Les avant-premières se passent bien ?
Julien Hallard :
J'étais dans la mythologie des avant-premières. Des salles de 1 500 personnes qui tirent des feux d'artifice. Ma tournée est un peu plus calme que ça. Mais ça se passe bien alors qu'on n'a pas encore fait trop de com'. J'apprends ce métier d'ambianceur. De faire rire les gens.

Ça fait partie du taff ?
Oui. En France, souvent le premier film est un film d'auteur, donc on va chercher le réal' pour parler de son intimité. Moi, je reste caché un peu derrière la comédie, alors ils vont plutôt chercher les acteurs. On s'intéresse moins à moi et ça me va très bien comme ça.

C'est vrai qu'en littérature comme en cinéma, on dit souvent pour une première œuvre de parler de soi. Du coup, on a une flopée d'ego trips. Il n'y a pas eu de tentation de parler de soi ? 
J'ai fait mes courts-métrages avec mon univers, avec ce monde à la Jarmusch. En vieillissant, j'ai moins envie de parler des trentenaires du rock à Paris. Et franchement, ça fait du bien de se saisir d'une histoire. De raconter en s'oubliant. Mais ça reste mon monde. Il y a des vestes en daim, quand même ! (Rires) Je suis très attaché à la comédie populaire à l'ancienne. Avec du fond. Des comédies exigeantes sur le scénario, mais aussi sur le cadre, sur la photo. Offrir un bel objet aux spectateurs. Mes personnages sont moteurs, par exemple. Celui de Max (Boublil) ne subit pas l'histoire. Il fait avancer l'histoire. Même mon montage, j'ai voulu être plus rapide que d'habitude.

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Ça m'a surpris de te voir avec une comédie, alors que tu as un style plus langoureux. 
C'est un truc de maturité parce que me vie personnelle a changé. Peut-être que je suis devenu un vieux con. Mais j'aime vraiment les vieilles comédies populaires. Là, je garde toujours mes thèmes de prédilection, mais je ne fais pas un film juste pour mes potes, centré sur moi, sur mes passions. Même mon cast n'est pas habituel pour moi. Je n'ai pas fait un film pour faire des dîner en ville. Pour qu'on dise «y'a des vrais moments de poésie dedans» ! Je n'ai pas fait un film cynique ou un film de studio.  Les Anglais ou les Américains ont ça : des auteurs qui font des films qui marchent. Nous, non. C'est l'un ou l'autre. Je trouve ça plus élégant de parler de soi à travers une comédie.

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On en revient aux livres et films centrés sur soi. Ça fatigue un peu à force. J'aime bien l'idée que la maturité s'exprime dans la comédie. L'idée de l'élégance de ne pas parler de soi. 
Oui, ça a été faussé par la Nouvelle Vague. C'est très chouette comme mouvement. Mais on en est jamais sorti en France. C'est devenu une caricature. L'auto-fiction, ce n'est pas très intéressant. Madame Bovary, Stendhal, c'est magnifique. Moi, je me souviens de quand j'allais au ciné gamin - j'intellectualisais pas. Le but du ciné, faut pas l'oublier, c'est de passer un bon moment. Je suis pour la cinéphagie et contre la cinéphilie ! La cinéphilie a fait beaucoup de mal à la France. C'est Kurosawa qui disait que l'ennemi du cinéma, c'est l'ennui. Faut le dire aux réalisateurs français : ce n'est pas cool l'ennui... Mais c'est dur de sortir de ces schémas. J'ai eu du mal à financer le film, par exemple. On me disait : «Mais ils sont où les gags ?» ; ben, y'a pas que des gags, y'a aussi des situations. «Oui, c'est un film d'époque, il n'y a pas de téléphone, pas de Facebook.» C'est une sorte d'auto-censure. Tu vois, Gaumont ou Pathé, jamais ils ne seraient intéressés par mon film. Heureusement qu'il reste un indé qui fait des films avec un peu de budget (Comme des garçons est produit par Mars Films, ndlr)J'ai vraiment bossé le scénario, j'ai fait du craft... J'ai bossé les arches. Le midpoint. Une comédie, ça se chiade ! Mais dès que tu parles de structure de scénario en France, tu as l'impression de dire une horreur. Alors que l'écriture, ça se travaille, ça s'analyse. 

