Au lieu d'aborder directement les sempiternelles questions sur tes origines et tes influences, je préfère te laisser commencer. Comment te présenterais-tu à un public français qui ne sait pas grand-chose de toi ?

Flume : OK. Alors je fais de la musique sous l'alias de Flume, je suis né en 1991 et je vis à Sydney, en Australie, tout près de la plage - dans un quartier qui s'appelle Manly. J'adore surfer, et surtout, là où j'habite me permet d'aller surfer le matin avant d'aller faire de la musique chez moi, l'après-midi. En ce moment, je suis en train de faire ma toute première tournée européenne, et voici la première fois que je me trouve à Paris (et en France en général). En tout cas, le public français réagit vraiment très bien, de ce que j'ai pu voir… Je suis très heureux de commencer à avoir un peu de succès ici aussi, parce que je trouve que c'est un super beau pays !

 

Et avec ton succès actuel justement, tu as vraiment le temps de vivre au quotidien en Australie ?

Effectivement, ces derniers trois, quatre mois, je dois dire que j'étais en permanence en transit : en avion, à l'hôtel… C'est vrai que j'étais très peu chez moi. Quand j'y réfléchis, il me semble bien que ça fait cinq mois que je n'ai pas eu un week-end de libre. Du coup, pour rester inspiré au milieu de toute cette agitation, j'essaie de garder le mode de vie le plus sain possible, dormir dès que je peux… et dans les hôtels, regarder des films pour me relaxer avant mes concerts.

 

Ce qu'on sait de toi, pour l'instant, tient surtout à une anecdote qu'on peut lire un peu partout : que tu as commencé la musique grâce à un programme qui faisait office de cadeau-surprise dans une boîte de céréales. C'est vrai, ça ?

Oui, tout-à-fait. Une fois, vers neuf ou dix ans, je suis allé faire les courses avec mon père, et dans le supermarché, il y avait une pub pour un paquet de céréales dans lequel on pouvait trouver un programme de MAO en cadeau (musique assistée par ordinateur, ndlr). Il s'agissait évidemment d'un programme très basique, permettant principalement d'arranger quelques boucles pré-enregistrées. C'était une boîte de Kellogg's Nutri-Grain ! (Rires) Du coup, j'ai installé le CD sur l'ordi familial, et ce qui m'a tout de suite parlé, c'est le principe-même de la création par MAO : on met la mélodie sur une piste, la basse sur une autre, la batterie sur une troisième, et à la sortie, on obtient le tout fusionné en une seule piste finale cohérente. Ca m'a fait un effet de dingue, de prendre conscience qu'en réalité, une chanson se compose de multiples couches sonores indépendantes. Sur le moment, j'ai vraiment trouvé ça renversant !

 

 

C'était donc un logiciel genre FruityLoops ?

Oh, c'était encore bien plus simpliste. C'était vraiment très basique - ça s'appelait l'Andrew G's Music Maker si je me souviens bien (Andrew G est une célébrité de la radio et de la télé australiennes, ndlr). Par la suite, j'ai cherché un logiciel un peu plus poussé, mais je n'avais aucune idée où m'en procurer un. Alors je suis entré dans une boutique de jeux vidéos : c'était la première chose qui m'était venue à l'esprit ! Là, j'ai demandé au vendeur s'il disposait d'un quelconque logiciel de création musicale. Et ce dernier m'a filé eJay - un logiciel dont je me suis servi pendant pas mal de temps.

 

En fait, niveau techniques de production, tu as plus ou moins gravi les échelons des DAW, en allant au cours des années du plus simple au plus complexe, c'est ça ?

Exactement. Car il se trouve que le vendeur en question, le type derrière la caisse, faisait lui-même de la MAO. Il m'a dit : "tu sais quoi, si tu veux vraiment apprendre à faire de la musique par ordinateur, reviens la semaine prochaine, je vais te graver un CD bourré de programmes de création musicale". J'étais super content, alors je suis revenu la semaine suivante. Le type m'a effectivement filé le CD, et dessus, il y avait FruityLoops, Reason, Cubase, Ableton Live… tous en version crackée ! On était alors autour de 2004. J'ai donc enchaîné avec FruityLoops qui, techniquement, était de loin le plus abordable de tous ces logiciels. Je l'ai utilisé pendant pas loin de cinq ans, tout en m'intéressant progressivement à tous les autres. Et voilà, maintenant j'utilise principalement Ableton.

 

Ceci signifie que tu utilises exclusivement l'ordinateur pour composer ? Tu ne fais aucunement appel à des instruments acoustiques ?

A un moment donné, j'avais investi dans un peu de hardware et je disposais de quelques synthés analogiques sur lesquels je pianotais. Mais il s'est avéré que je passais surtout mon temps à triturer leurs boutons dans tous les sens sans en tirer grand-chose, et je n'accrochais pas vraiment. Au final, j'ai tout revendu. Ce qui fait qu'à l'heure actuelle, je crée effectivement exclusivement sur ordinateur. Et je dois préciser que la configuration dont je me sers pour composer est extrêmement minimaliste : je lance Ableton, j'utilise trois synthés en VST (des synthétiseurs virtuels, qui sont tout simplement des sortes "d'instruments téléchargeables", ndlr), j'ajoute un compresseur virtuel, une piste de retour, je bidouille deux, trois trucs en plus et c'est bon.

