Concept
Six séries télés (la septième a commencé fin septembre), treize longs métrages, des centaines de romans et de comics (Marvel, mais aussi DC) ou encore une cinquantaine de jeux vidéo (Arcade, PC, consoles, online…), voilà pour la simple production «officielle» de Star Trek… Soit, la franchise de science-fiction la plus déclinée au monde.
Première raison : son antériorité. La première série date de 1966, 11 ans avant Star Wars. De quoi taper l’incruste côté novellisations et bandes dessinées (dès 1967), voire dans les premiers jeux vidéos (un text-based game a été créé en 1971). La deuxième : les possibilités de développement, avec un récit étalé sur environ onze siècles.
L’histoire est conne comme la lune : au milieu du XXIème siècle (les gars, c’est pour bientôt), l’humanité a développé le voyage spatial supraluminique, à la suite d’une période post-apocalyptique. L’espèce humaine se servira de ses rencontres pour créer la Fédération des Planètes Unies... À partir du XXIIIème siècle et via des apports extraterrestres, les hommes surmontent leurs principaux vices : éradication de la famine (grâce à des synthétiseurs moléculaires) ou encore suppression de la monnaie (annihilant pauvreté, sentiment de convoitise et une majorité des conflits). Pratique ! Située à différentes époques, les séries successives interrogent notre propre société par le prisme d’autres civilisations. Bref : une sorte de conquête de l’Ouest, sur fond de création d’un ONU interstellaire.

Héroïsme, dimension politique, réflexions existentielles, universalisme… Voilà pourquoi J.J. Abrams a tenté avec son film, en 2009, d’internationaliser la franchise. Jusque-là, et malgré ses records, celle-ci n’avait en effet intéressée que les Ricains.

The_Shuttle_Enterprise_-_GPN-2000-001363Remontons à 1965, date de la première sortie dans l'espace d'un astronaute et de la rédaction d’un premier script censé concurrencer Buck Rogers et Flash Gordon. Ancien pilote de bombardier durant la guerre du Pacifique (avec pour théâtre un chapelet d’îles semblable à la galaxie…), le scénariste Gene Roddenberry souhaite avant tout créer un univers multiculturel et pacifiste. Ainsi, en pleine Guerre froide, la série originale présente le Russe Chekov et l’Américain Kirk, travaillant sereinement avec le Japonais Sulu. Nichelle Nichols y joue également la chargée des communications Nyota Uhura, soit l’une des premières Afro-Américaines à tenir un rôle principal à la télévision américaine.
Lors d'une rencontre entre Nichols et Martin Luther King, le pasteur dissuadera d’ailleurs l'actrice de quitter la série, arguant son «statut d’icône pour les mouvements noir et féminin» car son personnage a été recruté «pour ses capacités… et non sa plastique» (sic). L’histoire lui donne raison : dans l’épisode du 22 novembre 1968, l’actrice échange le premier baiser interracial de l’histoire de la télévision américaine avec le capitaine Kirk. Pour l’anecdote, un «contrôle mental» est à l’œuvre, la Paramount craignant une fin de diffusion dans les États du Sud… Qui n’aura évidemment pas lieu.

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Avant de cumuler plus de 700 épisodes et d’accueillir des figures hollywoodiennes comme le réalisateur Robert Wise (West Side Story), le monteur Stuart Baird (Superman, Robin des Bois, Casino Royale...) ou le romancier Robert Bloch (Psychose), Star Trek a surtout cumulé les errances artistiques. À commencer par le pilote de la série originale, jugé «irréaliste» par la Paramount. En cause : le commandant en second est une femme (!) et l’extraterrestre aux oreilles pointues est qualifié de «sataniste». Pour Roddenberry, la solution est claire : «se battre pour garder Spock et épouser l’actrice Majel Barett. Difficile de faire le contraire…» Ironie du sort, Barett deviendra la voix des commandes vocales des différents vaisseaux de Star Trek. Femme-objet, jusqu'au bout, donc.
Quant au fameux Spock, son apparence a fait l’objet de nombreuses hésitations, comme une peau rouge (annulée en raison des postes en noir et blanc qui aurait fait confondre l’acteur avec un noir) ou un tiroir dans le ventre pour ingérer les aliments… La forme oreilles pointues/peau jaunâtre sera finalement retenue.
Même souci avec l’espèce extraterrestre Klingon : comment expliquer que, l’avancée des technologies aidant, le maquillage ne soit pas le même dans les années 60 que dans les années 80 ? Fastoche ! Un épisode explique l’évolution de leur physionomie en raison d’une guerre génétique «suffisamment traumatisante pour n’être jamais évoquée». C’est d’ailleurs toute la roublardise de la franchise : à multiplier les épisodes, les manques et contradictions sont en permanence comblées par des rustines.
Puis, parfois, c’est l’inverse : ce sont les limites budgétaires qui s’avèrent finalement créatives. La téléportation ? Inventée pour éviter des surcoûts en tournant un atterrissage par épisode ! Téléportation qui ne fonctionne, bien sûr, que sur de petites distances afin de justifier malgré tout la présence de vaisseaux spatiaux... Pas cons, les types.

