Le magazine Première t’appelle «le secret le mieux gardé du cinéma français». Est-ce que tu combats le crime la nuit ?
Lucile Hadžihalilović : Je combats le crime la nuit — je suis Fantômette. Tout le monde le sait maintenant ! (Rires) Écoute, c’est rigolo. C’est une formule marrante. Est-ce que c’est flatteur ou pas ? Je ne sais pas. J’aime bien les secrets, donc pour moi, c’est une jolie formule. Hélas, je suis «le secret le mieux gardé du cinéma français» : ça veut dire aussi que les gens qui ont vu mes films les ont aimés. En ce sens-là, c’est dommage, mais je veux bien être Fantômette. (Rires)

Il y a tout un culte qui se transmet autour de tes films : est-ce que tu le perçois ?
Plus ou moins. Effectivement, Innocence date un peu. Je rencontre des gens qui m’en parlent, que ce soient des spectateurs normaux, voire même des enfants qui ont vu le film. Pas des mômes de 6/7 ans, j’espère ! Je ne pense pas que les enfants ont la même perception que les adultes. Il n’y avait pas que des jeunes filles qui sont venues me voir, mais des garçons aussi. C’étaient des gamins de 12 ans qui avaient vu le film. Certains de mes amis ont amené leur ado voir le film, plutôt leur fille en général parce qu’ils pensaient que ça pouvait lui parler. Un ami m’a dit «Ton film, je l’aime bien mais il est bizarre quand même» et sa fille de 19 ans disait «Ben oui». J’ai vu récemment que des facs étudiaient le film. Innocence a une vie à laquelle tu ne peux pas t’attendre, et c’est bien. Sur la longueur, il possède une vraie vie. Le film était très mal sorti à l’époque. Je crois même qu’il n’était pas sorti à Lyon, carrément. La sortie d’Innocence, c'était affreux parce qu’on avait un gros distributeur qui avait la force d’imposer. On a eu quelques salles à Paris mais en province, il n’a rien fait. Ce n’est pas qu’il n’aimait pas le film, mais il ne savait pas quoi en faire. Ils ont pris le film : tant mieux, ils ont donné de l’argent. Quand il a vu le film fini, le distributeur ne savait pas comment le vendre. Heureusement que pour Évolution, j’ai eu Sylvie Pialat. C’est grâce à elle que le film a pu se faire.

Ce qui était le plus choquant avec Évolution, c’est qu’il s’agissait d’un film primé dans bon nombre de festivals à l’étranger et qu’il n’arrivait pas à avoir une sortie digne de ce nom en France.
Pour Évolution, on a eu très peu de choix de distributeurs. J’adore Potemkine pour la vidéo et le DVD, ils sont très, très bons, mais ils sont très récents et fragiles en tant que distributeurs. Je suis passée d’Innocence à Évolution, d’un gros distributeur à un microscopique. Ce n’est pas contre eux mais de par leur taille, ils n’ont pas pu faire grand-chose. À quoi ça sert de sortir en salle si ce n’est que pour sortir au MK2 Beaubourg ? Les MK2 sont vraiment dégueulasses, avec des rapports de force vraiment malsains. Ils prétendent défendre le cinéma et touchent des subventions art et essai mais ils sont juste des marchands. En plus, les salles sont mauvaises alors qu’elles sont bien situées en ville. C’est bête que pour la première semaine, le film ne soit pas sorti dans une grande salle.

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C’est quand même étonnant que personne ne comprenne ce genre de films jusque dans les commissions d’aides.
Bien sûr. Le problème de ce que je propose avec Évolution, c’est que c’est à la fois du cinéma de genre et du cinéma d’auteur. Comme si c’était incompatible. Comme s’il y avait deux genres : le genre qui se voudrait commercial et l’auteur qui se voudrait confidentiel. Malheureusement, le cinéma d’auteur se finance comme du cinéma d’auteur. Dans ces commissions d’aides, je pense que l’horreur ou le fantastique ne met pas à l’aise les gens de ces institutions. C’est un film de ressenti et de sensations, sans discours. Je ne dis pas que ce n’est pas narratif : il y a une histoire. J’ai eu beaucoup de retours au CNC qui m’ont dit «Ouh la la, c’est des bizarreries, un ramassis de bizarreries». J’étais un peu vexée. Je veux bien qu’on critique, mais faut pas exagérer ! C’est pas un projet consensuel. Comme le cinéma se finance par les commissions, il faut qu’il y ait un consensus aussi. De temps à autre, des gens sont montés au créneau pour défendre d’autres de mes projets, plus simples même qu’Évolution. Virginie Despentes ou Céline Sciamma comprenaient vraiment mes idées, et elles participaient à ces commissions pour défendre un certain type de cinéma. Y'a des gens dans ces commissions qui comprennent peut-être, qui ont la passion, mais ils n’osent pas trop parler. Ajoutons à cela le fait qu’il y a des enfants qui jouent et je pense qu’à la simple lecture du scénario, ça a rendu les gens mal à l’aise.

