Raphaël (son vrai nom est Raphaël d’Hervez, ndlr), Futur Records fête cette année ses quatre ans. Si le label jette un petit coup d'oeil dans le rétroviseur, qu'y voit-il donc ?

Pegase : Futur, c’est un accident et un rêve d’adolescents à la fois, assez étrange. Quand on était adolescents, on devait avoir dix noms de label, de logo, on dessinait sur des feuilles de cahier. Puis un jour, on s’est vraiment lancés. Ca a commencé par le biais de Minitel Rose, en 2006. A cette époque-là, on ne pensait pas forcément monter un label. Un soir, alors qu'on faisait la première partie d’Of Montreal à la Maroquinerie pour notre tout premier concert parisien, un distributeur super fan du projet vient nous voir et nous lance « écoutez les gars si vous avez des titres, nous on est prêts à les distribuer ». On venait d’un coup de supprimer un intermédiaire : plus besoin dorénavant de trouver un label, on pouvait créer le nôtre. Et c’est ce qui s’est passé.

 

 

Qui sont les fondateurs du label, ceux à l’origine du nom et du logo ?

Avant tout Minitel Rose. Pour ce qui est du nom, on l’a trouvé ensemble. Le logo, on avait une fascination pour les pyramides, les triangles, c’était évident, cela ne pouvait être que ça. Même si ça ne paraissait pas forcément super original sur le papier. On s’est surtout demandés au début quels étaient les détournements possibles autour de ce principe. Comme Romain a étudié pendant longtemps aux Arts-Déco à Paris et qu’on a quelques potes dans le milieu artistique, ce sont eux qui font nos logos. Au bout du compte, on change de logo pratiquement tous les ans, en gardant une trame. On est assez attachés au dernier en date.

 

Quid du collectif Valérie avec qui vous semblez partager bien plus que cet attrait pour le rétro-futurisme ?

Valérie est né bien avant nous. C’était d’abord un blog qui est ensuite devenu un collectif. Pendant un moment, on s’est demandés si l’on allait faire de Valérie un label, mais personne n’était vraiment chaud pour ça, parce que ça voulait dire faire toute une partie administrative. C’aurait été dommage de gâcher un truc de potes à la cool avec des questions d’argent. Ce qui est intéressant aussi, c’est que les gens peuvent aller signer ailleurs, en fonction des projets du collectif : aller sur un petit label belge, ou vers des distributeurs un peu plus mainstream comme Anoraak ou Minitel Rose. Valérie sort maintenant les productions de Stephen Falken et de College, qui n’est autre que l’un de ses fondateurs.

 

Justement, est-ce que la notoriété de Drive, donc de College, ne vous redonne pas envie de reprendre Valérie ?

En réalité, Valérie ne s’est jamais vraiment arrêté. C’est juste que comme tout courant, il y a des moments au top, d’autres où ça redescend. Vis-à-vis du blog, il y a comme au début des posts rares, mais de qualité. C’est David de College qui le gère. Il arrive à proposer des mixes d’artistes hyper cools, y’en a des dizaines à télécharger.

 

 

Revenons au label et aux artistes Rhum for Pauline, Minitel Rose, College : comment vont-ils aujourd’hui ?

College vient de finir son album, qui sortira en théorie chez Valérie du coup. Il m’en parle. J’ai hâte de l’écouter. L’opus regroupera à priori pas mal de morceaux de 2007 que David a retravaillés. Minitel Rose est en vacances, même si on tourne toujours en DJ-set. On a fait notre dernier live à la Futur Party, à Nantes dans le cadre du festival « les Utopiales », en partenariat avec le Lieu Unique. Ce sont des vacances qui sont prévues depuis très longtemps, pour laisser à chacun le temps de se consacrer à ses projets solo et au label. Concernant Rhum For Pauline, on a sorti leur deuxième disque intitulé Can Reach The Top en début d'année et qui a eu un bon accueil, en ce moment ils travaillent sur des nouveaux titres, ils ne devraient pas tarder à retourner faire des enregistrements.

 

Comment as-tu signé tout ce beau monde ?

