«Mon nom ? Je voulais qu’il rappelle l’horreur et le cinéma d’exploitation, façon années 80. Predator, Terminator, Annihilator, Vindicator… Plein de films de cette époque finissent comme ça. J’ai cherché pendant genre dix minutes, j’étais en train de manger des céréales. Et là, putain ! un que personne n’avait jamais pris.» Hé non, Perturbator ne vient ni d’un autre système solaire, ni d’un futur désespéré où des robots ont génocidé l’humanité à coups de fusils plasma. Car derrière son nom méga-badass, son électro cyberpunk et l’imagerie satanique de ses albums, il y a bien un cœur qui bat : celui de James Kent. Un Parisien de 24 ans qui sourit, se marre même (sauf pour les photos) et se nourrit de céréales, donc.
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Fiston de Nick Kent (journaliste britannique de légende, retraité après une carrière pour NME, la BBC, Les Inrocks ou encore Rock & Folk), le producteur s’est fait connaître il y a cinq ans avec sa participation à la série de jeux vidéo Hotline Miami. Signé sur Blood Music, un label de metal, l’artiste a depuis largement transpercé les frontières d’Internet et de la culture geek. A son passif : des concerts partout sur le globe, et 10 000 spectateurs massacrés au niveau des cervicales lors du dernier Hellfest. Mais sa popularité, le bougre s’en tamponne pas mal. Après avoir déterré le meilleur de Tangerine Dream, Vangelis et John Carpenter (avec lequel il vient d’ailleurs de jouer à Las Vegas, pour Halloween), sa musique s’éloigne des années 80 avec son dernier projet, New Model. Dites adieu aux néons rose fluo, Perturbator plonge vers la fin du monde, dans un univers aussi coloré qu’une cuve de mazout. Bref, une ambiance presque aussi sombre que les cernes du bonhomme.

Avec New Model, ta musique passe de références eighties à des sonorités beaucoup plus industrielles. Cet EP, c’est un peu comme un reboot ?
James Kent (Perturbator) : Ouais, l’idée est quasiment de repartir à zéro, tout en gardant la patte Perturbator. Je voulais me prouver que j’étais capable de faire un album sans le côté cheesy des années 80. Du coup, plutôt que de reprendre des trucs que j’avais déjà mâchés et remâchés comme John Carpenter, j’ai pris des influences ailleurs : de la musique industrielle des années 90, de l’EBM old-school comme D.A.F. ou Front 242… Mais aussi de la trap, et de l’électro comme Lorn. En fait chacun de mes projets est un melting-pot formé à partir des artistes que j’écoute, sans jamais copier bien sûr. Et dans New Model, cette synthèse s’installe dans une ambiance sombre, beaucoup plus brute que ce que je faisais avant.

Et pourtant, on t’associe toujours à la synthwave, un genre qui croise l’électro actuelle avec la pop-culture des années 80, des synthétiseurs vintage aux DeLorean de Retour vers le futur
En fait depuis mon dernier album, The Uncanny Valley, je suis devenu malgré moi l’un des poster kids de la synthwave. Mais je n’ai pas envie d’être le porte-étendard d’un genre musical. Au contraire, je prends un malin plaisir à surprendre les gens, quitte à décevoir. Aucune envie que l’auditeur appuie sur play et sache direct à quoi s’attendre. Dans New Model, le morceau Tainted Empire fait justement référence à mes anciens projets, à «l’empire» que j’ai construit avec mes sons. Comme si tout s’était sali par cette synthwave qui sature de partout.

Partout, même au ciné : on peut écouter de la synthwave dans les B.O. de Stranger Things, dans le remake de Ça et même dans Thor Ragnarok, le dernier blockbuster de Marvel. C’est de la nostalgie facile ? De l’exploitation ?
Un peu des deux. Selon moi, on arrive à un point où la chose devient malsaine. Ça me rappelle la dubstep et les zombies : tout part de quelque chose d’assez innocent, avec des passionnés. Et puis on te ressert le truc à l’infini, à toutes les sauces. Pareil pour la synthwave, maintenant c’est partout et c’est fatiguant. Je ne suis pas particulièrement fan de Stranger Things, mais ça passe encore. Thor pour le coup, ils font clairement ça pour le gimmick, pour coller au dernier phénomène, ça n’a aucun sens. New Model est un peu une réaction à cette tendance.

On présente souvent ta musique comme «rétro-futuriste», pour l’ambiance proche de la science-fiction des eighties. Avec New Model, l’expression colle toujours ?
C’est un univers très clairement sci-fi, on peut le dire. En fait, je qualifierais ma musique comme ça : de l’électro inspirée de cyberpunk. Alors du rétro-futurisme, oui, il y en a. Mais avec New Model pour le coup, si le côté futuriste tient, la dimension rétro n’est plus trop là. C’est une sortie assez moderne, je trouve. On reste toujours sur de la science-fiction, mais c’est plus Metal Gear que Akira. 

Autre influence : le diable. Au-delà de l’imagerie, des pentagrammes et des croix renversées, tu t’intéresses au satanisme ?
Oui, beaucoup. J’ai fait une interview avec l’Église de Satan, je suis assez proche d’eux. Je les ai même rencontrés aux Etats-Unis dernièrement, et ils m’ont offert un livre, ils sont très gentils ! (Rires) Mais je leur ai dit très clairement que je n’étais pas sataniste. Je n’arrive pas à me considérer comme tel car je suis anti-religion. Et le satanisme reste, paradoxe très bizarre, une religion. J’ai lu La Bible sataniste d’Anton LaVey, je me raccroche beaucoup à la philosophie sataniste. En fait, j’aime leur style de vie, le côté individualiste : «Respecte les autres, mais si les autres ne te respectent pas, tu n’as aucune raison de le faire en retour». Je trouve ça beaucoup plus rationnel et logique que : «Si l'on te gifle, tends l’autre joue». Mais après, ça s’arrête là. Tout ce qui est rituels et black magic, ça me parle beaucoup moins.

