Ton envie d’ouvrir des squats, c’était un rêve de gosse ?
Aladdin Charni : Pas du tout. Il y a maintenant douze ans, treize ans, j’habitais dans un petit studio à Jules Joffrin, j’organisais des teufs, il y avait tout le temps du monde chez moi. Je discutais avec l’ami d’une amie, qui s’appelle José. À la fin d’une soirée, on s’était dit “Tiens, ce serait vraiment trop sympa de vivre en squat”, alors que je n’avais jamais rien lu, rien vu, jamais rencontré quelqu’un qui vivait en squat. C’était plus de l’ordre du fantasme. Mon instinct me disait que ça me conviendrait. Le hasard a fait que je me suis retrouvé à vivre en squat. Un jour, je fréquentais un mec, qui vient de la même ville que moi en Tunisie, Bizerte. Il me pose des questions sur le squat, plein, plein de questions, et à la fin, il me dit “Mais le squat, c’est comme le bled !” : tout le monde vit ensemble, les portes restent ouvertes, on mange ensemble, on s’engueule plus fort, on vit plus fort, on s’aime plus fort. Ça m’a fait tilt. Ce n’était pas le fait de vivre dans un lieu illégal, pas le fait de ne pas payer de loyer- mais le fait de vivre en communauté, bien au-delà d’une simple coloc' avec un arrangement écrit. Là, ce sont de vrais morceaux de vie, dans un lieu qui est galère car totalement illégal ; tu te mets vraiment à vivre avec les gens. C’est de ça dont j’avais envie, depuis le début : vivre en communauté avec des gens, me retrouver face à des personnes qui étaient à l’opposé de moi. J’avais promis à mon ex que j’arrêterais le squat à trente ans. J’en ai trente-quatre.

Pourquoi ?
Parce que ça prenait trop de temps dans ma vie, trop de place. J’avais promis, et je ne m’y suis jamais tenu. (Rires) Trente-quatre et j’y suis encore ! Je pense y être encore quelques années, jusqu’à ce que j’aie des enfants, mais pour l’instant c’est un mode de vie qui me convient totalement.

C’est pas dur, parfois ?
Si - c’est une liberté, et toute liberté se paye. Il y a une certaine forme de précarité qui ne me dérange absolument pas. Ce qui est dur, c’est parfois de devoir tirer une équipe, ce qui est souvent mon cas, parce que c’est moi qui trouve les bâtiments, qui les ouvre. Quand tu vis en squat, comme dans toute communauté, il y a des tensions. Parfois, tu es déjà pris par beaucoup de projets personnels ; si, en plus, il y a des tensions chez toi, lieu censé être un havre de paix, c’est compliqué. Mais je préfère ça que de vivre entre quatre murs et dire “Tiens, c’est chez moi maintenant, ça ne bouge plus”, alors qu’avec le squat, tous les six mois/un an, on est censé déménager : nouveau quartier, nouvelles personnes, nouveau bâtiment... donc nouvelle énergie.

Tu en as besoin.
C’est un besoin vital - sinon, je ne me mettrais pas dans toutes ces galères. Quand, à titre personnel, je pèse le pour et le contre des avantages et inconvénients, il y a plus d’avantages qui s'en dégagent.

26543442_1790776290955680_1587987836_oTu te rappelles de ta première découverte d’un squat ?
Je m’en rappelle très bien : c’était deux mois après ladite conversation avec José, à un moment où il était au chômage, ce qui l'avait amené à faire des recherches. Il s'était ainsi rendu compte que l’un des boss d’un collectif de squatteurs était un ami d’enfance ; il l’avait contacté et s'était d’un coup investi dans l’ouverture d’un bâtiment. Un jour, il me dit : “On vient d’ouvrir à Montparnasse, viens”. Poussé par la curiosité, j'y vais... et je me retrouve à être la dernière personne à pénétrer dans le local avant que ne débarquent les CRS. Et voilà que ceux-ci commencent à charger le bâtiment, alors que je venais tout juste d'arriver. Je ne voulais pas qu’ils me sortent, c’était mon premier squat, je voulais en profiter ! Je rentre, et tout à coup, les CRS bloquent la porte ; alors de l'intérieur, on commence à mettre des meubles, une voiture, et je propose à tout le monde de s’accrocher aux fenêtres pour résister. Forcément, personne ne me suit, parce que personne ne me connaît. En tout cas, ce jour-là, moi, je me suis accroché, et ça a fait durer l’exposition trois heures de plus. Je n'en retiens pas d’émotion particulière, mais plutôt une très forte envie de rester et de partager des choses avec les gens qui étaient présents - il y avait une centaine de jeunes étudiants, le bâtiment était super. Il donnait envie de rester, malheureusement.