Côté guests, le name dropping s’adapte logiquement aux différentes époques de tournage, avec son lot de what-the-fuck 80's : le physicien Stephen Hawking, les has-been Whoopi Goldberg, Dwight Schultz (Looping dans L’Agence tous risques) et Scott Bakula (Code Quantum), Iggy Pop, Mick Fleetwood (Fleetwood Mac), Michelle Phillips (The Mamas and the Papas), Tom Morello (Rage Against The Machine), Bryan Singer et même Abdallah II de Jordanie (n’étant pas affilié à la Screen Actors Guild, il dut se contenter d’un rôle muet).
Au moins, eux auront eu une «carrière». Ce n’est pas le cas de la plupart des acteurs principaux qui, hormis Patrick Stewart (capitaine Picard ici, Professeur Xavier dans X-Men) se contenteront de rares caméos, de poser dans les magazines masculins (pour la plupart des Star Trek girls) ou d’enchainer les rôles mineurs. Exemple ? William Shatner, l’interprète du capitaine Kirk, recyclé flic bouffi dans la série Hooker avant d’aligner quelques disques et livres pour les factures.
Enfin, citons le créateur Gene Roddenberry, viré une première fois, puis cumulant ensuite les échecs (un film de sexploitation réalisé par Roger Vadim ; 4 autres séries refusées). Le scénariste parviendra malgré tout à faire son retour, grâce à l’aura gagné en conférences universitaires où il diffuse les bobines de bourdes de la série originale… Avant de se faire revirer à nouveau de l’écriture de la deuxième série (suggérant que l’équipage soit impliqué dans l’assassinat de John F. Kennedy). Il finira simple consultant des films Star Trek II à V.

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Fan attitude
C’est surtout avec Star Trek que la notion de «série culte» est née. Succès d’initiés, ses rediffusions ont créé un engouement inattendu et permis la diffusion de la troisième saison de la série originale, pourtant annulée par son diffuseur.
Certes, la franchise n’a pas inventé le fandom, mais elle en a en tout cas popularisé les pratiques : écriture de fanfictions, cosplay (création de costumes), crossplay (homme portant le costume d’un personnage féminin ou inversement), fanzines, jeux de rôles, fanfilms… Quoi de plus normal pour une série revendiquant l’universalisme ? C’est donc bien collectivement que s’est développé tout un univers, hors du «canon officiel». D’autant que le fil rouge – la découverte de mondes inconnus – permet toutes les extrapolations.

Le documentaire Trekkies (Roger Nygard, 1997) montre l’ampleur de cette dévotion : femme portant son costume d’officier 7j/7, stand-up humoristique dédié, mariages thématiques... Rien que le klingon, langue d’une des espèces récurrentes des séries, est enseigné aux États-Unis depuis 1992 ! Le Klingon Language Institute compte même 2 500 membres, répartis dans plus de 50 pays. À leur actif : une encyclopédie, un opéra, une revue trimestrielle sur la grammaire de la langue, voire la traduction de la Bible et d’une pièce de Shakespeare.
Pour le réalisateur Roger Nygard, ce qui différencie un fan de Star Trek de celui de Star Wars ou de n'importe quelle autre franchise, c’est «une vision positive du futur et une grande tolérance. La diversité démographique dans les conventions en atteste». Renato Negreno, co-président du Star Trek French Club, confirme : «Beaucoup de personnes appliquent, dans leur propre vie, la philosophique de Star Trek, en particulier l’union entre les peuples».  