À part la SF et Satan, ta musique baigne aussi dans le cinéma d’horreur et les B.O. du genre. A quel âge est-ce que tu es tombé là-dedans ?
Dans mes souvenirs, j’ai regardé Massacre à la tronçonneuse à cinq ans. Un truc absurde comme ça. En fait, je regarde des films depuis tout petit, et mes parents me laissaient regarder à peu près tout ce que je voulais. Je ne conseille à aucune famille de faire ça ! (Rires) En tout cas, au tout début de Perturbator, quand je me lançais sur mes premiers softwares, je n’y connaissais que dalle en musique électronique. Du coup, je ne pouvais me raccrocher qu’à ma culture ciné, axée exploitation. Petit, quand tu regardes Alien, ça t’explose le cerveau, tu trouves ça incroyable. Pareil pour The Thing de Carpenter, ou la musique de Goblin. Ce que j’ai essayé de faire jusqu’ici, c’est de baser mon style d’écriture sur cette culture, avec un aspect plus agressif. Après, j’ai découvert beaucoup plus d’artistes électro comme Justice, Danger ou Lorn.

En parlant de tes parents, peux-tu raconter un peu qui est ton père, pour un connard comme moi qui ne connaît que de nom ce rock critic légendaire ?
Alors mon père c’est Nick Kent, c’est un journaliste. Apparemment il est connu, mais je ne suis pas sûr… En fait, il a fait partie du mouvement du journalisme gonzo, créé par Hunter Thompson. Des journalistes qui vivaient ce dont ils parlaient. Du coup, mon père a bossé avec beaucoup de groupes, il a partagé des apparts avec Led Zeppelin par exemple. Et maintenant il vit à Paris, il est devenu écrivain. Il a écrit deux livres, deux autobiographies sur ces années où il était critique musical.

C’est quand même marrant : ton père critique, toi musicien… J’imagine que ton père a dû, d’une façon ou d’une autre, influencer Perturbator ?
En fait, quasiment pas. Même à mon plus jeune âge, il n’a jamais vraiment influencé mes goûts musicaux. Forcément, j’ai écouté les morceaux qu’il passait à l’époque où j’étais enfant. Mais lui, il est très rock des années 60 et 70 : les Stooges, les Rolling Stones… C’est de la musique que j’apprécie mais je ne suis pas sûr que ça a eu une influence sur Perturbator. Après c’est vrai qu’il y a ce côté un peu bizarre, mon père étant un critique retraité, et moi musicien. Assez étrange, son père à lui aussi bossait dans la musique, en tant qu’ingénieur du son. Du coup avant même de commencer Perturbator, quand j’étais guitariste de metal, il y a toujours eu un accord tacite entre nous. Mon père savait très bien qu’il n’allait pas faire de review, qu’il n’allait pas critiquer ma musique. Je pense qu’il est assez content de voir ce qu’il m’arrive, mais il n’a jamais vraiment parlé de Perturbator, du côté artistique, publiquement ou même personnellement. En tout cas, s’il a écouté mes albums, il ne m’en a jamais parlé. C’était important pour moi dès le début, je trouve ça beaucoup plus sain.

Tu résumes ta musique à «de l’électro inspirée de cyberpunk ». Pour finir sur le côté dystopique de ton univers, quelle est ta théorie personnelle sur le futur de l’humanité ?
Espérons que j’ai tort, mais je vois un futur encore pire que dans Blade Runner, où il reste quand même des êtres humains qui communiquent encore entre eux. Personnellement, j’imagine un futur totalement déshumanisé, où l’on ne se parlera plus. Aujourd’hui, on a déjà nos téléphones et Internet, mais dans le futur, on aura des trucs dix mille fois plus avancés, et on ne communiquera plus que par des proxys technologiques, avec des IA comme intermédiaires. On vivra seul, on ne verra plus personne. C’est ce manque de communication, cette incompréhension totale de l’autre qui va tous nous bouffer.

Ça ne s’annonce pas très fun tout ça. D’où vient ce côté nihiliste, pessimiste, chez toi ?
En vrai, je pense que c’est un trait de caractère naturel, c’est un truc dont je ne peux pas me détacher. En général, je suis quelqu’un d’assez blasé. Dernièrement, j’étais aux Etats-Unis, et quand j’ai entendu parler du massacre de Las Vegas, ma réaction était juste : «Je ne suis pas étonné». Je pense que l’être humain est capable du pire, il a déjà fait les pires choses possibles et il continuera jusqu’à ce qu’il se détruise lui-même. Après, ça ne me pourrit pas la vie hein, on s’en sort. Mais ça déteint sur ma musique, et c’est peut-être ça qui la rend aussi sombre. Et c’est peut-être ça qui la rend plus intéressante qu’un tube pop basique, où tout est joyeux et coloré.

++ New Model, le dernier EP de Perturbator est disponible depuis le 5 septembre.
++ Pour écouter ses autres sons, rendez-vous sur Soundcloud, Deezer et Spotify.

Crédit photos : Metastazis.