ESTHER SCHMUCKER
Esther a 20 ans. Elle est la fille de Mama Mary, vedette de la télé-réalité controversée Breaking AmishActuellement en Rusmpringa, elle prévoit de quitter pour de bon la communauté Amish avec laquelle elle ne se sent plus en phase. Les désagréments liés à la médiatisation de sa mère ont fini par la pousser à bout.

Esther Schmucker 4 (2)«Il y a deux ans, j’ai décidé de démarrer mon Rumspringa. Depuis, j’aime me lever le matin et profiter du calme assise dans ma véranda, consulter les réseaux sociaux et boire du café. En bref, profiter de la matinée avant que tout le monde ne se lève. J’étais surprise du monde English (le monde extérieur en langage Amish, ndlr) et de toutes ses opportunités. Je n’en connaissais pas grand-chose parce que les Amish vivent de façon très isolée. La religion et ses principes les empêchent d’accéder au bonheur et à la liberté. Je me bats tous les jours pour m’adapter à mon nouvel environnement. Je ne suis pas très instruite - c’est difficile de trouver ma place car je me sens stupide. L’école Amish se termine en quatrième. Je veux passer mon GED (un diplôme qui certifie le niveau lycée, sorte de vague équivalent US du bac, ndlr), trouver un emploi et vivre la vie pleinement. J’adore sortir avec mes amis English, je suis heureuse de pouvoir compter sur eux. Mais je ne me montre pas trop non plus, de sorte à ce qu’on ne puisse pas me localiser, car sinon, on ne me laisse pas tranquille (voir paragraphe suivant). Mon Rumspringa touche bientôt à son fin et j’ai décidé de ne pas retourner vivre avec les Amish, je préfère le monde English où je peux être moi-même, libre et heureuse. À terme, j’aimerais devenir vendeuse. J’aime sortir, parler aux gens, trouver ce que le client souhaite et mettre la main sur le mobilier idéal pour lui. Ma série préférée, c’est Le cœur a ses raisons. Ça me transporte dans un univers totalement différent et d’une certaine façon, ça me rappelle la façon dont certains Amish au grand cœur vivent. Pas les vêtements qu’ils portent mais la façon dont ils font des pieds et des mains pour aider les autres.»Esther Schmucker 3 (1)Linge sale en famille
«J’ai demandé une ordonnance restrictive contre Hot Snake Media, la boîte de production (à qui l'on doit Breaking Amish et Amish Mafia, ndlr) qui me harcelait pour filmer mon Rumspringa. Quand est appliquée une mesure d’éloignement contre une société, les conséquences s’étendent à toutes les personnes sous contrat avec ladite société. J’ai prévenu ma mère - souvent en tournage avec la boîte de production - de ma démarche, lui précisant bien que si elle signait un nouveau contrat avec eux, elle ne pourrait plus entrer en contact avec moi. Elle m’a appelée une demi-heure plus tard pour m’annoncer qu’elle avait signé. J’étais dévastée car les gens qui m’ont élevée avaient choisi la TV plutôt que de me soutenir.»

SARAH AYERS 
Au sein des groupes Facebook réunissant d’anciens Amish, un débat sur le Rumspringa garantit un flot continu de réactions contrastées. Certains y voient une ouverture vers le monde, d’autres une honteuse invitation à la débauche. Intrigué par un mystérieux commentaire, «Bad things can happen…», je contacte son auteur Sarah, une ancienne Amish victime d’un épisode traumatisant. 
Sarah Ayers (1)Se déguiser en English
«Dans la communauté Amish où j’ai grandi, Rumspringa était autorisé. Mais ce n’est pas le cas partout. Il y a différents ordres d'Amish. Le Nouvel Ordre Amish n'autorise pas Rumspringa. Moi, j’ai grandi dans le Vieil Ordre Amish. Je pense que "toléré" est un terme plus approprié, parce que personne ne vous dit texto "OK, à partir de maintenant, vous êtes autorisés à faire Rumspringa." Mais quand on atteint l’âge de 16 ans, c’est ce qui se produit. Les parents ferment les yeux. Pour ma part, j’avais un peu d'argent, alors je suis allée faire du shopping et je me suis achetée quelques mini-jupes et des hauts, des vêtements English (les Amish accolent également l'adjectif «English» à tout ce qui relève de l'univers extérieur à leur communauté, ndlr) du catalogue de Sears. Ça m’amusait beaucoup de me voir dans le miroir habillée en English.»

