils pour rendre tout ça possible. La plupart de nous venaient de familles de classe moyenne, de parents qui rêvaient qu’on travaille dans des bureaux, qu’on devienne avocats ou médecins ou qu’on bosse pour de grandes entreprises. Mon père a grandi dans une ferme, il a travaillé vraiment dur dans les années 20 et 30. Mais moi, je n’avais aucune expérience de tout ça. Et puis en Amérique, et aussi en Europe, la tendance était à la culture extensive, avec beaucoup de machines, de produits chimiques, de pesticides, une agriculture industrielle… c’est toujours le cas, d’ailleurs. Monsanto veut contrôler la distribution de nourriture, parce que le vrai pouvoir est là ! Si tu contrôles ça, tu tiens les gens dans ton poing. Moi, de manière générale, je reste persuadé que beaucoup de gens seraient plus heureux en vivant dans un environnement rural, avec des fermes, une proximité à la terre, où ils comprendraient d’où vient la nourriture, un système coopératif, familial… Ça me semble avoir plus de sens que de vivre dans ces grandes villes et d’avoir un boulot absurde, d’être assis toute la journée devant un ordinateur ou de travailler dans des chaînes de production à assembler des pièces détachées en silicone.

Mais ça signifie aussi qu’il faudrait être prêt à abandonner un certain confort. Ce n’est pas un choix évident d’abandonner un standard de vie. Ça revient à questionner les choses avec lesquelles on a grandi et qu’on considère comme normales, je ne sais pas, moi, se laver à l’eau potable, avoir accès à internet partout et tout le temps, ce genre de choses…
Mais quel prix paye-t-on pour tout ce confort ? Et puis quand j’imagine une société rurale moderne, je n’imagine pas un truc moyenâgeux comme dans les peintures de Brueghel, il peut y avoir toutes ces choses, des moyens de communication électroniques, d’ailleurs de nos jours, il existe plein de technologies géniales optimisées par exemple pour chauffer sa maison, des technologies à petite échelle, qui ne nécessitent même pas de moyens trop complexes pour être réalisées.

Oui mais tout ceci veut quand même dire qu’il faut réfléchir à ce dont on a vraiment besoin, et questionner l’idée de possession. Et ça, ce n’est pas forcément évident.
C’est une question fondamentale et je suis persuadé qu’aussi longtemps que l’intelligence humaine se questionnera elle-même, elle cherchera des moyens de déterminer ce qui est vraiment nécessaire et adéquat. Le gros problème, c’est le pouvoir, la cupidité ; il y aura toujours des gens qui chercheront à avoir du pouvoir pour dominer les autres, ça fait partie de la nature humaine, de notre part animale ; cette hiérarchie de domination et de soumission existe aussi dans les sociétés de chimpanzés. Donc il nous reste encore à trouver comment gérer ça, à comprendre de quelle manière ce comportement affecte tout, en réalité. Les gens ont tellement, tellement envie de pouvoir, de dominer les autres. Alors comment se débrouille-t-on avec ça ?

Je ne sais pas…
Oui, je ne sais pas non plus… Je n’ai pas les réponses. Et puis, il faut composer avec toutes ces idées fausses qu’on nous inculque pour nous maintenir dans un état de peur et de soumission. Le plus dur, c’est de comprendre ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. De faire table rase des idées préconçues. C’est là que réside la majeure partie de notre tâche, qui est de comprendre : comment vivre ? Il y a tellement d’idées préconçues… Tout commence par des choses comme les religions les plus répandues, c’est l’une des premières choses avec lesquelles vous avez à vous débattre quand vous êtes jeune, que vous entrez dans l’adolescence et devenez un sujet pensant, capable de critique… J’ai fait partie de l’église catholique et j’ai commencé à m’en défaire vers l’âge de 16-17 ans. De là, on commence à remettre en question la société toute entière, toute cette propagande, la manière dont on nous vend cette société. J’ai été élevé dans les années 50 et 60 dans un pays, les États-Unis, qui se vendait comme étant le meilleur pays du monde. On ne peut pas s’empêcher d’assimiler ces idées, donc il est primordial de développer une position critique par rapport à elles.