Est-ce que le fait qu’Irréversible soit sorti avant a permis de mieux financer Innocence à l’époque ?
Je pense que j’ai bénéficié par rapport à ce gros distributeur d’une forme de malentendu, du style «Haha, le film de Lucile sera pareil qu’Irréversible». S’il avait lu le scénario, il aurait compris que ce serait un peu différent ! Déjà, pour Irréversible, il n’y avait pas de scénario. (Rires) Je pense que le distributeur français a pris le projet parce que j’étais la copine de Gaspar Noé et parce qu’il y avait Marion Cotillard. Il ne fallait pas mentir sur la marchandise. On s’attendait à du trash violent, à l’image de l’univers de Gaspar, dans Innocence. Ce lien n’a pas fait du bien au film.

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Justement, à l’époque des Cinémas de la Zone, tu mettais des cartons avec des messages très sociaux que tu as abandonnés depuis pour un style plus onirique et abstrait. Comment expliques-tu cette évolution ?
Ça, c’était l’idée de Gaspar, les cartons. On a d’abord fait Carne, puis Seul contre tous, et en parallèle du film, nous tournions La Bouche de Jean-Pierre. On mélangeait nos styles, on s’influençait l’un l’autre parce qu’on faisait les choses ensemble à ce moment-là. Les cartons marchaient très bien, mais je pense qu’ils sont en trop dans La Bouche de Jean-Pierre aujourd’hui. Ils relèvent plus de la sensibilité de Gaspar dans Seul contre tous. Ça me plaisait beaucoup mais avec le recul, je ne sais pas si je le referais. Mettre «La France aujourd’hui» en carton me faisait beaucoup rire.

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Il y avait un côté punk.
Oui, voilà. Pour moi c’était ça, la France d’aujourd’hui ! Mais c’est plus le carton «Moralité» à la fin que j’enlèverais, même s’il me faisait rire aussi. Je suis allée dans une autre direction par la suite. Je suis plus allée vers l’imaginaire, pour ne pas dire le fantastique. Innocence a beau être très proche de la réalité, il n’en demeure pas moins onirique. Avec La Bouche de Jean-Pierre, j’étais un peu désespérée d’avoir fait un film réaliste. J’avais essayé de mettre des rêves mais ça ne marchait pas. Cela dit, tous les films des Cinémas de la Zone fonctionnent très bien entre eux. On faisait tout nous-mêmes, sans argent : c’est moi qui montait les films. On ne pouvait pas faire autrement et nous étions immergés dans la tête de l’autre avec Gaspar. 

Ryan Gosling est très fan d’Innocence : tu aurais pu lui demander de jouer pour que les aides tombent plus facilement.
(Rires) Je sais, j’y ai pensé. Dommage que je n’avais pas de rôle à lui proposer. Je ne suis pas vraiment fan de lui comme acteur, mais je pense qu’il pourrait se fondre. J’en sais rien. (Rires) Je ne sais pas, en fait. Ç'aurait été drôle. Je me suis dit «Zut, alors !» — je ne l’ai jamais rencontré, en plus. Je l’ai simplement lu, et Benoît Debie, mon directeur photo, m’a dit aussi que Ryan aimait le film. Comme ils ont travaillé ensemble (dans Lost River, ndlr), je pense que Gosling a dû regarder le travail que Benoît avait effectué auparavant.
Lost-River---On-Set---07-Ryan-with-Debie-and-crew(Ryan Gosling et Benoît Debie sur le plateau de Lost River)

