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Le Journal d’Anne Frank ce n’est pas que le témoignage bouleversant et vendu à des millions d’exemplaires d’une jeune fille érigée depuis plus d'un demi-siècle en symbole mondial des atrocités commises durant la Shoah. C’est aussi le récit introspectif d’une ado, qui, comme toutes les gamines de son âge, s’intéressait aux choses de la vie. C’est en tout cas ce que laisse entendre Ronald Leopold, le directeur de la Maison d’Anne Frank, à propos des passages inédits du premier manuscrit récemment révélés au public. Deux pages contenant des blagues obscènes ou des réflexions sur le sexe qui étaient jusqu’à présent dissimulées sous du papier kraft, ont ainsi été mises à jour et déchiffrées par des chercheurs très consciencieux et amateurs d’humour grivois.

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Pour ce faire, ils ont employé les grands moyens. Ils ont d’abord photographié les pages en les rétroéclairant à l’aide d’un flash. Puis, ils ont utilisé un logiciel de traitement d’image pour décrypter les mots qui étaient difficilement lisibles, pas seulement parce qu’ils étaient écrits en flamand, mais parce qu’ils se confondaient avec l’écriture au verso des pages. Derrière le papier brun, la jeune fille de 13 ans fait part de ses réflexions et interrogations sur la sexualité, le développement sexuel de la femme (elle y parle notamment des premières règles) ou encore la prostitution. Et comme Anne n’était visiblement pas la dernière dans l’art de la gaudriole, elle s’essaye aussi à quelques traits d’humour tendancieux. Soucieuse de ne pas heurter le sensibilité des lecteurs les plus prudes, elle prévient toutefois qu’elle va « utiliser cette page pour écrire des blagues salaces ».

DdPl-drWkAAYW5bElle s’adresse alors à une interlocutrice imaginaire prénommée Kitty. À l’aide des informations glanées auprès de ses parents ou de son amie Jacqueline, elle décrit comment une jeune fille devient pubère et a ses premières règles autour de l’âge de 14 ans. Et c’est avec une certaine candeur adolescente et quelque peu désuète (que n’aurait pas désavoué Eric Zemmour) qu’elle s’empresse de préciser qu’il s’agit là « d’un signe qu’elle est prête à avoir des relations avec un homme, mais elle ne le fera pas avant d’être mariée bien entendu. »010_arp15a01_134

En ce qui concerne les plaisanteries graveleuses, elles perdent sans doute un peu de leur saveur en français mais on vous laisse seuls juges : « Tu sais pourquoi les Allemandes de Wehrmacht sont aux Pays-Bas ? Pour servir de matelas aux soldats / pour que les soldats se couchent dessus. » Ou bien encore : « C’est un homme qui a une femme vraiment affreuse et il ne voulait pas coucher avec elle. Un soir, il rentre à la maison et il voit son ami au lit avec sa femme, alors l’homme dit : “Il couche avec toi et je dois le faire aussi !!!”.» dont on cherche encore la chute. 

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Davantage que la qualité des punchlines d’Anne, c’est la fillette rieuse et souvent reléguée derrière la représentation allégorique des horreurs de l’Holocauste que ces extraits nous permettent d’entrevoir. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que cette oeuvre majeure s’enrichit de passages oubliés. Ainsi, en 2013, d’autres entrées de son journal qui avaient subi la censure paternelle ont été ajoutés au livre. Elle y parlait notamment de son anatomie et de l’éveil de sa sexualité.

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Pour quelles obscures raisons la jeune Anne avait-elle jugé bon de recouvrir ces pages de papier kraft ? La question reste en suspens. Mais il n’est pas difficile d’imaginer que pour une ado de 13 ans, si précoce fusse-t-elle, la peur de recevoir un sermon rigoriste sur le sexe ait pu motiver ce choix de l’auto-censure. D’ailleurs, elle évoque à plusieurs reprises au fil de son récit la crainte que d'autres (des « curieux ») puissent lire ses questionnements. En octobre 1942, elle se confie ainsi : « Papa grogne à nouveau et menace de me prendre mon journal. Horreur des horreurs, à partir de maintenant, je vais le cacher ».  À bien y réfléchir, on comprend un peu mieux les réticences de ses parents à laisser s’épanouir ses talents d’essayiste quand, à propos de la prostitution, elle écrit  : « Tous les hommes, s’ils sont normaux, vont voir des femmes, ce genre de femme les accoste dans la rue et ils s’en vont ensemble. À Paris, ils ont de grandes maisons pour ça, Papa y a été. » (#balancetonpère)

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