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"C'est un vieux jouet qu'on m'a offert... Tu vois, là c'est un soldat allemand, et là c'est un soldat américain qui lui botte le cul si tu actionnes cette tige"

Est-ce qu’il y a eu un moment précis lors duquel vous avez réalisé que l’image du monde que vous aviez n’était peut-être pas…
Non, pas un moment précis, mais il y a eu différents stades, plein de moments-clé où j’ai réalisé peu à peu des choses qui m’ont fait ouvrir les yeux. Ça a commencé par la lecture ; la lecture est une bonne chose. Si vous avez la chance de rencontrer des gens intelligents et critiques quand vous êtes jeune, ça aide.

Vous avez rencontré de tels gens dans votre jeunesse ?
Pas avant l’âge de 16-17 ans. J’étais entouré de gens qui adhéraient à toute cette mascarade, à la religion catholique, aux États-Unis en tant que meilleur pays du monde, au fait que nous étions prétendument les gens les plus chanceux sur cette planète… Alors bien sûr, tout ceci coïncide avec une période, les années 50-60, où les Etats-Unis dominaient effectivement le monde.

Et alors qui sont ces gens que vous avez rencontrés et qui vous ont fait voir les choses sous un angle différent ?
Oh, eh bien grâce à mes dessins, j’ai commencé à correspondre avec quelques personnes qui étaient bien plus éduquées que moi, plus âgées aussi, et avaient déjà développé un certain sens critique. Et là, soudain, j’ai découvert tellement de choses !

Comment se sont passées les choses exactement ? Vous avez publié des bandes dessinées puis été contacté par vos lecteurs ?
Oui, mon frère et moi avons publié ce comic en 1958, Foo, et il se trouve qu’une revue sur la BD en a parlé, donc des gens se sont mis à en réclamer des exemplaires et nous avons commencé à correspondre. En fait, c’étaient les premiers contacts que nous avions avec des gens qui s’intéressaient aux comics, à la satire et ce genre de choses, en dehors de nous-mêmes, de notre environnement immédiat. Ce moment-là a véritablement été une révolution dans ma vie. C’est par la correspondance que je me suis mis à entrer en contact avec le monde.

Vous vous souvenez de personnes ou de discussions en particulier ?
Oui, il y avait notamment un gars qui s’appelait Marty Pauls, un étudiant à l’université de Kent, Ohio. Il adorait les vieux comics et la satire, et il avait développé un esprit critique de gauche auquel je n’avais jamais été confronté dans l’environnement où j’ai grandi. Il adorait m’écrire de longues lettres dans lesquelles il m’expliquait plein de choses parce qu’il avait remarqué que mon esprit était assoiffé de connaissance. Je n’étais pas cultivé. Je ne suis jamais allé à la fac, et tout ce genre de trucs. Donc je suis devenu une espèce d’autodidacte.

Qu’est-ce que vous faisiez comme genre de comics ?
Oh, c’était très adolescent, je ne sais pas, ce n’était pas très intéressant, je crois. Vers 14-15 ans, nous étions très inspirés par Mad Magazine ; le gars qui a fondé ça, Harvey Kurtzman, était un de mes héros. D’ailleurs, j’ai fini par me retrouver à New-York et à travailler pour lui pendant un temps, quand j’avais 20, 21 ans. Au début, Mad était un magazine satirique très subversif, qui contenait une critique en profondeur de la culture américaine. Ça me fascinait. Je me souviens du moment où j’ai découvert ça, oh, j’étais littéralement en extase ! Parce que non seulement c’était mordant, mais aussi extraordinairement bien dessiné.

Vous en avez encore ?
Oui, absolument, je garde tout… tu veux en voir ?

Oh oui !