En parlant de Gosling, toi qui a fait jouer Cotillard dans Innocence, est-ce que tu ne penses pas qu’engager une star serait la solution pour débloquer les commissions ?
C’est la question que me posent les producteurs. Pour Évolution, j’y ai réfléchi très sérieusement car le film devait vraiment se faire. Mais dans le contexte français, qui est-ce que j’allais avoir comme star ? Y'en a pas des centaines. Isabelle Huppert, pour jouer la mère ? Je la trouve bonne dans pleins de films mais c’était pas tout à fait ça. Sa présence aurait pu aider le financement, mais je ne la voyais pas, elle. Je pensais même à Mylène Farmer mais ç'aurait été super compliqué avec elle. La mère est un beau rôle, mais qui nécessitait d’être en retrait. Pourquoi prendre une star pour lui demander d’être en retrait ? C’est délicat. Pour Marion dans Innocence, c’était juste avant La Môme. Avec Hélène de Fougerolles, elles étaient les deux actrices principales du film mais étaient en arrière. Après La Môme, je ne pense pas que Marion serait retournée à ce type de projets : elle est partie vers le firmament. Je n’ai pas été amie avec elle pour que ce soit comme ça. Ça s’est très bien passé avec elle. Elle aime le film et en est très contente. Maintenant, elle tourne aux États-Unis et fait peut-être un cinéma qui la fait rêver personnellement.

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On a dû souvent te casser les pieds avec cette question : pourquoi la couleur jaune ?
(Rires) Je crois que la première fois que j’ai entendu cette question, c’est avec des Japonais qui me demandaient le sens du jaune. J’avais trouvé ça incroyable comme question mais j’étais incapable de leur répondre ! (Rires) J’ai du mal avec les images bleues et je préfère construire des images chaudes. Dans La Bouche de Jean-Pierre, la petite fille porte un pull jaune et les rideaux le sont aussi : c’était la bonne couleur, agréable et douce, alors que Jean-Pierre porte un pull vert. Dans Nectar, effectivement, c’est bien jaune parce que ce sont des abeilles.

Mais on finit même par la voir partout : la simple lumière qui doit paraître blanche, même elle, devient jaune.
J’étalonne volontairement sur des éléments de décor, plutôt jaunes/dorés. Même pour Évolution, la mer, je ne la voulais pas bleue mais presque verte.

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Les couleurs en général sont centrales dans ton travail.
Oui, ce n’est pas un sujet mais c’est un élément dramatique important. Qu'il s'agisse de l’étoile de mer ou de la peau du petit garçon, l’épuration de la narration amène plus d’attention à ces éléments.

Dans tes thématiques, on peut parler de la mère mais aussi du semblable (l’uniformisation vestimentaire et mentale des instituts d’Innocence ou d’Évolution). Est-ce que toi, tu perçois ces thématiques ? En vois-tu d’autres ?
Forcément. Même parfois, ça me désespère de faire tout le temps la même chose... (Rires) Quand je faisais Nectar, au départ, je voulais que ce soit dans un chalet à la montagne. Pour des raisons logistiques, on s’est mis à chercher un château pour le peu qu’on voit de l’intérieur. Là, je me suis dit «Je suis en train de refaire Innocence : c’est horrible» ! (Rires)

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Ça veut dire que tu es une auteure avec des thématiques et des obsessions.
Il semblerait ! (Rires) C’est marrant, récemment, j’ai lu — pas du tout pour me comparer — que pour Fear and Desire de Stanley Kubrick, son premier film, on peut voir ses défauts et sa rigidité. Ensuite, il a appris à maîtriser ses défauts inhérents à son style. Pourquoi je dis ça, déjà ? (Pause) Oui, c’est sûr qu’il y a des choses que je ne sais pas faire et des obsessions qui me reviennent souvent. L’enfance, j’y reviens souvent. J’aurais aimé ajouter des enfants à Nectar mais il y avait une connotation érotique dérangeante. Je pouvais pas me le permettre aujourd’hui.

On ne peut plus faire la Maladolescenza (Jeux interdits de l’adolescence, 1977), en somme.
C’est tant mieux. J’aime beaucoup le film mais il faudrait demander aux enfants qui y ont tourné ce qu’ils en pensent aujourd’hui. Eva Ionesco a beaucoup souffert, même si c’est en grande partie dû à la relation avec sa mère.

