Le thème de ton calendrier pour cette année 2018 est le rouge. Aurais-tu pris un virage communiste dans ta carrière ?
Emmanuelle Munos (Clara Morgane) :
 Non, je ne suis pas du tout de ce côté-là, avec Mélenchon qui voyage en première et le reste de son équipe en éco... D'ailleurs, je n'ai plus vraiment de côté vu les visages des politiciens actuels...  Le rouge, c'est véritablement pour l'esthétique de cette couleur ;je trouve qu'elle est évocatrice de choses assez sulfureuses, je l'ai utilisée de plein de façon différentes : en projection sur le corps, avec le maquillage, le stylisme...

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Tu n'es même pas un peu macroniste ? 
Non. Et sûrement pas en ce moment. 

On va essayer de parler le moins possible de ta carrière pornographique, OK ? Tu l'as donc commencée très jeune, 19 ans, et celle-ci n'a duré qu'une année (2000-2001). Tu dis souvent que cette excursion dans le monde du porno était comme un crise d'adolescence. Mais plus profondément, à l'instar d'une Sasha Grey ou d'une Mia Khalifa, cette expérience porno t'a-t-elle aussi servi d'ascenseur social ? Un moyen comme un autre d'accéder au milieu du show-biz et des médias ?
Il peut y avoir un peu de ça. J'ai grandi à Marseille, je trouvais ma ville natale petite, je me sentais un peu emprisonnée. À l'époque, il n'y avait pas tellement de façons que ça de grandir, de s'élever. Même si certaines personnes voient ce que j'ai fait  plutôt comme une manière de s'enterrer... Je l'ai fait avec assez d'innocence, finalement. C'était pas vraiment pour l'amour du cul mais pour l'amour de la liberté, de l'expérience et pour envoyer valser tous les principes qui m'avaient été inculqués. J'ai eu une éducation assez rigoriste. Mais non, désolé, le porno, je ne l'ai pas fait pour l'argent ou pour m'élever socialement, ma famille n'était pas dans le besoin.

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D'ailleurs, de quel milieu social viens-tu ?
Classe moyenne de province. Mon père et ma mère avaient chacun un salon de coiffure. Voilà, on ne roulait pas sur l'or mais on était en manque de rien. J'ai grandi face à la mer, j'ai eu une enfance super heureuse, élevée aussi en grande partie par mes grands-parents. Il n'y a pas eu de «déviances» ou d'«histoires de viol». Le porno, c'était vraiment pour moi le moyen de m'échapper d'une réalité trop lisse. Mon milieu n'était pas tellement religieux, mais on avait ce côté pied-noir espagnol, qui a fait la guerre, qui a un lourd passé.         

Tu te qualifies comme exhibitionniste. Comment se définit-il ? 
Je le suis un peu moins avec les années, avec le fait d'avoir trouvé l'amour, d'être mère, etc... Mais j'assouvis ce besoin une fois par an, avec mon calendrier. C'est le seul shooting érotique  que je fais, et je le veux de plus en plus esthétique. Je suis quelqu'un qui n'a aucun problème avec la nudité, le corps. Je trouve que le corps féminin est magnifique, qu'on n'a pas à en avoir honte, que c'est un bel objet d'art à exposer. Après j'extrais mon côté féministe de ça - la femme n'est pas qu'un corps mais bon, j'en ai fait mon métier, c'est une façon d'être libre, aussi.              

L'exhibitionnisme est-il un narcissisme ?
Sûrement un petit peu. Parce qu'on a toujours envie d'avoir la meilleure image, le meilleur maquillage, la meilleure exposition, la meilleure photographie, d'exposer un travail qui doit être parfait, idéal, avant d'être montré au public. Ça peut être pris comme une forme de narcissisme, mais encore une fois, avec les années, ça se calme.