(Il me montre des exemplaires sublimes des années 55-56)

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Je ne sais pas si tu comprendras les références, comme tu n’as pas grandi en Amérique. Mais moi non plus, quand j’ai commencé à lire ça à 14-15 ans, je ne saisissais pas tout, parce que c’est vraiment truffé de petites blagues. Mais même si je ne comprenais pas tout, il y avait quelque chose qui me fascinait irrésistiblement. Aujourd’hui, je trouve qu’on prend trop soin de tout cibler en fonction de catégories d’âge, de faire des choses précisément destinées aux petits enfants, aux grands enfants, puis aux adolescents… on se soucie trop du fait qu’ils soient absolument en mesure de tout comprendre. Je pense que c’est complètement sain de ne pas tout comprendre, pour attiser la curiosité, pour susciter l’envie de déchiffrer l’incompréhensible, l’envie d’apprendre.

Je viens de voir les couvertures d’Art and Beauty dans la pile sur la table, et je me demandais : vous avez commencé à dessiner en vous inspirant de Mad, mais aussi de Disney et de ce style-là de comics, qui sont réalisés principalement en ligne claire, avec peu d’ombres et pas de hachures. Dans les dessins d’Art and Beauty, il y a encore plus de détails, de volumes et de hachures par rapport à ce que je connaissais de vous. Vous souvenez-vous du moment où vous vous êtes éloigné des lignes simples pour aller vers plus de volume et cette débauche de hachure qui vous est propre ?
Je ne crois pas qu’il y ait vraiment eu un tournant décisif. Mais c’est vrai que, peu à peu, j’ai commencé à avoir la main de plus en plus lourde sur les ombrages. Et je ne suis même pas sûr que ce soit vraiment une bonne idée…

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Pourquoi pas ?
Parce que quand vous faites des comics, c’est mieux de conserver une ligne claire. C’est plus confortable à lire. Parce que les gens veulent lire les comics, pas les contempler.

Oui, mais là, dans Art and Beauty, ce ne sont pas des comics.
Mais même dans mes BD, je me suis retrouvé à aller de plus en plus dans ce genre de choses hyper-hachurées, comme dans la Genèse. J’ai passé beaucoup trop de temps à faire toutes ces ombres et ces hachures… J’aurais dû rester plus simple. Ça aurait été mieux. Mais c’est un genre de compulsion, c’est obsessionnel.

J’imagine que ça ralentit considérablement votre processus de travail.
Oh oui, ça prend des siècles…

Vous éprouvez quand même un plaisir à le faire, non ?
Je ne sais pas si on peut appeler ça du plaisir… C’est comme nettoyer les chiottes avec une brosse à dents.

Mais vous devez bien être animé par quelque chose, alors si ce n’est pas le plaisir, qu’est-ce que c’est ?
C’est un trouble obsessionnel compulsif !

Je vois. Alors, avec le temps, vous devenez de plus en plus obsessionnel, c’est ça ?
Je crois bien, oui. Ce n’est pas la meilleure des directions à prendre quand vous faites de la bande dessinée, d’être aussi obsessionnel avec les ombres. Ce n’est pas approprié pour ce genre. Parce que les gens n’ont pas envie que leurs yeux soient pollués par tous ces petits détails, c’est trop épuisant, toute cette lourdeur dans les ombres, tous ces détails compliqués, ça fatigue l’oeil, c’est complètement stupide…

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En même temps, vos histoires étaient assez courtes pour la plupart, il n’y avait pas de structures narratives hyper-complexes qui auraient requis une si grande concentration sur l’intrigue ; vos histoires sont plutôt linéaires.
La plupart des gens s’intéressent plus aux histoires qu’aux détails visuels, tout ce qu’ils veulent, c’est lire l’histoire. C’est pour ça qu’Art and Beauty se vend beaucoup moins bien que mes autres livres, ce n’est pas populaire, ce sont juste des images avec un peu de texte. Pas une histoire. Les histoires ont toujours exercé un pouvoir d’attraction extrêmement fort sur les gens, et il en a toujours été ainsi, dans toutes leurs formes narratives.