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D’ailleurs, tu as vu le titre de son autobiographie ?
Oui, elle m’a dit qu’elle l’a appelée Innocence. Je lui ai dit que c’est un très beau titre. Évidemment.

Qu’est-ce que tu penses de cette nouvelle génération de réalisatrices, Céline Sciamma par exemple, mais aussi Julia Ducournau qui, avec Grave, profite des plâtres que tu as essuyés avec tes films ?
C’est un ensemble de choses. C’est une autre génération de créateurs et de producteurs. Je le vois tout à coup aujourd’hui. J’ai un autre projet qui a une dimension fantastique. Peut-être que c’est le fait d’avoir déjà deux long-métrages derrière moi, mais je n’ai eu aucun problème à trouver un excellent producteur qui était intéressé par le projet. Celui de Julia Ducournau, d’ailleurs ! (Rires) C’est un type de 40 ans qui produit des long-métrages (nous parlons sans doute ici de Jean des Forêts, ndlr). Les barrières des genres sont beaucoup plus poreuses aujourd’hui. J’ai été invitée à travailler sur des projets ou à montrer des films à la Fémis, considérée en France comme la pépinière du cinéma. J’y vois là-bas des tas de gens intéressés par le cinéma de genre : Julia sort de là. Les producteurs sortent aussi de cette école, et c’est vraiment important. Jusqu’à présent, il ne devait pas y en avoir plus de deux en France qui aimaient ce genre de cinéma : Sylvie Pialat et Jérôme Vital, qui ont produit Évolution. La boîte de Jérôme en est méga-fragile parce qu’il fait des choix de films qui sont difficiles. Il y a quelque chose qui change dans le paysage français. On va voir si ça tient... C’est super qu’un film comme Grave marche, soit vu et encourage d’autres producteurs à se lancer. J’aime beaucoup le film, et en même temps, il reste classique. Ce n’est pas un midnight movie. Ce qui est bien, c’est qu’elle a fait de l’horreur douce qui le rend accessible. Le cannibalisme devient jouissif avec elle. Elle a mixé le teenage movie avec le body horror (même si je ne sais pas trop ce que ça veut dire). Le film est réussi parce que les personnages sont réussis. 

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De quoi es-tu la plus fière dans ce que tu as accompli pour le moment ?
Je ne sais pas si c’est une fierté ou une joie mais je suis heureuse d’avoir fait des films personnels, qu’ils soient réussis ou non, avec leurs erreurs et leurs maladresses. En dehors de ça, je suis fière d’avoir un public, quand bien même il met du temps à se former. Après, «fière» est un bien grand mot. Il faut avoir accompli quelque chose pour être fière...

J’ai l’impression que les Cinémas de la Zone ont un gros fan-club au Japon.
Bien sûr. Celui qui a très bien marché là-bas, c’est La Bouche de Jean-Pierre. Ils l’avaient appelé «Mi Mi». Innocence avait bien marché, mais moins que La Bouche de Jean-Pierre. On avait des distributeurs géniaux pour Innocence, qui avaient fait un travail sublime — notamment en créant des poupées pour le film, un dossier de presse qui est une vraie bible, un livre-photo avec les poupées d’une finesse comme seuls les Japonais savent le faire. Tous les autres films ont marché un peu moins... (Rires) On est parti de si haut avec La Bouche de Jean-Pierre.

Franchement, je ne savais pas qu’il y avait du merchandising pour Innocence !
En ce qui concerne les poupées, je ne sais pas qui les a aujourd’hui. Elles coûtaient très cher, et je pensais qu’ils m’en offriraient une — mais non. Même en demandant d’en acheter une, les distributeurs m’ont dit vouloir conserver la collection entière : soit on achète les sept poupées, soit rien. Je pense qu’il y a quelqu’un qui les a achetées.

Peut-être que c’est un type très creepy.
Ah ça, je ne sais pas !

++ Le coffret Innocence/Évolution DVD + Blu-ray est disponible depuis septembre 2016 chez Potemkine Films.  

Crédit photos : Wild Bunch, Toronto Film Festival, Potemkine Films.