Toutefois, la papauté est parfois débordée par l’enthousiasme de ses ouailles : CBS et Paramount, proprios de la licence, se sont récemment attaqués à un «trekkie» s’apprêtant à réaliser un fanfilm d’envergure presque hollywoodienne, après avoir récolté un million de dollars en crowdfunding.
La marque reste en effet un formidable produit d’appel : la bourgade de Riverside (Iowa), censée être la ville natale du capitaine Kirk (en 2233), est devenue un lieu de pèlerinage ; la ville canadienne Vulcan (du même nom que la planète de Spock) s’est improvisée capitale des trekkies ; quant aux acteurs, ils cachetonnent toute leur vie dans les conventions aux prix d'entrée astronomiques. Un selfie avec le capitaine Kirk : 50 €. Quelle était la devise de Spock ? Ah oui : «Longue vie et prospérité».

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Influences
Phénomène intéressant, qui vaut pour une majorité des récits d’anticipation : si le futur imaginé par Star Trek ressemble à notre présent, ce n’est pas parce que la franchise a vu juste. C’est tout simplement parce que des tonnes de gosses ont essayé de recréer ce qu’ils ont visionné, enfant, lorsqu’ils sont devenus ingénieurs. Et c’est encore plus vrai ici.
Ainsi, Martin Cooper a avoué avoir élaboré le premier téléphone portable en 1973 en s’inspirant du «communicator» à clapet de la série originale. Nom du GSM : le Star TAC de Motorola… Idem pour l’interface utilisateur des premiers organiseurs Palm ou du Windows Phone 7 : Star Trek est chaque fois cité comme source d’inspiration par les concepteurs. L’iPad ? Un hommage à la tablette tactile PADD (Personal Access Display Device) des membres de l’équipage de la série The Next Generation.
Puis parfois, c’est notre technologie qui rattrape son retard sur la série, comme l’arrivée de la traduction simultanée, simple pirouette scénaristique devenue réalité en devenir. Quoi d’autre ? À l’image de l’hoverboard de Retour vers le futur, les enregistreurs destinés à recueillir des données biologiques ou environnementales dans Star Trek (les tricorders) inspirent la recherche en matière d’appareils biomédicaux portables et non invasifs. Le tout motivé par un concours doté de dix millions de dollars...

Enfin, le «champ de distorsion de la réalité» imaginé par Star Trek est devenu une expression, un temps appliquée au fondateur d’Apple, Steve Jobs. Le principe désignait l’art de convaincre n’importe qui de n’importe quoi, grâce à un mélange de charme, d’exagération modérée et de marketing. Un charisme qui s’estompait lorsque son émetteur s’éloignait (d’où la notion de «champ»). Par extrapolation, l’expression désigne aujourd’hui la dévotion des utilisateurs de Macintosh.

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Avec une telle emprise sur la pop-culture américaine, pas étonnant que les hommages se soient multipliés. L’Enterprise, par exemple ! Le nom du vaisseau de la série, emprunté à la flotte française de Louis XIV, a été utilisé par la marine américaine et la Nasa pour nommer certains navires. Jusqu’à ce que le nom de Gene Roddenberry soit lui-même donné à un cratère de la planète Mars et que les cendres du créateur soient dispersées dans l’espace après sa mort… La boucle est bouclée.

Oubliez donc Star Wars et la mode des récits dystopiques (Black Mirror, Mad Max, American Nigthmare etc.). Une bonne dose d’utopie et de positivisme ne fait toujours pas gagner une élection, mais a l’avantage de faire oublier que le monde vire actuellement en mode 1984 ou Brazil. Or, dans l’espace, personne ne vous entendra crier…


BONUS 1
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SÉRIES

star-trek-the-original-series-2011-wall1The Original Series (1966-1969) 1
* Époque : 2254 à 2269
* Capitaine : James T. Kirk (+ Mr Spock)
[+ série animée de 1973 à 1974]

stng

The Next Generation (1987-1994) 2
* Époque : 2364 à 2370
* Capitaine : Jean-Luc Picard

a166429ad945930359c6bca91b710ee39f6c0014Dep Space Nine (1993-1999)
* Époque : 2369 à 2375
* Capitaine : Benjamin Sisko