Tu dis que ton job, c'est de rendre «la féminité comme un objet d'art» ; cette «objectivation» n'est-elle pas un peu en contradiction avec le «féminisme» dont tu réfères ? 
Être en contradiction... la gauche caviar s'en sort très bien, je peux m'en sortir aussi ! (Rires) C'est très simple, je sais que les féministes comme Les Chiennes de Garde soutiennent  que la femme n'a pas à montrer son corps pour exister, qu'elles doivent se cacher, utiliser leur tête pour y arriver.  Moi, ces féministes là, elles m'offusquent autant que je les offusque. Elles ont décidé, elles, de ce que devait être le féminisme, mais pardon ? De quelle cuisse, en fait ? Moi, je me sens parfaitement libre dans ce monde, j'y fait ce que je veux, personne ne me pousse à me déshabiller, c'est aussi un droit de pouvoir s'exposer, créer sa boîte, et faire fructifier un business. Je me sens très à l'aise dans mes pompes, et mon féminisme dit au féminisme bien-pensant qu'il n'a pas à penser pour moi.

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En matière de calendrier, les pompiers sont-ils tes plus gros concurrents ?
Non, je crois que ce sont Les Dieux du Stade. D'ailleurs, cette année, j'ai produit un calendrier des pompiers signé Clara Morgane. J'en profite ici pour remercier leur courage, leur témérité, et que si l'on peut les mettre à l'honneur, c'est tant mieux.

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Parlons un peu chiffres. La vente de tes calendriers, c'est 200 000 par mois, c'est ça ? 
Non. On fait entre 80 et 100 000 par an, ce qui est déjà énorme. 200 000, c'était quand je faisais ça avec FHM, on montait même jusqu'à 250 000. Mais c'était un plus petit format en supplément de magazine. Là, on est quand même sur un format un peu plus chic qui coûte 20 euros.

Qu'est-ce que ça te fait d'être une marque ? Quelles en sont pour toi les dangers, les limites ?
Déjà, je ne bosse pas sous mon vrai nom. Quand j'ai eu envie de m'appeler Clara Morgane, j'avais clairement décidé d'être une marque. J'ai travaillé pendant 16 ans pour que c'en devienne une. Plus ça va, plus je tends à ça, et je n'ai aucun problème de double personnalité ; «Clara Morgane»  me fait garder le contrôle sur moi-même, dans le sens où ce que j'expose, c'est ce que j'ai choisi d'exposer. Le reste de ma vie m'est totalement personnel et privé. Donc oui, je suis une marque, je travaille pour ça, ça me fait très plaisir et je prends ça comme un compliment.

Finalement, beaucoup de tes projets (calendriers, sex-toys, et bientôt peut-être love shops...) sont les produits dérivés de la marque «Clara Morgane», non ?
Oui, ce sont des produits dérivés, clairement. Et c'est quelque chose qui me tient à cœur. Pour les «autres», c'est toujours facile de rabaisser ce que je fais, de tout rendre laid, parce qu'il y a l'image du X derrière, du «sexe sale». Moi, j'ai une autre vision de tout ça depuis que je suis très jeune : mon sujet principal, ce n'est pas le sexe, mais l'amour - l'amour du beau, du corps, de l'esthétisme. Avec ces «concept-stores» que j'aimerais en effet monter, je voudrais exposer ma vision de ce que j'estime être érotique. Tout cela est très différent du vulgaire «sex-shop», qui n'est pas du tout dédié aux femmes, mais plutôt aux hommes des années 80. J'aimerais y exposer des livres, des photographies d'art, des sex-toys, de la lingerie, du cuir... Après, en disant ça, les journalistes titrent «Clara Morgane ouvre des sex-shops». C'est le titre facile, et moi ça m'épuise. Ça déforme complètement une vérité, ce n'est pas du tout ce que je veux faire. Et puis je n'en suis pas encore à faire des mugs à mon effigie.

