Comment reconnaît-on un Français à Montréal ? Il porte une parka Canada Goose dès le mois d'octobre, prend en photo tous les écureuils qui passent et n'arrête pas de dire «du coup».

Cette expression impropre qui a contaminé notre langue depuis quelques dizaines d'années est devenue le symbole des Français au Québec. Dans les rues de Montréal, on nous appelle parfois de manière moqueuse «les du coup». C'est certes toujours mieux que «les putain», autre signe oral distinctif des Français, m'enfin y'a pas de quoi être fier.

2Be3 et Louise Attaque à la soirée «Du coup»
Pour son lancement au Québec, Canal+ s'était fendue d'une campagne de pub ironique reprenant les clichés sur les Français de Montréal. Du coup, on a pris cher.

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Quand des Québecois organisent une soirée avec de la bonne musique bien de chez nous (Tragédie, 2Be3, Louise Attaque, Lorie...) à Montréal, ils l'appellent évidemment «Du coup».

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«Aujourd'hui, c'est simple, pour imiter un Français, il suffit de dire "du coup"»
Joseph Bergeron, Québecois de Montréal, est un excellent sociologue des Français installés au Québec. Marié depuis 7 ans à une Bretonne, il connaît le sujet sur le bout des doigts. 

«Pourquoi les Français utilisent-ils tant cette expression? J'ai demandé à des amis français et ils ne le savent pas du tout. Ils ne savent pas exactement ce que ça veut dire et pourtant, ils l'utilisent tout le temps. Ça nous amuse beaucoup parce que nous, on ne le dit jamais. Quand j'étais plus jeune, si l'on voulait imiter un Français, on faisait du verlan ou l'on répétait des expressions entendues dans des films. Aujourd'hui, c'est simple, pour imiter un Français, il suffit de dire "du coup"».

Imitation d'un Français par Joseph.

Le Français pense toujours qu'il parle mieux que le Québecois, mais il peut enchaîner une série d'une dizaine de mots sans aucun sens : «Euh, ouais alors OK, bon, euh, du coup genre il se passe quoi, là ?». Et ça, ça fait beaucoup rire les Québecois. Le «du coup» est une occasion facile de se venger des moqueries que les Français ne cessent pas de faire sur l'accent québecois. 

«J'ai réussi à évincer le "tu vois" mais pas le "du coup"»
Chloé Machillot est une journaliste française installée depuis quatre ans au Québec. Son intégration reste à parfaire : en six minutes d'interview, elle me lâchera une douzaine de «du coup» non maîtrisés.

«C'est à Montréal en écoutant les moqueries des Québecois que je me suis rendu compte de mes tics de langage de Française. Il y en a que j'ai réussi à évincer, genre le "tu vois". Mais le "du coup", je n'ai pas réussi à m'en débarrasser et ça ne me dérange pas, j'ai fini par l'accepter. Il faut dire qu'à Montréal, on traîne énormément entre Français, et du coup, ben nos tics de langage, on les entretient plus qu'on essaye de les perdre. Le "du coup" est un petit défaut mais on finit par s'y attacher, il nous rappelle d'où l'on vient, de la France qui nous manque un peu.»

1 000 ans de rayonnement culturel français pour en arriver là
Le «du coup» semble être un moyen infaillible de reconnaître un Français. «Si jamais il y a un Français dont l'accent n'était pas perceptible au début d'une conversation, explique Joseph Bergeron, c'est quand il va dire "du coup" qu'il va se trahir et qu'on va savoir que c'est un Français.» 1 000 ans de rayonnement culturel français pour en arriver là. Macron démission.

En France, quelques intellectuels se sont levés pour dénoncer l'omniprésence du «du coup» dans notre belle langue.

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Avant ce courageux lanceur d'alerte, l'Académie Française avait publié en 2014 un avertissement sur l'utilisation abusive de "du coup".

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Selon l'Académie, on peut dire «du coup» mais seulement dans le sens d'«aussitôt», quand il y a quasi-simultanéité entre les deux événements et non quand il y a simple lien de conséquence.

La presse écrite elle aussi contaminée
Le souci, c'est que dans la langue française contemporaine, le «du coup» est utilisé au sens de «de ce fait» ou comme un simple enchaînement entre deux phrases. Exemple.

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L'expression est de plus en plus utilisée en début ou fin de phrase comme une simple ponctuation. Ex. : «Du coup, on fait quoi ?», «T'en penses quoi, du coup ?». Ce qui énerve le journaliste Didier Pourquery, qui estime que tant qu'à utiliser cette expression impropre, on pourrait au moins la laisser en milieu de phrase : «L'épidémie actuelle se propage en début de propos. Du coup, ça énerve».

L'expression, qui apparaît essentiellement dans la langue orale, contamine aussi la presse écrite (je l'ai moi-même retrouvée avec effroi dans plusieurs de mes articles).

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 «Un syllogisme qui se prévaut de l'accord implicite de l'interlocuteur»
Selon l'écrivaine Claudine Chollet, le «du coup» serait même un dangereux outil de manipulation intellectuelle.

«L'expression "du coup" se propage actuellement comme un virus et contamine toutes les conversations.  C'est une contrefaçon du mot de liaison "par conséquent", qui a les apparences de l'articulation logique mais occulte un chaînon de l'argumentation pour obtenir l'approbation d'autrui. C'est en réalité un outil de manipulation intellectuelle. L'expression "du coup", utilisée à propos de faits ou d'idées souvent dérisoires, est un syllogisme qui se prévaut de l'accord implicite de l'interlocuteur.
Ex. : "Ces articles étaient en soldes, du coup j'en ai pris trois..."
Dans cet exemple, il n'y a pas de relation de cause à effet entre l'affirmation et l'action. Le "du coup" suppose l'interlocuteur convaincu de la légitimité de ces achats. En réalité, celui qui emploie ces mots vise à se faire plébisciter : en obtenant l'approbation de l'interlocuteur, il fait comme s'il obtenait sa bénédiction pour tous ses actes.»

Bon OK, mais du coup, on fait quoi ?
Le «du coup» est tellement ancré dans nos habitudes qu'il semble bien difficile à supprimer. Depuis mon passage à Montréal, j'essaye vainement de le perdre, en tentant de le subsituer par un «donc», un «alors» ou un «par conséquent». Mais les mauvaises habitudes reprennent vite le dessus.

On peut toujours se rassurer en se disant que les Québecois font presque pire. À Montréal, on ne dit pas «du coup» mais «faque», contraction de «fait que». Les Français font de la merde, faque eux aussi se lâchent.