Est-ce que tu t’es inspiré d’autres squats transformés en lieux de fête dans d’autres pays ?
J’ai vécu dans un squat à Londres ; des années après, à Berlin, je n’en ai pas connu parce que maintenant, ce sont des house projects - donc ils ne se considèrent pas du tout comme des squats. Je n’ai aucun autre exemple et de toute façon, je pense que c’est une très mauvaise idée d’aller s’inspirer de ce qui se fait ailleurs. En revanche, je fonctionne à l’instinct, et mes prises de décisions peuvent paraître parfois totalement illogiques, stupides et incompréhensibles. C’est toujours un problème parce que j’ai du mal à les défendre, et longtemps après, peut-être un an ou deux, les choses s’expliquent. Je me dis “Ah, mais c’est logique en fait, voilà pourquoi je suis allé par là". Pas d’inspiration particulière ; les choses se font de manière très naturelle chez moi. À l’ouverture du Génie d’Alex (Péripate temporaire, fermé en novembre 2017, situé sous le pont Alexandre III à la place du Showcase, ndlr), on est passé d’un lieu totalement illégal à quelque chose de très légal. C’était très nouveau, ça nous a rajouté une quantité astronomique de choses qui ne sont pas drôles et qui nous ont empêché de faire des choses qu’on faisait avant, qui, elles, étaient drôles. Après, ce lieu était temporaire, une occupation de quatre mois. À partir de janvier, le prochain propriétaire, Noctis (Le Zig-Zag, le YoYo, plus de quarante restaurants et lieux de fête à Paris, ndlr) récupère les clés : ça va s’appeler le “Cabaret Electric”. Ce sont eux qui ont gagné l’appel à projets innovants, “Réinventer la Seine”.

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Une interview de toi dans Technikart titre “Aladdin Charni – L'homme aux 1001 squats”, mais en réalité, tu en as combien sous ton aile ?
En douze ans, peut-être une vingtaine. Chaque squat a son identité, son fonctionnement - cela dépend de sa géographie, sa superficie et qui y habite. J’ai toujours voulu vivre dans des squats où il y avait une vraie mixité. Tu as souvent des squats d’artistes ou d’étudiants, type “Jeudi Noir”, ou des squats de Maliens, ou des squats de punks à chiens... Moi, tout cela m’emmerde profondément, parce que je ne me retrouve dans aucun groupe. Les squats que j’ai ouverts et les gens avec qui je vis sont hyper-éclectiques : des artistes, des mecs qui travaillent, des étudiants, des glandeurs, des ouvreurs, des étrangers, des sans-papiers et des enfants ! Aussi, quand j’ouvre un squat, je veux absolument qu’il soit ouvert sur l’extérieur. Parfois, les squats, c’est simplement de l’habitation, où les mecs te disent “Je veux juste que ce soit chez moi, je ne veux pas qu’on me fasse chier, je ne veux rien faire”. À mon sens, c’est une manière de squatter un poil égoïste. Je veux que ce soit ouvert, mais pas forcément que de la teuf. Quand on était rue de Turenne, c’était une galerie magnifique de 180m2. On s’adapte au lieu, on entre puis on décide de ce qu’on peut y faire. Le Péripate, c’était magique parce qu’on s’est dit “On va pouvoir tout faire ici !”. Tu as une partie pour le restaurant, une partie pour la fête, une partie centrale pour les expositions. On peut cloisonner tout ça, on peut fermer, on peut ouvrir. C’est fantastique, ce lieu nous a vraiment ouvert les bras.

Le Péripate, ça continue ?
Là, on est en plein travaux. La Mairie nous a envoyé un mail en disant qu’on ne pouvait plus faire de teufs tant qu’on n’avait pas mis le lieu aux normes. Il nous fallait trouver 300 000 €. On a eu une subvention de la Mairie qui couvre un tiers ; on doit donc trouver les deux autres manquants. Le Péripate réouvrira quand on aura fini les travaux.

Après le pont Alexandre III, tu comptes squatter un palace ?
Pas du tout. Mon fantasme en ce moment, c’est un hammam à 200 mètres de chez moi. Je sais que t’auras envie de le noter, mais ne le marque pas dans ton papier, parce que si mes parents tombent dessus, ils vont péter un plomb : j’aimerais en faire un lieu de baise réfléchie et intelligente. Il y aurait des workshops, des cours et des sessions où l'on apprendrait aux gens à baiser différemment.

Crédit photos : Jacob Khrist.