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Avec ta société Péché Capital, on connait moins ta facette «femme d'affaire»...
Tout ce qu'on a vu de moi, je l'ai produit : la musique, les photos... Je n'ai jamais attendu que l'on vienne me chercher. Mon plus grand talent, c'est de vouloir apprendre, découvrir, je suis une curieuse. Du coup, j'ai des idées, j'en ai même beaucoup, je suis assez hyperactive, et parmi celles-ci, il y en a que j'ai très envie de réaliser. J'ai la chance d'être bien entourée, des gens que j'ai rencontrés durant ces quinze ans ; ce qui me plaît, c'est les challenges. Après, je n'ai jamais inventé l'appli qui m'a rendue millionnaire.

Peut-on parler d'une industrie Clara Morgane ? 
Disons que je suis plutôt une toute petite entreprise, qui essaye juste de faire des choses intéressantes. 

Tu as donc aussi travaillé à la télé de 2001 à 2015. Tu en es partie en critiquant assez radicalement «le trop de téléréalité». Le vice de la téléréalité, pour toi, c'est quoi ?
En fait, quand je suis arrivé chez NRJ 12, je sortais de chez Canal, de sept ans de Journal du Hard. Je remercie d'ailleurs Canal qui m'a donné cette chance d'apprendre un métier. NRJ 12 est donc venu vers moi en me disant qu'ils voulaient faire plein de choses, du people, etc. Moi, j'ai trouvé ça super parce que ça me sortait du côté uniquement «sexe», et j'allais utiliser ma première expérience à un autre escient. On a fait des trucs excitants : du reportage, on est partis à L.A., à Tokyo, au Maroc, à Tahiti... J'ai adoré faire du terrain en fait, c'était génial. Ensuite, NRJ 12 a pris un virage beaucoup plus «téléréalité», ils ont lancé la mode avec Les Anges. Dans ce genre de logique, je ne me sens pas à ma place... Je suis très mal placée pour juger qui que ce soit, je comprends que des gens dans des conditions précaires aient besoin de de s'extraire de leur milieu et de passer à la télé. On se rend compte aujourd'hui qu'avec les réseaux sociaux, ces gens-là ont de la notoriété, gagnent très bien leur vie. Ce n'est pas eux que j'ai envie de critiquer mais plutôt les grosses structures qui se servent d'eux. Comme j'ai une boîte de prod', je suis amenée à rencontrer ces personnes et à les photographier. Et pas plus tard qu'avant-hier, j'ai photographié une personne de la téléréalité, une fille très bien, qui elle-même me disait : «Moi, je déteste tout ce milieu, tout ce qu'on en dit, c'est juste que c'était une façon pour moi de bien gagner ma vie.» Elle continue en m'avouant qu'en coulisses, ils sont alcoolisés, voire plus, pour être «fun» à l'image. Bref, tout ce business qu'on fait avec des gens qui ont simplement envie de s'en sortir, ça me met mal à l'aise. Voilà, je veux bien revenir à la télé, mais pas dans cet univers-là.

C'est presque un parallèle intéressant avec la pornographie. Mais ce que tu critiques derrière tout ça, ce n'est pas un peu l'abrutissement de masse, de tirer les gens vers les bas ?
Je suis une fan d'Andy Warhol et du coup, le quart d'heure de célébrité, je le trouve assez légitime. Après, c'est vrai que quand je regarde la téléréalité, je me dis «mais quel est le sens de tout ça ?». Je n'en tire aucun bénéfice, aucun divertissement... Ce n'est pas ma came.