Pour College, cela s’est fait super simplement : c'est lui qui me l'a demandé. Pour Rhum For Pauline, c’est un peu plus compliqué. En fait, Minitel Rose a sur scène un batteur. Un jour, ce batteur s’est mis en coloc’ avec l’actuel chanteur des Rhum For Pauline, et ils ont décidé de revoir leur formation à deux, guitare et clavier-voix assez soul, pour une formule plus rock à quatre, en ajoutant batterie et basse. C’est ainsi que le batteur m’a un jour proposé de passer le voir lors de l’un de ses concerts avec les Rhum For Pauline, et là, j’en ai parlé à Quentin, et on a enregistré leur premier album. J’aime beaucoup leur manière de puiser dans le passé, tendance sixties, et de faire du moderne avec.

 

Quels sont les critères pour espérer signer sur Futur ?

Pour le moment, on a du mal à répondre à toutes les sollicitations, parce qu’on ne pourrait pas suffisamment bien s’occuper d’eux. Et puis ça reste un truc de potes, voire familial. Mon frère joue dans Disco Anti Napoléon, notre nouvelle signature, qui est l'une de mes formations préférées du moment. Bon, je ne suis pas du tout objectif, mais je les adore. Encore récemment, j’ai vu le premier concert du chanteur en solo sous le nom de Nachocheese au Blockhaus à Nantes. J’essaye de les aider un maximum. Sinon, j’ai récemment réalisé, enregistré et mixé l'album d'un groupe électro-pop brésilien, Ze Maria. Ils se sont fait connaître via une synchro dans FIFA 2011. Auparavant, ils avaient déjà sorti un EP qui avait pas mal marché en Europe. En 2009-2010 il me semble. Pias s’occupait de la partie France. J’avais un ami qui travaillait pour le label et j’ai appris qu’ils étaient fans de Minitel Rose. Du coup, on leur a fait un remix. Par la suite, ils cherchaient un producteur et ils voulaient travailler avec moi. Alors je me suis retrouvé au Brésil, à diriger des studios, avec des gens qui avaient dix ans de plus que moi, le tout en anglais. Ca s’est hyper bien passé. Pour info, le dernier EP Past 2 est sorti il y a quelques jours, le titre est encore une fois sur le nouveau FIFA et le clip a été réalisé par les mêmes personnes avec qui j'ai fait mon clip de ma chanson "Without Reasons".

 

 

J’attendais que tu dises simplement « Nantais » pour faire une belle transition avec la scène électronique nantaise. Comment se situe-t-elle en France, par rapport à la scène rémoise par exemple ?

Il n’y a évidemment pas que ces deux villes-là, mais il est vrai que Nantes et Reims ont su fédérer et réunir des groupes ensemble ces derniers temps, il y a Caen aussi plus récemment. Et surtout, ce sont des villes à dimension humaine. Il apparaît normal qu’un mec qui fasse de l’électro aille jouer de la batterie dans un groupe de Dream-Pop du coin. Tout le monde bosse avec tout le monde, et ça fait vraiment avancer les choses. A Nantes, j’ai l’impression que les gens sont assez ouverts. Moi, tu peux aussi bien me trouver dans un club que dans une soirée garage un peu obscure.

 

Arrivez-vous à vous exporter ailleurs que dans l’Ouest ?

Je pense que oui. Pour tout te dire, en regardant les statistiques de fréquentation de certaines pages internet de nos projets, j’ai l’impression qu’il y a un lien entre les "west coast" : la côte ouest américaine regroupe parfois autant de visiteurs que la côte Atlantique en France. J’y vois comme principal point commun des projets qui n’ont pas vraiment les pieds sur terre. A Los Angeles, la musique colle parfaitement avec la ville, comme une sorte de bande-son. En plus, on est une génération qui possède une base culturelle qui est à fond américaine. Une culture qui est d’abord arrivée de L.A. plus que de New York, notamment par le biais d’Hollywood. C’est un genre de ping-pong.

 

 

OK. Questions plus personnelles, on y arrive. Peut-on dire que tu es un agrégateur de groupes locaux, un entrepreneur musical de cette « Côte Ouest » ?

Non ce serait très prétentieux comme statut. Il est vrai que je sors pas mal, je vais voir des concerts. Je rencontre des gens qui ont pleins de talents, quand je peux leur apporter quelque-chose, j'essaie de le faire. Franchement, je ne sais pas comment l’expliquer. Si je le savais, j’écrirais un livre, ou une méthode. En plus, je ne suis pas quelqu’un d’hyper-extraverti. Je pense que le fait d’avoir joué dans un groupe qui a connu une certaine notoriété et qui a réussi à jouer partout dans le monde, en réussissant dans le même temps à faire profiter les autres de notre expérience, plaide en ma faveur. Quand j’y repense, Minitel Rose, c’est allé très vite. De trois geeks qui faisaient de la musique dans leur piaule, on est passés super rapidement à la scène. C’était vraiment l’époque MySpace, où tu mettais deux morceaux dessus, la semaine d’après tu étais signé, et la semaine d’encore après tu faisais les festivals. On n’a pas vraiment connu l’étape des cafés-concerts, importante dans la vie d’un groupe pourtant.

