Vous n’êtes jamais allé au FIBD ? Vous n’avez jamais vu de célébrités se taguer là-bas une couronne de fleurs sur la tête, ni d’influenceurs Instagram se bousculer dans cette commune du Sud-Ouest où l'on se pèle les miches le dernier week-end de janvier ? C’est normal, le secret est très bien gardé. Mais je peux vous dire qu’après trois jours sur place pour la deuxième année consécutive, j’ai percé le secret sous la jupe sage de Falbala : il n'y a pas de culotte. Ici, comme à Vegas, un seul mot d’ordre  : "Ce qui se passe à Angougou reste à Angougou". Pourtant,  Angoulême au premier abord, c’est aussi sexy qu’un sandwich au thon.

A priori, le festivalier type est un homme blanc cisgenre hétéro de 50 ans. Ses cheveux se sont un peu fait la malle à l’époque où Delarue était vivant — ça ne l’empêche pas de les aimer plutôt longs, comme sa barbe fluffy.  Il a sûrement fait une couvade à la naissance de son deuxième enfant et adore l’usage urbain des sacs à dos de rando. Il est fatigué, mais heureux d’être là ; c’est donc le sourire aux lèvres qu’il déambule dans les rues angoumoisines (qui portent le nom d’auteurs de BD). Il n’est pas seul mais flanqué de trois ou quatre potes qui lui ressemblent beaucoup. Ils portent tous l’uniforme réglementaire : jean clair ceinturé une taille trop grande, parka marron, pull qui bouloche et sous le pull, je vous le donne en mille Émile, un tee-shirt aussi gênant que cette expression. Élimé au couleur d’un groupe de punk confidentiel ("Les chiens albigeois énervés") ou rendant hommage à Joe Bar Team, c’est SON vêtement porte-bonheur et lui vivant, personne ne transformera sa relique en dépoussiérant.
Les festivaliers d’Angoulême ne seront peut-être jamais front row du prochain défilé de Nehera, ils ne se branleront jamais sur Insta à coup de hashtag #calviontherocksiwashere, vous ne les verrez peut-être jamais prendre leur veggie bowl en photo, mais ils sont au-dessus du lot. Ils sont sincèrement authentiques, créatifs, passionnés, et sous leurs paupières lourdes, il y a un gosse de huit ans qui s’enjaille d’avoir pu croiser le mangaka Naoki Urasawa.
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La journée, ils arpentent les «Bulles» (tentes sous lesquelles s’abritent éditeurs et artistes) pour trouver la pépite. Leurs cœurs palpitent comme les vierges du Kansas la veille d’une prom night, ici ils sont EUX-MÊMES et ENTRE EUX. À y regarder de plus près, la foule est finalement plus composite que prévu. Tous les gens présents sont animés par la même passion, mais ne l’expriment pas forcément de la même façon. Quand on quitte Le Monde Des Bulles pour entrer dans celle du Nouveau monde (les indés), le décor change, tout comme l’ambiance. Ici, il y a des poids lourds, le charisme de Trondheim est partout, les éditions de L’Association, Çà et là ou Delirium dévoilent leurs catalogues de romans graphiques qui retournent le cerveau, on parle droits d’auteurs, précarité, politique, quand à deux pas, au Magic Mirror, les membres du Collectif des Créatrices de Bande Dessinée Contre le Sexisme luttent pour être vues, lues, entendues. BD ou pas, les hommes là encore font la loi.

Quelques cosplayeurs achètent des originaux au Spin Off, pendant que des étudiants des Beaux Arts s’inquiètent du temps qui file : «Je n’ai pu faire que 4 expos, si je loupe celle de Gilles Rochier, je meurs». La nuit tombe. Pendant que les visiteurs se ruent dans les bars du centre-ville, les pros et les auteurs font un peu de business. L’hôtel Mercure de la ville accueille ces cols blancs de la BD. Champagne, "Bravo pour les ventes", "Arrête de draguer mon auteur, il est fidèle, il ne changera pas de maison…". En vrai, on passe juste le temps ; ce soir, c’est prévu, on se la colle jusqu’à pas d’heure. Ici, on dort en moyenne huit heures sur trois jours. Le Magic Mirror qui abritait débats et rencontres en journée se fait beau pour recevoir une centaine d’auteurs, d’éditeurs et d’amateurs pour une chouille digne des plus grandes fêtes de village. Alcool gratuit, groupe local et DJ… après avoir esquinté son poignet à signer, il est temps de se lâcher. Et puis il faut fêter les récompenses, les Fauves, ceux qui offrent de la visibilité sur ton travail. Rares sont les artistes qui s’enrichissent dans la BD ; alors les coups de projecteur, on aime ça dans le milieu.ang1Vous souvenez-vous de mes «Monsieur tout le monde» qui faisaient sagement la queue ? Ce soir, ils font tomber le pull — il fait 50°C sous le chapiteau et il y a Rage Against the Machine qui crache. Ils ont 15 ans, ils sont là où ils doivent être, alors ils dansent, ils font le robot, ils pogottent (comme des cinquantenaires, mais quand même) à côté de leurs dieux. À trois heures du matin, il fait froid dehors, mais ça débat sans manteaux cours de l’Hôtel de Ville dans le son étouffé de vieux tubes R’n’B des années 90. Tu l’as déjà lu, le Fauve d’Or (La Saga de Grimr, Jérémie Moreau) ? Quelle librairie spécialisée va devoir fermer cette année à cause des géants ? Devrait-on se faire payer nos dédicaces comme aux États-Unis ? Comment peut-on écrire Blast ou Le combat ordinaire et faire des posts Facebook aussi réac' et sexistes (Manu Larcenet, tu étais sur toutes les lèvres) ?

Les joints tournent, les pelles aussi, le jour se lève dans quelques heures et demain n’existe pas. Il est temps d’aller se coucher. Sur le chemin, on croise des irréductibles qui campent devant une bulle, demain Fairy Tail est à l’honneur. Nos valeureux guerriers ont rencontré Alexandre Astier qui signait Kaamelott après 3 heures de queue, alors cette fois-ci, on ne les reprendra plus, ils seront les premiers. Dimanche en fin d’après midi, épuisés, tous se croisent à la gare. Les valises sont remplies de BD, de quoi tenir quelques semaines. Ils retrouveront leurs vies et tous ceux qui leurs disent : «Ouais mais moi, les BD c’est pas mon truc, Tintin, tout ça, c’est pour les gosses». Alors, un petit sourire aux lèvres, ils auront le choix d’offrir la pilule rouge ou pilule bleue.

Bleue : je vais te faire découvrir un monde où Bastien Vivès n’a rien à envier à la poésie de Shakespeare, où Fabcaro révolutionne l’humour avec autant de force que Desproges en son temps, où Gipi remet en question tout ce que tu peux penser de la nature humaine en quatre traits, où Jean Louis Tripp va te faire jouir comme jamais.

Rouge : opiner du chef et ne rien dire. Après tout, Angoulême, ça se mérite et c’est mon jardin secret. Un jardin qui accueille 200 000 âmes en moyenne chaque année.
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++ Le site officiel du FIBD.