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Voyager (1995-2001)
* Époque : 2371 à 2378
* Capitaine : Kathryn Janeway

Star-Trek-Enterprisecrew

Enterprise (2001-2005)
* Époque : 2151 à 2161
* Capitaine : Jonathan Archer

war-faith-diversity-star-trek-discovery-750x480Discovery (2017-…)
* Époque : 2244-…
* Capitaines : Georgiou & Gabriel Lorca

FILMS

1 : Star Trek I à VI (1979-1991)
1 et 2 : Star Trek VII (1994)
2 : Star Trek VIII à X (1996-2002)
[+ univers parallèle : Star Trek XI à XIII (2009-2016)] 


BONUS 2

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BONUS 3 : 
L’enfer du textile (par Camille Larbey et Samuel Desgasne)

Comment dessiner les uniformes d’un univers ultra-hiérarchisé en supprimant toute référence militaire ? Voilà ce que les chefs costumiers de Star Trek ont tenté de résoudre... avec plus ou moins de bonheur.

Koh Lanta.
Tout avait pourtant bien commencé avec la série originale, en 1966. Le costumier William Ware Theiss a imaginé un code couleur pour chaque corps de métier au sein du vaisseau Enterprise : bleu pour les scientifiques, jaune pour le commandement et rouge pour les agents de sécurité. Avantage non négligeable : ces couleurs flashy (et primaires) permettaient aux téléspectateurs de différencier facilement les personnages dans leur poste de télévision, alors bien petit à l’époque. Jusqu’à ce que, d’épisode en épisode, le taux élevé de mortalité chez les «red shirts» devienne aujourd’hui une blague geek...
Sous les jupes. L’action de la première série a beau se situer au XXIIIème siècle, les costumes restent un marqueur socioculturel de l’époque. Dans le premier pilote de la série (1964), par exemple, les femmes portent le pantalon. Halte là, malheureux ! Dans la seconde version, les studios imposent la minijupe, apportant une touche d’érotisme dont l’Amérique puritaine s’accommodera aisément. En pleines années 60, ce bout de tissu devient même symbole de libération de la femme… Avant d’être taxé de «sexiste» 25 ans plus tard, lorsque l’actrice Nichelle Nichols (âgée de 59 ans) continue à porter la minijupe dans le film Star Trek VI (1991)... Quid alors des uniformes unisexes, dans une franchise promouvant l’égalitarisme ? Il faudra attendre la deuxième série Star Trek : The Next Generation pour voir apparaître, en arrière-plan, les premiers figurants hommes vêtus d’une minijupe.
Dur à cuir.  Naaan, il n’y a pas que des «pyjamas» comme costume, même si les expérimentations ont été, certes, nébuleuses. En témoignent, Kirk fagoté comme «un employé de spa» dans le film Star Trek I (dixit Gavia Baker, spécialiste américaine des costumes). Que dire également de ces costumes rigides qui obligent le capitaine Picard à tirer discrètement sur son haut pour ne pas laisser entrevoir son ventre, chaque fois qu’il se lève (soit plus d’une centaine de fois dans la série The Next Generation) ? Et ne parlons pas de la série Enterprise, pourtant récente, dont les uniformes ressemblent à des combinaisons de garagiste… Heureusement, dans son film éponyme, J.J. Abrams réussit la synthèse, réhabilitant le pyjama en version sportswear. Kirk porte même une veste qui a tout l’air d’être en peau d’agneau ! Plusieurs décennies après sa création, Star Trek a enfin compris un fondamental : dans le futur, le cuir restera toujours à la mode. 

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PETITES NOTES aka TL;DR aka TROP LONG ; PAS LU
«En pleine Guerre froide, la série originale présente un Russe et un Américain, travaillant sereinement avec un Japonais.»
«Martin Luther King dissuadera l'actrice de quitter la série, arguant son statut d’icône pour les mouvements noir et féminin.»
«La Paramount craint une fin de diffusion dans les États du Sud… Qui n’aura évidemment pas lieu.»
«La téléportation ? Inventée pour éviter des surcoûts en tournant un atterrissage par épisode !»