 

 

Et tu utilises à fond la fameuse "arme secrète des producteurs d'électro" : le sidechaining  !

(Rires) Exact ! J'adore la compression par sidechaining (technique qui permet de faire "pulser" la musique en rythme, conférant typiquement une tonalité électro à n'importe quel morceau, ndlr) ! J'en mets partout - d'ailleurs, j'ai un modèle de composition pré-chargé qui fait que quand je lance le programme, toutes les pistes sont déjà sidechainées entre elles, avant même de composer quoi que ce soit !

 

Tu as aussi appris à jouer des instruments de manière plus classique ?

Absolument : j'ai fait neuf ans de saxophone. C'est-à-dire plus ou moins pendant toute la durée de ma scolarité. C'était une excellente chose parce que ça m'a donné un très bon aperçu de comment la musique fonctionne "en vrai". Ca m'a permis d'avoir une base de solfège, de comprendre comment les harmonies et les accords s'assemblent, comment les gammes sont formées etc. Ainsi, je sais lire la musique, et ça c'était primordial dans la manière dont j'ai abordé la production musicale par ordinateur. A mon avis, si on commence la MAO sans n'avoir jamais fait de musique auparavant, il se peut que l'on soit pas mal désorienté par le mode de fonctionnement de ces logiciels. Je pense qu'on a plus de mal à saisir quelle méthode de travail adopter, on doit probablement faire face à un grand nombre d'obstacles assez insurmontables si l'on n'est pas extrêmement persévérant. C'est en tout cas ce que j'ai pu observer, car j'ai vu un certain nombre de gens s'essayer de but en blanc à la MAO - et rapidement s'en détourner, frustrés par la complexité de la chose pour des personnes qui n'ont jamais fait de musique de leur vie. J'en conclus donc que parfois, il suffit juste d'un minimum de théorie musicale pour aller très loin par la suite.

 

Si tu as fait du saxo, ça veut dire que tu jouais surtout du jazz pendant ton adolescence ?

Oui, pas mal de blues et de jazz. Mais comme j'en faisais à l'école, ça veut aussi dire que j'étais dans des fanfares. Scolairement, ça m'a en outre permis de passer des diplômes de musique.

 

 

Et ton enfance, elle ressemblait à quoi en Australie ? 

J'ai toujours grandi près de la plage, donc le surf et toute cette culture-là fait partie de ma vie depuis que je suis petit. Musicalement, j'écoutais de la dance, de la trance même, mais j'étais un peu le seul de mon groupe d'amis à être vraiment dans l'électro. Je n'ai pas grandi dans un milieu particulièrement musical. Le frère de mon voisin écoutait de la trance à fond, c'est grâce à lui que j'ai découvert l'électro au sens large, vers l'âge de huit ans. Et d'ailleurs, j'ai commencé par composer des morceaux vraiment kitschs et mécaniques ! (Rires) Quoi qu'il en soit, je me souviens avoir dès le début voulu faire le maximum de musique possible. A ce titre, la découverte de Daft Punk fut, par exemple, un grand choc pour moi. Et du manière générale, de tout ce qui est Ed Banger et house filtrée, Alan Braxe, Mr. Oizo, Mr Flash…

Du reste, pour revenir à ma famille, j'ai une petite soeur. Mais bon, elle, pour l'instant, elle écoute surtout du Justin Bieber et du One Direction ! Enfin, à sa décharge, elle est plus jeune - et ces dernières années, son goût musical a évolué dans le bon sens. (Rires)

 

Il paraît que tu fais de la chillwave, mais on y entend des influences R'n'B aussi, non ?

Je n'y ai jamais vraiment réfléchi, mais c'est vrai… J'adore Frank Ocean par exemple, pour parler de ce "renouveau" du R'n'B / hip hop. Mais je dois dire que ma plus grosse influence reste Flying Lotus. Son troisième album m'a fait un effet incroyable. Je n'avais jamais rien entendu de tel auparavant, et quand j'ai écouté Cosmogramma, je me suis dit "voilà ce que je veux faire, c'est ça le son que je veux obtenir". Sinon, en ce moment, j'écoute beaucoup TNGHT, et Jamie xx dont je suis très fan. Shlohmo aussi - ah, et puis Lunice : pour moi, son EP fut l'un des meilleurs de l'année. Sérieusement, cet album est dingue. D'une manière générale, mes influences sont plus américaines et européennes qu'australiennes en tout cas.

 

Tu samples beaucoup quand tu produis ?