 

En tant que co-dirigeant du label et chanteur-musicien, arrives-tu facilement à mêler business et vie d’artiste ?

 

On essaie de se repartir les tâches entre les membres du label. Ce qui ne nous empêche pas de donner notre avis sur tout. Ca se passe assez naturellement. C’est l’avenir je pense : tu fais ta musique, tu la produis, tu la sors. Aujourd’hui, faire un Bandcamp et mettre ta musique dessus, la diffuser et la vendre, c’est quelque-chose qui était inconcevable il y a dix ans, si tu n'avais pas l'occasion d'être repéré par la scène et si tu ne faisais pas des démarches pour envoyer ta musique à des labels, tu n'avais quasiment aucun moyen extérieur de savoir si ta musique pouvait plaire à plein de gens ou pas, il y a sûrement plein de musiciens actuels qu'on n'aurait pas connu sans internet. Tout ça pour dire qu'avoir un label, c'était d'abord une envie mais aussi la meilleure manière de faire avancer les choses en pleine crise du disque.

 

 

Et mêler Minitel Rose et Pegase, ton projet solo ?

J’ai vraiment eu du mal à distinguer les deux. J’ai fait pas mal de démos seul lors des tournées Minitel Rose, comme à Berlin par exemple, où le premier morceau de Pegase est né sur le piano d’une loge. Je l’ai posté sur Myspace, il a un peu buzzé, mais je n’avais vraiment pas le temps de me consacrer à un projet solo. J’ai eu besoin que Minitel Rose soit officiellement en "vacances" pour enfin lancer le projet. Je travaille dessus depuis quatre ans finalement. Le 1er EP sorti en avril a été enregistré en juin 2011. Le titre Without Reasons a changé par rapport à la première versionUn pote m’a prêté son studio, avec du matériel que je connaissais. J’ai eu envie d’aller vers des choses plus simples, plus brutes, revenir à la basse, à la guitare mais en gardant les synthés, utilisés de manière plus minimalisteComme je suis batteur, j’avais envie de jouer de mes batteries. Je n’ai pas trop réfléchi. Pour l’anecdote, dans la nouvelle version de Without Reasons, il y a un refrain qui n’existait pas dans celle initiale. Il s’agit en réalité d’un passage que j’avais composé pour une autre chanson. Après avoir enregistré en juin et fait un tour au Brésil puis au Japon, je me suis dit qu’il fallait que je mette en image cette chanson, afin de la sortir. Impossible pour moi de proposer un simple player Soundcloud, où tu checkes tes mails en attendant. J’ai donc fait un clip, avec mon frère et Felix, qui venaient tout juste de monter leur collectif, Incredible Kids. Je leur avais déjà demandé de faire celui de Rhum For Pauline. Comme le dit la chanson, on a travaillé sans trop réfléchir, j'aime quand les choses viennent de manière spontanée.

 

Il paraît que c’est ta copine qui joue dans le clip de Without Reasons ?

Tout à fait. J’avais besoin d’une déesse de la forêt, et elle était mon premier choix.

 

Pour finir, pourquoi Pegase, alors que l’on sait que chacune des deux syllabes qui compose ton nom appartient au champ lexical du prout ?

C’est vrai, ça fait trois fois qu’on me le dit maintenant. J’ai choisi Pegase pour pleins de raisons. Petit, j’étais assez fan des Chevaliers du Zodiaque, et le héros s’appelait Pegase. C’est aussi le logo d’une société de cinéma qui ressemble beaucoup au prénom de mon petit frère. Et puis quand tu es un cheval avec des ailes, tu peux tout faire. Autant parfois tu galères pendant huit mois à trouver un nom, c’est l’enfer, autant là, c’était tellement évidemment. Je ne suis pas un grand gazeur en plus.

 

++ Pegase sera aux Trans-Musicales de Rennes le vendredi 7 décembre, et dans la compilation Une éducation Française Volume 1 (Columbia).

 

 

Guillaume Blot // Photo: Johanna Benainous.