Amish regroupementt (1)Le Rumspringa qui vire au drame
«J’ai commencé à aller faire la fête avec des amis, souvent alcoolisée. Les soirées du samedi soir se déroulaient dans une ferme Amish située dans un champ loin de chez moi. Les garçons Amish apprenaient à jouer de la guitare et montaient des groupes pour qu’on puisse danser. Parfois, des mecs English se pointaient, des hommes plus vieux qui cherchaient à profiter des jeunes filles. À une soirée, une amie est venue accompagnée et m’a présenté un autre homme plus vieux : un Mennonite (communauté aux croyances proches des Amish dont les membres peuvent cependant utiliser la technologie, ndlr) qui parlait le dialecte allemand des Amish (du haut-allemand quasiment inchangé depuis quatre siècles, et très proche des dialectes du Sud de l'Allemagne tel que le Palatin, le patois de Bade ou le souabe, ndlr). C’était l'une des toutes premières soirées alcoolisées de ma vie. Nous quatre sommes allés chez elle. On est monté à l’étage et on a bu une autre bière. Encore autre chose tolérée par les parents Amish pendant Rumspringa : des garçons et des filles qui dorment dans la même pièce. Mon amie s’est isolée dans une chambre à part avec son comparse et m’a laissée toute seule avec l’autre jeune homme. J’avais 16 ans, lui devait avoir entre 25 et 30. J’étais ivre, et ce qui s’est passé ensuite est quelque chose dont je n’avais jamais entendu parler, car jusque-là, je n’avais reçu aucune éducation sexuelle. Je me suis endormie brusquement à cause de l’alcool. Le lendemain matin au réveil, du sang recouvrait mes vêtements et la jolie couette du lit. J’ai dit à mon amie que j’avais dû commencer à avoir mes règles, je me suis excusée. Ce sang m’inquiétait beaucoup. Je me suis couverte du mieux que j’ai pu avec un sweat que j’avais sur moi. Les deux mecs m’ont ramenée chez moi ensuite. Ma mère était dans la cuisine en train de préparer le petit-déjeuner quand je suis rentrée. Elle m’a passée un savon pour être restée dehors toute la nuit. J’ai couru à l’étage pour jeter mes vêtements à la poubelle. Cet événement a causé une vie de questionnements et de confusion. Je suis tombée enceinte et j’avais tellement honte que je ne l’ai dit à personne. J’ai perdu le bébé au bout du troisième mois, quelque chose comme ça. Je l’ai jeté dans les toilettes sans ne jamais le dire à personne. Bien plus tard, à la quarantaine, j’ai raconté à mon mari ce qu’il s’était passé. Des années et des années après. Il m’a conseillé d’aller voir quelqu’un. La psy m’a dit : "On vous a violée". J’étais choquée d’entendre ces mots, car j’avais toujours rejeté la faute sur moi.»

JOSEPH SLABAUGH
Aujourd’hui connu pour promouvoir la cuisine Amish, Joseph n’a rien fait de très spectaculaire pendant Rumspringa. Car dans un contexte de privation de technologie, regarder la TV représentait déjà un acte de dissidence. 

Amish teen 2 (1)Foi cathodique
«Mon Rumspringa ne ressemble pas à celui du documentaire Devil's Playground (on y aperçoit des ados Amish consommer de la drogue et se bourrer la gueule, ndlr). En tant que communauté très stricte d'Amish, les Swartzentrubers ne vous laissent pas acheter une voiture, mais ils ne vous obligent pas à respecter les règles de l'Église tant que vous n’êtes pas baptisé. Cependant, ils peuvent venir voir vos parents si vous faites quelque chose qu’ils n'aiment pas. Par exemple, si vous portez un chapeau mal taillé, ils en parleront à vos parents. Dans mon cas, j'étais comme la plupart des adolescents rebelles : je me faufilais pour aller regarder la télé chez mes frères et sœurs et chez mes cousins, dans un ancien poulailler - ne vous inquiétez pas, on avait enlevé les poulets. Sinon, un soir, quand j’avais 9 ans, on a organisé chez moi une grande fête, qui m’a définitivement dégoûté de la bière. Et quand je vivais à Shreve, dans l'Ohio, je me souviens que mes frères et sœurs m'emmenaient chez ma cousine en ville, où nous regardions la télévision. J’étais mineur, et je me souviens avoir aperçu du porno sur cette télé, ce qui a probablement un peu chamboulé mon éducation parfaite... Les ados Amish peuvent agir de façon inconsciente. Moi, ça allait ; ma pire bêtise d’adolescent fut de conduire la mobylette de mon frère sans permis. Ça me fait rire maintenant, mais j’ai quand même passé trois jours en prison à l’époque ! Mais mon cousin, lui, a arraché le moteur de sa voiture après une nuit de beuverie au pub en ratant un virage sur une route près de Shreve.»