J'essaie de le faire le moins possible. Pour Holdin On, j'ai utilisé la voix d'Anthony White dans une reprise acapella d'Otis Redding. Mais à part ça, ce qui est rigolo, c'est que la plupart des samples vocaux que j'utilise proviennent de morceaux totalement nazes ! (Rires) Tu vois le genre de sons que j'emploie pour obtenir des voix très aiguës, ces trucs que j'utilise par petits bouts ? Hé bien très souvent, je les sors de morceaux de happy hardcore, de trance, enfin bref, des titres à 140, 150 bpm avec des paroles débiles au possible ! Je divise le tempo par deux, je découpe les voix et je les recale harmoniquement. Comme je pourrais le faire avec un instrument. Ce qui, par ailleurs, veut dire que personne n'enregistre pour moi en particulier : je n'ai pas de chanteur ou de chanteuse qui travaille pour moi.

 

Depuis des années, ce coup de la voix rendue artificiellement aiguë est d'ailleurs un gimmick très hip hop. Ils font tous ça, que leur son soit commercial ou pas : DJ Whoo Kid pour 50 Cent, Jay-Z, Kanye West…

Oui, tout-à-fait. C'est peut-être ça qui donne l'impression que je fais des instrus hip-hop. Ce que j'adorerais faire en vrai d'ailleurs. J'aime énormément collaborer avec d'autres artistes : c'est vraiment génial quand tu as quelqu'un qui te donne un avis totalement extérieur sur ta musique, et qui en plus est capable de la transfigurer et d'en faire quelque chose de singulier. C'est le principe de composer une instru en tant que telle : un chanteur transforme ta piste en morceau accompli, en l'amenant vers un horizon musical qui n'a parfois aucun rapport avec le tien. Je caresse d'ailleurs le rêve de travailler avec Oliver Sim de The xx. Sa voix est exceptionnelle. Dans le même ordre d'idée, je serais on ne peut plus heureux de bosser pour Frank Ocean. Ce mec est une sorte de génie de la mélodie capable de rendre n'importe quel riff accrocheur. Pour moi, il est actuellement sans égal.

 

 

Et tu te vois plus comme un DJ ou comme un producteur ?

A fond comme un producteur, aucun doute là-dessus. En matière de DJing pur, j'ai un autre projet musical, What So Not. Pour la petite histoire, j'ai commencé à mixer vers l'âge de 15, 16 ans avec des platines CD : j'allais dans des house parties et je mixais chez des potes, pour des anniversaires… Et sinon, j'ai prochainement dans l'idée de monter un vrai groupe de live, pour faire des concerts complets, avec des instruments sur scène et tout, je crois que ce serait vraiment très intéressant.

 

D'ailleurs, tu as forcément une anecdote débile de concert à nous confier, non ?

(Rires) De concert en particulier, je ne sais pas… Mais l'un des trucs les plus absurdes qui me soit arrivé récemment, c'est quand j'ai trouvé une lettre sur le pas de ma porte. C'était une jeune fille qui l'avait écrite, et la lettre faisait vraiment peur dans son genre. Je ne sais pas comment elle s'était débrouillée pour obtenir mon adresse personnelle, mais c'était bizarre. Je ne sais pas si le succès change le rapport que toi, tu as aux gens, mais c'est sûr qu'il change le rapport que les gens ont à toi. D'un seul coup, plein de gens que je ne connais que très vaguement se sont mis à me recontacter, des filles du lycée que je n'ai pas vues depuis des années se mettent à m'écrire des textos pour qu'on se prenne un café, pour qu'on se voie… Ce genre de trucs arrive un peu en permanence, oui.

 

Et c'est vrai ce qu'on dit sur l'Australie : que la faune y est si dangereuse que là-bas, "everything is basically trying to kill you" ?

(Grand éclat de rire) Ah ça, oui, on a quelques sacrées bestioles ! Mais je crois que c'est surtout la faute de Steve Irwin que tout le monde croit ça maintenant : il a bien réussi son coup, à faire peur à tout le monde avec notre faune locale ! (Rires) On a des trucs mignons pourtant : des koalas, des kangourous… Tiens, à propos, il y a une histoire marrante qui me revient : je me suis fait boxer par un kangourou quand j'étais gamin, je m'en suis pris plein la figure !

 

Ah ah, justement, il paraît qu'ils cachent bien fourbement leur jeu...

C'est clair ! Une fois, quand j'étais petit, j'étais allé faire du camping avec ma famille au beau milieu du bush australien. L'endroit où on avait planté notre tente s'appelait Green Patch, et il y avait des kangourous tout autour de nous. Le matin, quand je me suis réveillé, je suis tombé sur un kangourou non loin de nous. Je me suis approché, et j'ai vu qu'il avait un truc dans l'oeil, je ne sais pas, une poussière, une épine… Je ne me souviens pas bien, je devais avoir quelque chose comme 5 ans. Du coup, j'ai instinctivement tendu la main vers sa tête pour enlever ce qu'il avait dans l'oeil, et vlan ! Qu'est ce que je me suis pris ! (Rires) Je peux te dire qu'ils ont un sacré punch, je l'ai vraiment senti passer !

 

++ Le site officiel, le compte SoundCloud et le profil Facebook de Flume.

++ Le premier album éponyme de Flume, sorti en 2012, est disponible sur toutes les plateformes de téléchargement légal. Retrouvez ici son actualité musicale et la liste complète de ses dernières sorties.

 

 

Propos recueillis et traduits par Scae.