Le rendez vous a été donné au bar du Royal Monceau où nous patientons poliment aux côtés de desperate housewives, de touristes fortunés et de jeunes femmes qui doivent en être à peu près à leur douzième intervention chirurgicale. Cyril Kamar aka K.Maro arrive enfin, presque ponctuel, et il nous faut bien quelques secondes pour le reconnaitre. Finies les chaînes en or et les lunettes de soleil teintées comme on les affectionne tout particulièrement dans la région de Toulon, l'homme est tout de noir vêtu, d'une discrétion déroutante. Nouveau look pour une nouvelle vie. L'interview peut commencer. 

 

Comment s’est passé votre départ du Liban à l’âge de 11 ans ?

K.Maro : Au Liban, il n’y avait à l’époque pas grand'chose de la "civilisation moderne". Lorsque nous sommes arrivés avec ma famille au Canada à Montréal, qui est vraiment une terre d’accueil, très américanisée et très installée dans le système anglo-saxon, ça a été le choc des cultures.

 

C’est là-bas que vous avez découvert la musique ?

Tout-à-fait. C’est à l’école au Canada que j’ai découvert la musique. Mes parents m’ont inscrit dans un lycée français à Montréal : là, j’ai rencontré des potes qui avaient une éducation francophone, on a vite tissé des liens. Dans cette bande de potes, il y avait des gens qui aimaient le rap. J’ai commencé à m’intéresser au rap américain mais j’ai été amené à écouter du rap français très vite - les trucs de l’époque, c’étaient les premiers IAM, le Ministère AMER, NTM... Ce furent mes premiers contacts avec la musique. Puis, j’ai tout découvert en même temps, le rock, le hard-rock, le funk, les vieux classiques, le son Motown, la country.

 

Vous avez suivi une éducation à la française ou plutôt américaine?

Mes parents m’ont inculqué une éducation française. A l’époque, l’élite intellecuelle du Liban était très francophone, voire parisienne, surtout dans le collège où j’allais. Ma mère a été prof de philo pendant 18 ans, donc elle m’a appris énormément de choses, elle m’a mis à la lecture très jeune. Quand je suis arrivé aux Etats-Unis, j’ai tout de suite pensé qu’ils étaient incultes, mais plus tard, j’ai compris que la culture américaine recelait plein d'autres richesses.

 

Pourtant, quand on vous a connu en France avec Femme Like You, vous revendiquiez un côté très américain, très bling ?

Bien sûr. Mais il s'agissait aussi d'un personnage que j’avais façonné.

 

Ah, tout était faux ? C’était une mascarade ?

Nan, pas totalement : si on me croisait à cette période, c’était comme ça que je me comportais dans la vie, j’étais ce jeune parti de rien qui manquait de tout sauf de l’amour de ses parents. J’ai toujours eu beaucoup d’ambition, notamment au niveau de l’argent. Et j’aimais quand même ce que je faisais. Après, on aime ou on n'aime pas, je peux tout-à-fait le comprendre. D’ailleurs, avant Femme Like You, je faisais du rap et mes potes m’ont déconseillé de partir dans cette direction, mais moi j’en avais envie.

En fait, les références américaines ont beaucoup nourri mon imaginaire, j’ai donc joué un certain jeu, pendant quatre ans tout de même... même si je pense que c'aurait pu durer bien plus longtemps. Je commençais à sentir que le personnage devenait plus gros que moi, il prenait le pas sur ma personnalité. En plus, ce délire a mis mal à l’aise ma famille. Les gens pensait que j’étais un mytho, «est-ce qu’il a  de l’argent, est-ce qu’il bluffe ?». Des choses très dures ont été écrites sur moi, ça a blessé mon entourage.

 


 

Oui, je me souviens d’interviews et d’émissions télé où vous vous justifiez sur l’argent que vous gagniez, c’était surréaliste…

J’ai commencé à 21 ans en tant que K.Maro en solo au Canada, puis c’est arrivé un an plus tard en France, ca marchait super bien pour moi. En plus de la musique, j’avais monté des business, des boîtes de nuit : dès que je gagnais du blé, je le réinvestissais dans la musique, et tout cela a donné une dimension irréelle au personnage. Mais aujourd’hui, tous les gamins à Toronto, Chicago et New York veulent être entrepreneurs. Personne ne veut être fonctionnaire aux Etats-Unis ! Tout le monde veut gagner de l’argent, et c’est normal. Quand je suis arrivé en France, j’ai mis du temps à comprendre la mentalité du pays.