Joseph SlabaughAmish Latino
«Dehors, j’ai mis trois ans à trouver un emploi. Les Amish en dehors de leur communauté ressemblent aux Mexicains dans un pays non-hispanophone comme par exemple les États-Unis. Ça demande pas mal de temps d’adaptation. En ce qui me concerne, une fois dehors, j’étais soulagé de ne plus me sentir coupable de regarder la télévision et de téléphoner. Mais ça m'attristait également de ne plus voir mes parents tous les jours. Ils avaient tous les deux plus de 80 ans, et je ne les avais pas vus depuis 2015. Soit trois ans et demi... Ma mère est décédée le week-end dernier. Je suis allé dans l’Indiana pour lui rendre visite une dernière fois.»

MARY ANN KINSINGER
Mary Ann a quitté la communauté Amish il y a bien longtemps, mais elle reste néanmoins fidèle à ses principes. Selon elle, le «véritable» Rumspringa consiste à rester dans les clous (de la Sainte-Croix).

amish 365 craft (1)«Rumspringa est la période qui commence autour de 16 ans et qui se termine une fois que vous vous mariez, sauf si vous décidez de rester célibataire pour le reste de votre vie. C'est la période où vous vous joignez à vos amis pour les cantiques du dimanche soir, les matchs de volleyball en milieu de semaine, pour aider une famille à décortiquer du maïs, préparer de la compote de pommes, amasser du bois de chauffage et toute autre activité que des familles de l'Église confient aux jeunes. C'est aussi un temps pour faire la cour. C'est une période amusante et insouciante, mais dans le respect des valeurs de l’Église. Malheureusement, pendant Rumspringa… Parfois, un ado va quitter la maison, conduire une voiture et découvrir ce que le monde English a à offrir. Ce n’est pas vraiment accepté cependant. Les parents ont le cœur brisé. L’Église met en garde contre ça : on dit que si quelqu'un devait mourir à l’extérieur de la communauté, il passerait l'éternité en Enfer.»

EMMA GINGERICH
Pas d’eau courante, pas d’électricité, des travaux manuels harassants et une grande solitude malgré treize frères et sœurs : Emma Gingerich avait mille raisons de s’enfuir de son intransigeante communauté… qui ne pratiquait pas Rumspringa.

Emma Gingerich (1) (1)«Il existe différents ordres d'Amish, et chaque ordre a son propre évêque, qui détermine ce qui est permis ou non. Moi, je n'ai entendu parler de Rumspringa qu'après avoir quitté les Amish. Cela aurait été beaucoup plus facile pour moi si Rumspringa avait été autorisé.»

Quand un Amish brave les interdits
«Pour les adultes, la punition correspond à ce que les Amish appellent l’évitement : le "fautif" sera ignoré une période donnée. Personne ne lui parlera ou ne mangera avec lui. Pour les adolescents, la punition est une fessée ou des corvées supplémentaires.»

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Miser sur le bon cheval
«Après ma fuite, je pensais que la vie à l'extérieur serait un jeu d’enfant. Je pensais pouvoir gagner de l’argent rapidement, acheter une remorque, des chevaux, puis commencer un élevage. Mon rêve ne s’est pas réalisé. Gagner de l'argent était plus difficile que je l’imaginais, et à peu près rien ne s'est passé comme prévu. Aujourd’hui, je suis consultante au service commercial du plus grand hôpital de Dallas-Fort Worth. À côté de ça, je fais aussi du marketing digital et je m’apprête à publier mon second livre.»
amish365 4 (1)Amish connecté 
«Je ne pense pas que les Amish disparaîtront complètement un jour, mais les communautés deviendront probablement de plus en plus restreintes parce que beaucoup de jeunes s’en vont. Les communautés ne font rien pour se moderniser et garder leurs jeunes à bord. Un peu de numérique rendrait la vie quotidienne des Amish beaucoup plus facile.»

++ Retrouvez Emma Gingerich sur Twitter et FacebookSon livre, Runaway Amish Girl : The Great Escapeest disponible ici.

Merci à Merlin Miller // Crédits photos : Kevin Williams, Thom Travis, Julie Yoder, Zach Weber