Peux-tu me raconter ton premier souvenir lié au hip hop ?

Kendrick Lamar : J’étais assez jeune, je devais avoir 4 ou 5 ans. J’étais avec mes parents à une fête chez des amis et du gros son hip hop sortait des enceintes et tout le monde souriait et dansait comme des fous. Voilà mon premier souvenir du hip hop : un moment heureux.

 

Tes parents n’écoutaient que du rap à la maison, est-ce qu’ils t’ont influencé dans ta musique ?

Oui évidemment, ils ne jouaient que du gangsta rap donc ça a été vite vu en ce qui concerne mon éducation musicale.

 

 

Comment s'est passée ton enfance à Compton ?

C’était plutôt cool. Mes parents me faisaient confiance et me laissaient sortir. Tous mes potes vivaient à côté de chez moi, on traînait tous ensemble. Il y avait aussi des jours plus sombres avec des cas de violence extrême, c’était moins marrant c’est sûr. J’ai du apprendre à grandir plus vite que la moyenne, à me débrouiller, à être rusé pour éviter de me retrouver dans la merde. Mais de manière générale, j’ai eu une enfance heureuse.

 

Apparemment, tu ne t’es intéressé au hip hop que vers l’âge de 13 ans, avant c’était plus le basket qui t’intéressait c’est ça ?

Oui exactement, c’est arrivé d’un seul coup, j’ai eu un coup de foudre pour le hip hop. Tout d'un coup, je n'ai plus écouté que du hip hop west coast : Dre, Snoop, Tupac.

 

La presse est justement quasiment unanime pour te désigner comme le roi de la west coast, tu le prends comment ?

C’est un énorme compliment, mais pour moi c’est Snoop qui sera toujours le roi, c’est le meilleur, quoi qu’il fasse, c’est génial. Disons que je suis le prince actuellement.

 

 

Tu penses quoi de sa réinvention en tant que Snoop Lion ?

Je trouve ça cool, j’aime. Il sait rester fidèle à ses valeurs et à ce qu’il aime. Il est encore dans le game, il est toujours pertinent et sait se réinventer et juste rester cool. Si tu parles à n’importe quelle personne qui a côtoyé Snoop de près ou de loin, elle te dira que Snoop est quelqu’un de peace, qui veut rendre les gens heureux et fumer sa beuh tranquillement. J’adore traîner avec lui car il a une aura très positive.

 

Tu as dit que Tupac t’était apparu dans un rêve il y a deux ans et qu’il te demandait de ne pas laisser la musique mourir. Quelles drogues avais-tu pris ?

(Rires) Non, je ne fumais pas à cette époque. Je te jure que j’ai vraiment entendu ces paroles et ressenti sa présence de manière tout à fait réelle.

 

Tu as dit que tu voulais porter un message positif à travers ta musique, est-ce une façon de te démarquer de toute l’attitude négative environnant le gangsta rap ?

Non j’ai toujours cette imagerie et cette culture collées à la peau, je n’y peux rien, j’ai grandi à Compton et ça restera en moi pour toujours. Mais ce que j’essaie de faire dans ma musique c’est d’ajouter un twist, une autre grille de lecture qui fait que l’auditeur peut comprendre comme il le veut ce que je dis dans mes chansons. La musique est le meilleur outil de connexion avec les gens. Elle a un pouvoir insoupçonné.

 

 

Tu ne souhaites pas être perçu comme le rappeur "sérieux" de la West Coast avec une conscience sociale trop lourde, mais en même temps, tu te déclares ravi d’être un modèle pour les jeunes. N’est-ce pas un peu contradictoire ?

Non je ne crois pas, je suis heureux d’être un modèle pour les jeunes de Compton en tant qu’être humain, pas en tant que chanteur. Mais les deux sont intimement liés, quand je parle de bonheur, de tristesse ou de dépression sur le disque je sais que les jeunes peuvent s’identifier à moi car au fond, on a le même background.

 

Tu t’es fait connaître par des mixtapes en indé, puis tu as signé sur une major (Universal) et tu as même récemment collaboré avec Lady Gaga. Tu penses qu’il est possible d’être hip hop et pop à la fois ?

Oui bien sûr. Je ne suis pas du genre à  classifier les choses ou les gens. Tant que c’est fait avec inégrité tout est possible, il n’y pas de barrière. Je sais où je dois m’arrêter, je connais la limite entre l’expérimentation et faire de la merde, je ne suis pas bête. Je ne suis pas prêt à me compromettre dans un truc qui n’en vaut pas le coup, et mon entourage est là pour veiller au grain de toute façon.

 

 

Et tu ne penses pas qu’à l’heure actuelle le hip hop est si populaire qu’il est en fait la pop music d’aujourd’hui ?

Oui, d’une certaine façon c’est vrai, et c’est une très bonne chose. Ma mère me racontait l’autre jour que lorsque le hip hop a débarqué, les gens ont pensé que ça n’allait durer qu’un ou deux ans, t’imagines ! Des années plus tard, le hip hop est toujours là, plus fort que jamais. Ce n’est pas une mode, c’est une culture à part entière.

 

Comment as-tu rencontré Lady Gaga ?

Elle m’a juste appelé pour me dire qu’elle aimait ma musique. Ca m’a touché car elle ne vient pas du même monde musical, c’est comme ça que la relation a commencé.

