Après 70 ans de carrière, vous sortez un album Yvette Hors-norme. Petite, vous rêviez à une carrière « hors-norme » ?

Yvette Horner : Oh non. Oh que non ! Je voulais simplement travailler mes instruments et jouer de belles choses. Depuis le début, je fais ma toilette des doigts tous les matins, comme ces sportifs qui font bien leur entrainement avec rigueur. Ce que je voulais, dès le départ, c’est de jouer dans les règles.

 

Vous ne vouliez pas devenir une vedette ?

Yvette Horner : Non je ne pensais pas à ça. Je voulais juste bien jouer, bien connaître mon instrument.

 

Vous vouliez d’abord être concertiste. Vous dites avoir pleuré trois ans quand vos parents vous ont forcée à devenir accordéoniste. Pourquoi ? L’accordéon n’était pas un instrument cool à l’époque ?

Yvette Horner : Mes parents avaient un grand théâtre à Tarbes. Je voulais toujours être à côté de la pianiste, j’en faisais des caprices, même si chez moi il fallait obéir. J’avais cinq ans lorsque je suis allée au conservatoire de Toulouse. Ma mère faisait 50 km trois fois par semaine pour m’y accompagner, elle ne voulait pas me laisser en pension. Et je ne voulais pas faire d’accordéon mais papa et maman ont insisté pour que j’en fasse, sans m’empêcher de poursuivre le piano.

 

Le téléphone sonne, Yvette répond : « Allo. Comment ? Qui est à l’appareil ? Ah bon, oui, bonjour. Oui, ça va. Mais là je ne peux pas vous recevoir puisque je suis vraiment avec quelqu’un d’important (sic). Voilà. Hein ? Alors vous pourrez me rappeler après-demain. Parce que demain aussi je suis très occupée. Mais après-demain, vers 4h, 4h et demie. »

 

Comment expliquez-vous qu'aujourd'hui encore l'accordéon ait mauvaise presse auprès des jeunes ? 

Yvette Horner : Mais non, enfin ça dépend. Quand on tient bien son instrument, et qu’on travaille avec sérieux, chaque note doit marcher. N’oubliez pas quand même qu’avec l’accordéon, j’ai fait des concerts à l’Opéra de Paris où un chef dirigeait tout un orchestre. Ensuite j’ai joué à l’opéra de Turin, puis Béjart m’a demandé de jouer au Châtelet. Attendez, c’est du Bach que j’ai joué, ce n’est pas la petite sonnette de rien du tout ! On peut ne pas aimer quelque chose, mais ce n’est pas l’instrument qu’il faut détester.

 

Vous pensez que c’était plus dur à l’époque de percer dans la musique, ou ça l’est encore plus aujourd’hui ?

Yvette Horner : Je ne pensais pas à ça, j’étais trop jeune.

 

Mais ça été facile pour vous ?

Yvette Horner : Et alors ? Je ne pensais qu’à jouer. Je me réveillais, je pensais à la musique. Je ne participais à aucun amusement, je ne faisais que du piano et de l’accordéon. J’étais obligée d’apprendre constamment un tas de choses et l’accordéon est un instrument sérieux. Mais alors, s’il y a une chose à savoir, à apprendre : je vais vous dire pour moi, la chose principale à savoir, c’est l’amour. La musique c’est l’amour.

 

Vous qui avez bâti une carrière sur le long terme, que pensez-vous des émissions qui fabriquent des jeunes vedettes comme la Nouvelle Star ou The Voice ?

Yvette Horner : Moi, par exemple, j’ai obtenu la coupe mondiale d’accordéon en 1948. J’apprécie un tas de jeunes qui font le travail d’interprète avec beaucoup de sérieux. J’aime bien voir ces émissions, j’aime bien ces chanteurs. Julien Doré par exemple. C’est lui qui a voulu que je l’accompagne sur un morceau sur son dernier album. Alors, je demande à ce qu’on m’envoie le titre de la chanson qu’il me propose. On me dit que le titre s’appelle Homosexuel. Puis je découvre le texte, le lis, et c’était très mignon, donc j’ai accepté ! C’est ainsi que j’ai travaillé avec Julien Doré.

Depuis la fin de la Chance aux Chansons, il n’y a plus vraiment d’émission consacrée à la chanson française traditionnelle et à l’expression des accordéonistes.

Yvette Horner : Quand une émission donne de la musique, une personne qui aime la musique doit tout y apprécier. Il doit surveiller les jeunes chanteurs, y regarder leur ligne de conduite. Bravo les jeunes, mais faites vos exercices des doigts !

 

Vous avez joué avec des artistes pop, Lio ou Boy Georges : vous aimez la pop donc ?

Yvette Horner : Mais bien sûr ! J’adore !

 

Alors parlons de votre dernier disque Yvette hors-norme : pourquoi hors norme ?