Mais même quand vous écriviez des histoires, ce n’étaient pas des histoires classiques, souvent, il n’y avait pas de véritable fin, par exemple.
Oui, c’est vrai. Mais la BD, c’est un genre particulier de storytelling, elle a ses caractéristiques propres, tout comme chaque médium a ses caractéristiques propres. Celles d’un film sont différentes, ou celle du texte seul, ou simplement de la parole. Les gens qui racontent des histoires, les conteurs, étaient une forme de divertissement très populaire jusqu’à ce que les médias de masse les éclipsent, et certaines personnes ont un véritable don pour bien raconter les histoires.

Raconter des histoires, ça ne vous intéresse plus ? Même sous une autre forme ? Ou c’est vraiment la bande dessinée qui était la plus appropriée pour vous ?
Tu sais, c’est dur pour moi de… parce que j’ai commencé à dessiner des BD à cause de mon grand frère, il me forçait à en dessiner quand j’étais petit, il était obsédé par ça, et il adorait raconter des histoires. Moi, ça ne m’intéressait pas trop, les histoires, je préférais faire des dessins.

Ce sont ses histoires que vous dessiniez ?
Non, enfin parfois, mais il me forçait à inventer mes propres histoires. Plus tard, vers mes 17 ans, j’ai commencé à m’intéresser à la narration, mais ça ne me venait pas de manière aussi naturelle qu’à mon grand frère. Si ce n’avait été pour lui, je ne crois pas que j’aurais fini dessinateur de BD, j’aurais été peut-être quand même été artiste, sûrement dessinateur dans la pub, enfin je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est que tout ça, je l’ai fait pour lui. Il était vraiment obsédé par la BD, beaucoup plus que moi. Il me forçait à dessiner, il me dominait psychologiquement quand j’étais enfant, je faisais tout ça pour avoir son approbation.

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À quel âge avez-vous commencé à lui être asservi ?
Aussi loin que je me souvienne. Je me souviens avoir toujours été dominé par lui, j’ai commencé à dessiner des BD avant même de voir, avant mes premières lunettes.

N’y a-t-il pas un moment où vous vous êtes libéré de ça, enfin où vous avez été en mesure de vous dire : OK, je décide d’arrêter — ou de continuer.
Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu un tel moment. Il m’a mis sur cette voie et j’y suis resté. J’étais un gamin et un adolescent très inadapté, tu sais, j’étais un geek complet, je ne connaissais rien d’autre que la BD, il m’a forcé là-dedans et c’est tout ce que j’avais.

Et vous n’avez jamais réussi à questionner ça ? Vous ne voyiez aucune échappatoire ?
Quand est arrivé le moment où j’ai été en mesure de questionner tout ça, il était déjà trop tard pour me lancer dans autre chose. Et puis, j’étais bon là-dedans ! Quand j’ai eu 17-18 ans, mon frère Charles a même commencé à me dire : mec, tu es vraiment bon ! Alors que quand j’étais plus jeune, il était très critique. Il me disait : Passe plus de temps sur tes dessins ! Tu es trop impatient ! C’est trop bâclé ! C’est quoi la blague ? Je ne comprends pas ! Il me critiquait beaucoup quand j’étais jeune, et souvent, ses critiques me perturbaient beaucoup. Et quand j’ai eu 17-18 ans, il a commencé à être impressionné par ce que je faisais. Puis, vers ses 20 ans, il a commencé à se désintéresser complètement des comics. Il s’est mis à s’intéresser à la littérature, il est devenu écrivain. Il a complètement arrêté de dessiner, et moi, j’ai continué les comics.

Et à cette époque où il exerçait cette autorité incroyable sur vous, vous la trouviez légitime ? Il était meilleur que vous ?
Oh oui, définitivement. Il était largement meilleur que moi. Un meilleur artiste, un meilleur narrateur, il était toujours très drôle, ses créations étaient pleines d’humour. C’était dur pour moi d’être à la hauteur. Et comme je le disais, ça a duré jusqu’à mes 17-18 ans, où j’ai commencé à me plonger intensément dans mon travail, et où il s’est mir à me dire que j’étais bon, qu’il fallait que je continue. Par la suite, il a suivi toute ma carrière, il est resté à la maison après mon départ, mais je lui envoyais des copies de mes comics, et quand j’allais lui rendre visite à la maison, il me disait : C’est super ! Il était très fier de moi, comme un maître qui est fier de son étudiant qui a réussi.