Le monde du show-biz est secoué ces derniers temps par l'affaire Weinstein, et les paroles qui se libèrent. Dans ta carrière, tu as déjà eu affaire à «des Weinstein» ? 
J'ai toujours été extrêmement protégée. Personne n'a jamais rien osé à mon égard. Maintenant, j'ai une anecdote : j'étais une fois avec un ami au Costes. Un casting pour un grand réalisateur américain y avait été organisé et j'ai eu une vision assez dérangeante de ce réalisateur avec une dizaine d'actrices à sa table. Elles étaient toute en concurrence, c'était à qui était la plus drôle, la plus sexy, la plus alcoolisée, et puis ça montait dans les tours, en fait, fallait se faire remarquer pour sortir du lot et avoir le rôle. C'est un tableau que j'ai détesté, et toute la femme qui est en moi a trouvé ça horrible... C'était à celle en fait qui allait coucher avec lui en premier, et il allait sans doute toutes se les faire. J'ai dit à mon ami : «Qu'est-ce que c'est que ce truc ?», et il me répond : «Bienvenue dans le monde du cinéma». Je lui ai répondu : «Je viens du X, c'est vrai, je passe pour une fille facile, et pourtant, ce que je suis en train de voir, c'est presque plus violent que ce que j'ai pu voir dans le porno». Du coup, je ne ferai jamais de cinéma dans ces conditions-là, ça me dégoûte.                    

J'ai entendu dire que tu t'intéressais encore un peu au porno, mais seulement au porno «underground». Ça m'intéresse. De quel genre de porno parles-tu ? Du porno intello, arty, LGBT, féministe ? Celui que l'on trouve au Berlin Porn Film Festival ?
Oui, à la Ovidie. Encore une fois, ce n'est pas le sexe qui me dérange, c'est toute la scénarisation autour, le côté attendu d'un film porno traditionnel, j'ai trop vu d'acteurs se forcer et d'actrices être là contre leur volonté. Tout cela ne m'excite plus. Maintenant, s'il y a un milieu - et je sais qu'il existe - un peu plus dans la vérité, dans la recherche artistique, ça peut effectivement un peu plus m'intéresser.

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Tu pourrais re-tourner dans ces conditions ?
Tourner, ça fait très longtemps que la question ne se pose plus. Mais en revanche, en réaliser un, pourquoi pas...             

Toute ton esthétique est très maîtrisée, policée ; n'as-tu pas envie de te trasher ? De te salir ? De casser ça, justement ? 
Ce qui me définit dans l'image, c'est le millimétré, et au bout d'un moment, faut arrêter de lutter contre soi-même. C'est ma marque de fabrique.

Le mot «liberté» revient souvent dans ta bouche. La liberté, est-ce que ça peut-être quelque chose de dangereux pour toi ? 
Oui, ce n'est pas facile de vivre avec cette épée de Damoclès, en me disant que je peux péter un câble à n'importe quel moment, tout détruire sur mon passage, faire du mal aux gens. Du coup, ça se maîtrise, ça peut être hyper-destructeur quand j'ai envie de quelque chose. Après, avec les années ça se calme. Et puis bizarrement, à partir du moment où l'on te donne un cadre assez souple, qu'on ne t'interdit plus les choses, tu n'as plus envie de franchir les limites par simple goût du défi. En gros, à partir du moment où tu sais que ce n'est pas interdit, juste par respect, tu ne fais plus de choses sulfureuses, parce que tu respectes le fait que tu as le droit de le faire. Tu me comprends ?

Oui, en fait, t'as un peu un esprit de contradiction... 
Ouaaais. J'adore les thèses-antithèses-synthèses, c'était mon truc à l'école.

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Comment parleras-tu de toi à tes petits-enfants ?
Ah, tu fais référence à la presse qui s'est empressée de titrer «Clara Morgane parlera à sa fille de son passé d'actrice porno» ? C'est la presse, ça. Tout salir, coller le mot «porno» à ma fille, j'en pleure quoi. Parce que ce n'est pas cette conversation que j'ai eue avec les journalistes qui ont titré ça - du coup, je trouve ça très moche. Je n'ai jamais employé ces mots. Pour répondre à ta question, j'espère que tous mes projets parleront d'eux-mêmes sans que j'aie à les leur expliquer.

++ L'édition 2018 du calendrier de Clara Morgane est disponible depuis le 18 septembre.