Donc, faire son premier long, c'est quoi ? Une galère ou un kiff ?
Les deux. Le faire, en soi, c'est un énorme kiff ! Surtout sur un film d'époque. T'es dans la direction artistique, tu crées un univers. C'est un jeu de gamins. Après, c'est aussi angoissant... Mais avec mes courts, j'avais bien appréhendé le truc.

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Bon, parlons de ce thème féministe. T'avais peur de te prendre un hashtag ? T'avais un harcèlement à te faire pardonner ? 
Exactement ! Je suis pote avec Weinstein et on a senti le vent tourner ! En fait, j'ai commencé à écrire ce film en 2012. Aujourd'hui, je me retrouve dans un truc plus grand, mais j'imagine que j'avais dû sentir le mouvement sous-jacent. Ce film, c'est le machisme à la française. «On ne va pas mettre des femmes en short sur un pré», genre. Les Italiens avaient déjà le foot féminin. Aucun problème, eux, avec le fait d'aller voir des femmes en short. C'est une vraie histoire de féminisme. Ces filles, je les ai rencontrées bien sûr, et c'étaient pas des Beauvoir ! Elles ne voulaient pas être politisées ; elles voulaient juste jouer au foot. Des filles un peu de droite, qui n'avaient pas connu Mai 68, mais qui ont fait quelque chose. Ce n'est pas un film à thèse ; on en revient donc à l'élégance. Le cinéma français a peur de l'ironie. Au CNC, je me suis fait défoncer. Ils m'ont dit : «Mais, votre perso, il est misogyne». Ben ouais. Mais il change. Eux, ils veulent des perso gentils tout de suite. Ça s'appelle de la propagande. Et puis, il ne devient pas féministe tout d'un coup, dans une révélation. Ce sont les événements qui le façonnent. Il fait une équipe de foot pour les mauvaises raisons, à la base. Dans la vie, c'est comme ça. On fait souvent des choses bien pour de mauvaises raisons.

On ne serait pas dans une nostalgie de la révolte en ce moment, d'ailleurs ?
T'as les deux. Ceux qui veulent refaire Mai 68, et ceux qui pensent que Mai 68 a plongé la France dans la chaos. Mon film parle de ces transformations à petite échelle. C'est ce que Mai 68 nous a appris. Les grosses révolutions ne changent pas toujours le monde. Mai 68, c'est une révolution de mœurs, mais pas une révolution politique. C'est comme le foot féminin. À l'époque, la fédération les a reconnues, mais elle ne leur a rien donné. Aujourd'hui, on dit aux jeunes : vous pouvez tout faire. Mais on ne leur donne rien. Les jeunes n'attendent rien, ils font leurs trucs à leur niveau. Mon film, c'est ça.

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...Et tu t'es heurté à ce fameux problème : «comment filmer le foot», n'est-ce pas ?
Carrément ! L'avantage, c'est que c'est du foot amateur. Mais filmer le foot, c'est  une tannée... Parce qu'on en voit partout, avec des moyens de fous. Je suis donc revenu à la base. Je me suis dit : il faut qu'on comprenne ce qui se passe dans l'action. Alors je suis entré sur le terrain, je les ai filmées au plus près. Godard disait que «le foot, c'est des gens au travail». C'est plus que du sport ; tu regardes des gens qui bossent en direct. Tu ne peux pas le rendre, ça. Tu ne pourras jamais rendre l'intensité d'une Coupe du Monde.  C'est très dur. J'en ai chié. Mes actrices aussi. Elles ont vraiment bossé.

Il aura fallu un demi-siècle pour que le foot féminin soit enfin à la télé. Tu crois qu'en 2065, les femmes seront payées comme les hommes et ne se feront plus harceler ?
J'aimerais te dire que les footballeuses seront aussi bien payées que les hommes, mais je ne crois pas. Et est-ce que le foot féminin a vraiment intérêt à devenir comme le foot masculin ?

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On finit quand même en parlant de ton style. T'as coupé tes cheveux. Où est passé le sosie de Jim Morrison ?
Ça fait partie de la maturité, je vieillis... Je ne rentre plus dans mes perfectos. Je me sens ridicule en slim ! (Rires) Et puis un réal' ne peut pas ressembler à Jim Morrison, sinon tes techniciens se foutent de toi tout le temps. Un réal', ça porte une barbe et une doudoune.

++ Comme des garçons sort demain, mercredi 25 avril, au cinéma.