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En bannissant l'écriture inclusive des textes officiels, Édouard Philippe fait mine de croire que ce n'est que le point médian et l'accord de proximité. L'écriture inclusive regroupe pourtant de nombreuses autres recommandations, dont certaines sont déjà largement utilisées. Pour ou contre l'écriture inclusive ? L'exemple parfait du faux débat, du jeu de postures.

«Le souvenir de son parfum, l’empreinte résiduelle, à peine sensible, de son épaule appuyée ce matin contre la mienne tandis que nous parlions me torturaient. Je sentais comme le fantôme de sa présence contre moi ; sa main, un instant posée sur mon visage, sa cuisse que le peu de place dont nous disposions pour nous asseoir avait amenée contre la mienne. J’avais la sensation dans ma chair du contact de ses membres alors qu’ils n’étaient plus là pour la provoquer»

Attention, vous venez de lire un paragraphe entièrement rédigé en écriture inclusive, ce français de contrebande, désormais proscrit dans les textes officiels sur décision du Premier ministre.

Ces lignes sont extraites de Sphinx, publié en 1986 par Anne F. Garréta. Le roman est une prouesse linguistique qui vaudra à l'auteur une entrée dans le prestigieux Oulipo : l'auteur raconte une histoire d’amour entre deux protagonistes sans qu'il ne soit jamais possible de deviner leur genre. Ainsi la formule «le fantôme de sa présence» permet d'éviter d'écrire «je le sentais» ou «je la sentais». Un exemple chimiquement pur d'écriture inclusive.

L'écriture inclusive n'est pas un tout cohérent
C'est incroyable qu'il faille encore le répéter mais pour la millième fois, non, l'écriture inclusive, ce n'est pas que le point médian. 

Déjà, l'écriture inclusive n'existe pas en soi, ce n'est pas un tout cohérent. Il n'existe aucune académie de l'écriture inclusive, aucune instance qui tienne les tables de la loi. Il n'existe que des recommandations éparses émises par divers organismes, dont aucun ne peut se prévaloir de faire autorité sur la langue française. Dans les médias français, on cite en général deux sources sur l'écriture inclusive à la française : 
- Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, un organisme rattaché... au Premier ministre, qui a publié en 2015 un Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe, qui fait notamment la promotion de l'écriture inclusive.
- L'agence de communication Mots-clés qui a publié en ligne un Manuel d'écriture inclusive, et dont la légitimité dans le débat semble surtout son positionnement sur Google grâce à l'URL ecriture-inclusive.fr.

De Gaulle, grand promoteur du langage inclusif
Pour reprendre la définition donnée par le Haut Conseil à l'égalité, l'écriture inclusive désigne «l’ensemble des attentions graphiques et syntaxiques permettant d’assurer une égalité des représentations entre les femmes et les hommes». On dit bien l'ensemble des attentions graphiques et syntaxiques, et pas seulement la plus visible et la plus médiatique d'entre toutes, ce fameux point médian.
L'écriture inclusive, c'est aussi féminiser les noms de métier ou de fonction: «présidente», «cheffe», «professeure», «auteure», «contrôleuse», «assureuse»... 
Le langage inclusif, c'est aussi citer le féminin et le masculin quand on s'adresse à une foule mixte. Exactement ce que faisait le Général de Gaulle quand il commençait ses discours par la fameuse formule «Françaises, Français !».

Le Figaro n'abuserait-il pas sur les mots épicènes ?
L'écriture inclusive, c'est aussi la règle de proximité, qui consiste «à accorder le ou les mots se rapportant à plusieurs substantifs avec celui qui leur est le plus proche». On écrit ainsi «les pays et les villes étrangères» plutôt que «les pays et les villes étrangers». Cette règle, qu'utilisait Ronsard ou Racine, a disparu au XVIIIe siècle au motif que «le genre masculin est le plus noble».