Ce moment où il a commencé à admirer votre travail a été un soulagement pour vous ?
Oui, ça l’a été. Oh oui.

Avant ça, vous n’éprouviez jamais aucune satisfaction ?
Aucune autre que son approbation. Quand j’étais petit, son approbation allait toujours de pair avec un grand esprit critique, c’était du genre : OK c’est pas génial, mais bon, au moins, tu fais le boulot. J’avais à fournir une certaine quantité de boulot. Il fallait que je fasse un comic entier par mois. J’avais des centaines de ces comics qui étaient faits uniquement pour nous.

Comme des devoirs, en fait.
Oui, des comics faits main, il fallait les faire, il fallait les finir tous les mois, comme les vrais comics qui sortaient une fois par mois. Ils étaient tous datés et numérotés.

Vous les avez tous gardés ?
Je les ai gardés très longtemps, et finalement je m’en suis débarrassé. Enfin, j’en ai encore quelques exemplaires, pas beaucoup.

Vous les avez ici ? Vous pouvez me les montrer ?
Euh… oui, enfin… ce n’est vraiment pas très intéressant. Beaucoup se sont perdus au fil des années.

Vous les avez consciemment détruits ? Vous avez fait un grand feu ?
Oui, c’est effectivement ce que j’ai fait, un jour. Je les ai jetés au feu.

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C’est drôle, quand ma fille Sophie, qui est aussi une très bonne artiste d’ailleurs, avait une douzaine d’années, je lui ai montré nos petits comics. Elle en a développé une véritable fascination, à tel point qu’elle s’est mise à imiter les dessins de mon frère Charles, elle a eu tout une phase durant laquelle elle dessinait exactement comme ça, c’était très étrange, très, très étrange.

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Ici, c’est moi qui ai fait le lettrage et une grande partie de la couleur. C’est lui qui a fait les dessins.

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Là, c’est un comic un peu plus tardif, de 1961. On peut voir que Charles perd tout intérêt du dessin et s’intéresse plus à l’écriture, regarde, dans ses cases, le texte devient complètement omniprésent. Il remplit de plus en plus ses cases de dialogues, au point que les personnages se retrouvent écrasés par les bulles. On voit bien la différence de style ici. Il est resté bloqué sur ce style à la Walt Disney. Le mien est très différent (le personnage féminin est dessiné par Robert, les autres par Charles, ndlr). Mais malgré ça, il continuait à avoir une très forte influence sur moi.

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Vous avez inventé les personnages ou vous récupériez ceux d’autres comics préexistants ?
Ces personnages, par exemple, viennent tous de L’Île au trésor de Robert Louis Stevenson. Parce que mon frère, quand il était adolescent, était obsédé par L’Île au trésor. C’est aussi à ce moment qu’il s’est mis à développer des ambitions d’acteur. Pendant un temps, il a intégré le club de théâtre local et a joué dans quelques pièces, mais il a rapidement réalisé que pour devenir acteur, il fallait s’impliquer dans… enfin, il fallait aller à New-York ou à Hollywood. Et ça, il en était incapable, donc il a abandonné cette idée. Vers ses 20 ans, il a fait une croix définitive dessus. Mais il a continué à se promener à travers la maison en déclamant du Shakespeare ou du Edgar Allan Poe. Il en mémorisait de très longs passages et les récitait dans un ton excessivement dramatique. C’était un sacré cinglé, mon frère Charles… Et puis, il a fini par se suicider à 50 ans.

Vous étiez toujours en contact ?
Oui. J’ai un gros dossier rempli de lettres qu’il m’écrivait. Ses lettres sont formidables. Elles sont probablement les meilleures choses qu’il ait écrites. Il est devenu un excellent écrivain, mais il n’en a jamais rien fait.

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++ Photos et illustrations : bibi.