 

Pourquoi n’as tu pas gardé la chanson Partynauseous que vous avez faite ensemble sur ton album?  

C’était un problème d’emploi du temps, j’avais une idée très précise de ce que je voulais faire avec ce disque et quand je voulais le sortir, et rien ni personne ne pouvait aller à l’encontre de ça.

 

 

Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ?

Je n’écoute pratiquement que du hip hop. Il y a un groupe underground que j’adore qui s’appelle SonnyMoon. Anna Wise, la fille du groupe, est d'ailleurs sur mon album. Elle est démente.

 

Tu as écrit une chanson d’amour sur Beyoncé. Tu n’as pas eu peur de la réaction de Jay-Z, tu as déjà eu un retour  de sa part d’ailleurs ?

(Rires) C’était il y a longtemps ! C’était drôle ! Je n’avais pas peur de la réaction de Jay-Z car c’était plutôt marrant et surtout ce n’était pas irrespectueux. J’ai écrit ça depuis la perspective d’un gamin qui se livre à son idole. Je n’ai pas encore eu de retour de Jay-Z ni de Beyoncé d’ailleurs. Je pense qu’on en parlera quand je les rencontrerai, je ne les connais pas encore.

 

Apprécies-tu aussi le hip hop East Coast ? La guerre "West vs. East", c'est vraiment du passé, on est d'accord ?

Oui, ça a été vu et revu il y a des années de cela. Il faut passer à autre chose. D’ailleurs je reçois beaucoup plus d’encouragements de la East Coast que de la West Coast, et les ventes y sont plus fortes.

 

On peut dire que tu es désormais un artiste mainstream, tu apprécies ce statut ?

Oui bien sûr, ce statut ne me pose pas de problème. Je n’ai pas changé, et j’ai toujours autant confiance en la musique que je produis, il y a juste plus de monde qui prête attention à ce que je fais. Et encore une fois, je ne fais pas dans le compromis, donc disons que je vis cela comme un défi de tous les jours. Mon prochain album sera encore meilleur que l'actuel.

 

 

Tu travailles déjà sur le prochain ?

Pas encore ! Laisse moi un peu le temps de respirer. Je pense que les gens peuvent vivre avec cet album pour un an, on verra par la suite.

 

Quel est ton artiste hip hop préféré de tous les temps ?

Je dirais Tupac et puis Jay-Z aussi. Tupac était tellement sincère, ça venait de très loin, des tripes. Il racontait si bien le quotidien des gens, ce qui leur arrivait, il était vraiment unique en son genre, un vrai passionné. Les gens réagissent de la même manière à ma musique, je pense continuer ce qu’il a commencé.

 

Qu’as tu pensé de son hologramme à Coachella ?

J’ai trouvé ça mortel pour les plus jeunes générations. Mon petit frère a 7 ans, il ne savait pas qui était Tupac avant de voir cet hologramme. Il a vu les réactions déchainées des gens, il est allé sur Youtube et a pu comprendre le phénomène qu’il était.

 

Et l’utilisation de l’hologramme en soi, tu en penses quoi ?

Je pense qu’en "one shot" c’est bien, ça a vraiment créé la surprise, les gens sont devenus fous. Mais réutiliser un hologramme une nouvelle fois pour quelqu’un d’autre, ça serait vraiment naze, ringard.

 

Quel est ton morceau de hip hop préféré ?

Je pense que c’est le premier morceau de hip hop que j’ai jamais entendu quand j’étais gosse et c'est Nuthin' But A G Thang.

 

 

Ton album de hip hop préféré ?

C’est dur comme choix mais je dirais le premier album de DMX It's Dark And Hell Is HotC’est vraiment lui qui m’a inspiré pour me lancer dans la musique.

 

Le rappeur avec le meilleur flow ?

Jay-Z, on a l’impression qu’il est en pleine conversation quand il rappe, c’est si fluide, ça coule.

 

Le rappeur avec  les meilleurs lyrics ?

NaS, il est très doué pour le côté descriptif, on s’y croit à fond.

 

Tu as 25 ans et tu as travaillé avec les plus grands : Dr.Dre, Drake, Rick Ross, Pharrell... Quels sont tes prochains rêves ?

Continuer de faire ce que je fais avec la même ambition, la même passion et le même professionalisme. Je suis arrivé à un certain niveau, maintenant il va falloir se maintenir et même aller plus haut ! La longévité est un vrai challenge, c’est excitant et stimulant. Je ne suis pas encore au niveau de Jay-Z, de Dre ou de NaS, mais c'est le but à accomplir.

 

 

Tu as voté ? (L'interview s'est déroulée la veille des résultats)

Oui, pour Obama (il esquisse un énorme sourire et lève son poing en l’air).

 

Tu penses qu’il va gagner ?

Oui, c’est évident.

 

Tu es content de ce qu’il a fait pendant son premier mandat ?

Je pense que quatre années ne sont pas suffisantes pour mettre en place quoi que ce soit. Là, au bout de huit ans on pourra vraiment juger.

 

Tu as envie en tant qu’artiste de t’investir politiquement ?

Oui, mais en tant qu’homme aussi et cela commence à petite échelle, c’est-à-dire dans ma communauté, à Compton. Il faut faire les choses petit à petit, sinon ça n’a pas de sens.

 

 

Sarah Dahan // Crédit Photo : Jeff Forney & Dan Monik.