L'écriture inclusive, c'est aussi en finir avec la majuscule de prestige à «Homme». Ainsi on préferera écrire «droits humains» plutôt que «droits de l'Homme». L'écriture inclusive, c'est aussi privilégier l'usage de mots "épicènes", c'est-à-dire des mots dont la forme ne varie pas entre le masculin et le féminin : direction, personnel, corps enseignant, bénévole, artiste, diplomate, mécène, juriste... Le Figaro, qui dénonce les "délires" de l'écriture inclusive, use et abuse de ces mots épicènes, autant de concessions scandaleuses au féminisme.figaroL'écriture inclusive, ça peut aussi être l'usage de mots "trans-sexes" : «illes» ou «iels» pour «ils et elles», «celleux» ou «ceulles» pour «celles et ceux». Mais comme pour le reste, seul l'usage fait foi. Si ces formes sont peu usitées — ce qui est le cas pour l'instant — elles tomberont en désuétude.

Finalement, l'écriture inclusive, c'est juste ce que revendiquait la Requête des dames à l'Assemblée nationale (point 3), texte anonyme publié en 1789. En 1789, oui.

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Mais venons-en au fameux point médian. Puisque c'est lui qui cristallise toutes les oppositions.

Quand Édouard Philippe bannit l'écriture inclusive dans les textes officiels, il ne proscrit en fait que le point médian et la règle de proximité. Il défend par contre la féminisation des sujets et des fonctions. Et tant pis si c'est de l'écriture inclusive, la décision est avant tout symbolique, il s'agit de donner un signal politique aux conservateurs.

Signe ostentatoire de militantisme
Le point médian s'est chargé de sens ces dernières années, il est devenu un signe ostentatoire de militantisme, il a fini par incarner l'«agression de la syntaxe par l'égalitarisme», comme dit Raphaël Enthoven. Vous voulez vous foutre de la gueule des féministes ? Écrivez un tweet bardé de points médians, ça marche toujours. 

Après toutes ces polémiques, nous ne pouvons plus voir le point médian comme un signe normal. Pourtant, prenez le métro à Barcelone et vous découvrirez la station Paral·lel, qui n'a rien d'un sanctuaire féministe. Le point médian, ou punt volat, est un signe diacritique ordinaire de la langue catalane. On le retrouve aussi en gascon, une langue bien de chez nous, sans que personne ne s'en soit jamais offusqué.

Le point médian, c'est comme une nouvelle interface Facebook
Pendant de nombreuses années, on a utilisé les parenthèses pour inclure le féminin dans les énoncés. J'ai grandi en lisant des formules comme «Cher(e)s abonné(e)s», sans jamais me poser la question de savoir d'où venait cette parenthèse. Elle était tellement utilisée qu'elle me paraissait faire partie de la langue française. Il s'agissait en fait de ce qu'on appelle aujourd'hui l'écriture inclusive. Le point médian est aujourd'hui préféré à la parenthèse car il est plus discret et qu'il permet symboliquement de ne pas mettre le féminin entre parenthèses.

Et puis, il faut toujours le répéter : l'écriture inclusive n'est qu'une convention d'écriture et ne se prononce donc pas à l'oral. On écrit «les acteur.rice.s du film» mais on dit «les acteurs et actrices du film», ce qui sonne ma foi très français. Le point médian n'est en fait qu'une abréviation. Les abréviations, ce n'est pas forcément très beau de prime abord mais c'est surtout utilisé pour être pratique. Qui s'offusquerait de la graphie de c.-à-d. ou de m-à-j ?

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Le point médian, on peut trouver ça très moche, mais c'est surtout qu'on n'est pas habitué. Rétrospectivement, la parenthèse n'était pas franchement mieux. Le point médian, c'est exactement comme une nouvelle interface Facebook. Au début, tout le monde gueule en disant que c'était mieux avant, et puis on s'habitue, et puis on oublie, et puis on ne souvient même plus comment c'était avant.