Yvette Horner : Ça c’est pas moi, c’est mon agent qui a trouvé ce titre. Parce que je voulais jouer autant de la musique populaire que sérieuse, plus classique disons.

 

Votre grand prix mondial d’accordéon en 1948, c’est votre plus beau souvenir de carrière ?

Yvette Horner : Oh non. Des plus beaux souvenirs, il n’y en a pas un, il y en a plein. Le Tour de France, les gens que j’ai rencontrés, les sportifs qui continuaient à s’entrainer même le dimanche… C’est le sérieux qui compte.


Et un pire souvenir de carrière ?

Yvette Horner : J’en ai trop aussi… Je ne sais pas quoi vous dire… J’ai eu des demandes en mariage.

 

À classer dans les pires ou dans les meilleurs souvenirs ?

Yvette Horner : Écoutez : j’ai épousé un homme fantastique. Magnifique… Quand il m’a demandé en mariage, je lui ai dit : « René, je suis une nullité. » Il m’a fait des yeux en accents circonflexes et je lui ai avoué : « Je ne sais pas faire cuire deux œufs à la coque. » C’est donc lui qui a fait la cuisine. J’ai fait une chanson pour lui René, ma vie, mon sang. C’est dans l’album, écoutez-le !

 

Mais je l’ai écouté. Qu’est ce que vous n’avez pas encore fait et que vous voudriez faire ? Du rock par exemple ?

Yvette Horner : Rien. Si j’avais voulu le faire, je l’aurais fait. (Son agent entre et intervient : « Si ! Du gospel ! ») Oui, j’aime les choses sincères et gentilles.

 

Vous ne trouvez pas qu’il y a quelque chose d’un peu glam-rock dans votre « personnage » : votre flamboyance, vos cheveux brillants, vos bagues… Et Jean-Paul Gaultier qui vous a confectionné des tenues et la pochette de votre album ? C’est un ami ?

Yvette Horner : Oui, c’est un très grand ami. Il m’a invité un jour à un défilé et j’ai rencontré quelqu’un de simple et de sincère. Je n’aime pas les gens qui s’imposent, les gens orgueilleux. Il faut avoir de l’orgueil pour ce que l’on fait, mais pas être prétentieux. Et Jean-Paul Gaultier était un garçon charmant. Quand il m’a fait cette robe bleu-blanc-rouge, je l’ai adorée. Je l’aurais portée en dormant.

Qui sont vos amis dans les milieux de la musique et du show-business ?

Yvette Horner : Oh, c’est une grande famille. (Son agent intervient une dernière fois : « Si, il y a eu Maurice Chevalier, Cordy, (long name-dropping) et puis Lio ! Lio, j’ai assisté à cela, c’est devenue son amie instantanément. Julien Doré aussi. »)

 

On a cette image de vous où vous jouez de l’accordéon avec Valérie Giscard d’Estain. Il joue bien VGE ?

Yvette Horner : Oui. Enfin je vais vous dire : c’est gentillet.

 

Marine Le Pen a essayé de vous récupérer récemment ?

Yvette Horner : Oui, mais ça ne m’intéresse pas. C’est surtout l’avocat Gilbert Collard qui a essayé de me récupérer. Je fais une musique pour tout le monde, je ne souhaite pas me rallier au FN.

 

Comment avez-vous fait pour être commandeur de l'Ordre national de la Légion d'Honneur et commandeur de l'Ordre national du Mérite ?

Yvette Horner : Rien. Absolument rien. Ils sont venus me chercher. (Revoilà son agent qui intervient une toute dernière fois, c’est promis : « Là, je vous assure que c’est vrai, on n’a absolument fait aucune demande ! »)

 

Le rappeur Booba vous a cité dans son morceau Corner. Vous connaissez Booba ?

Yvette Horner : Boota ? Non je ne connais pas. Enfin je ne serais pas contre qu’on me fasse écouter !

 

Qu’est ce que vous pensez du Tour de France aujourd’hui ?

Yvette Horner : J’ai connu beaucoup de sportifs, des gens formidables. Des gens sérieux, qui s’entrainaient constamment.

 

Il y a aussi quelques dopés aujourd’hui, qu’est-ce que vous en pensez ?

Yvette Horner : Oui, je sais. Chacun a ses problèmes.

 

Combien de disques avez-vous vendu ?

Yvette Horner : Des millions, certainement. J’ai enregistré, je pense, au moins 150 disques.

                                                                        

Vous pensez que l’accordéon représente un aspect du patrimoine français qui se perd ?

Yvette Horner : L’accordéon, c’est un instrument classique. Je ne vois pas pourquoi les gens arrêteraient d’en écouter.

 

Vous aimez la France ?

Yvette Horner : Oui. 

 

 

Bastien Landru.