Avant de créer à proprement parler le personnage de K.Maro, je faisais déjà de la musique. J’avais senti un buzz dès mon premier contact avec le public, je savais quoi faire pour me faire remarquer des maisons de disques, j’ai dépensé de mon propre argent pour des maquettes, des clips, des concerts. Quand j’allais en rendez-vous avec les maisons de disques je me pointais avec des conseillers, des avocats, je proposais des deals faramineux, je pense que les gens me prenaient pour un taré, et du coup, ils étaient  intrigués et j’ai pu faire monter les enchères. Mon attitude légèrement provocatrice alliée à mon attitude bling ont fait que les gens n’ont pas compris qui j’étais.

 

Vous vous êtes installé en France à quel moment ? 

Je suis arrivé il y a à peu près deux ans. Entre mes débuts sur la scène médiatique avec Femme Like You jusqu’en 2011, je faisais des allers-retours réguliers entre le Québec et la France.

 

Pourquoi avoir arrêté le délire K.Maro ?

Le marketing que j’avais mis en place autour de K.Maro a crée la polémique, j’étais devenu l’un des personnages les plus détestés de France.

 

 

Ah bon, à ce point ?

Ah ouais, fallait vivre dans mes baskets pour comprendre le truc, c’était violent. Y’avait plein de gens qui m’aimaient bien aussi, ce n’était pas non plus l’horreur. Après, les puristes du rap ont pété les plombs et se sont insurgés. Ca s’est calmé aujourd’hui, parce que j’ai fait montre d'un travail plus sérieux que ce personnage qui avait des choses à revendiquer mais qui n’était pas ancré dans les valeurs françaises et qui a donc été perçu comme une provocation pure et dure. Je me souviens qu’on me posait des questions sur mes montres ou sur l’argent que je pouvais dépenser en l’espace d’une soirée. Aujourd’hui, je comprends mieux la mentalité française et je comprends que ça ait pu déranger. Mais on m’invitait sur les plateaux télé pour être le bouffon de service, chez les Ardisson, Fogiel etc…

A l’époque, personne ne parlait de bling, Sarkozy n’était pas encore au pouvoir. Certains ont pris tout mon être comme une provocation : en France, il ne faut surtout pas parler d’argent ni même provoquer la classe moyenne, et certaines personnes pensaient que c’était mon ambition numéro un. Vers 2006, je décide donc de stopper l’affaire et, au même moment, je découvre Shy’m. J’ai tout de suite compris que c’était le genre de rencontre que tu ne fais qu’une seule fois dans ta vie.

 

J’ai lu dans la presse l’histoire de votre rencontre : vous l’avez découverte après avoir écouté sa maquette qui était là parmi tant d’autres sur votre bureau. C'est assez "classique", il n’y a  pas eu un truc un peu magique entre vous quand vous vous êtes rencontrés ?

Bien sûr que si ! Je suis quelqu’un qui est très sensible aux grands artistes, ceux qui dégagent  quelque chose de très fort. Je suis très sensible aux univers personnels, je ne suis pas sensible à une nana qui chante super bien mais qui ne dégage rien. Au départ, la rencontre fut effectivement assez classique - j’ai demandé à la rencontrer car j’avais aimé sa maquette. Elle était hyper timide, j’avais envie d’en savoir plus, on s'est donnés rendez-vous en studio, et là, j’ai tout de suite compris. J’ai eu comme un flash, et ce fut pour partie à l'origine de mon envie d’arrêter le délire K.Maro.

 

Donc, je peux être rassurée : il y a bien eu un coup de foudre avec Shy’m ?

Oui, totalement. J’ai tout de suite voulu être son impresario - je dis bien impresario et pas manager, pour moi manager c’est le mec qui accompagne l’artiste sur les routes et qui dit oui ou non aux gens qui veulent lui parler, et ceci ne correspondait pas du tout à mon envie. J’avais une vision dès le début, j’avais imaginé toutes les étapes de la carrière de Shy’m 5 ou 6 ans à l’avance.

 

Même si on n'est pas forcément fan de Shy’m, on sait qu’il y a eu une évolution dans sa carrière ; au départ, elle était ciblée «urbaine», et maintenant, elle lorgne vers la pop mainstream...

Oui, j’avais une vision sur le long terme. Je lui donnais confiance en évoquant avec elle toutes les étapes qu’elle allait franchir tout au long de sa carrière. Moi même j’ai commencé ma carrière très jeune, j’ai fait trois albums au Canada, deux en France plus le Platinum Remixes, j’avais tout dit, il fallait que je me concentre sur quelqu’un d’autre. Une fois que le fond de provoc'/choc des cultures était épuisé avec le personnage K.Maro, il fallait que je puisse parler de quelque chose d’autre. Je ne voulais pas faire un truc vide de sens, et comme j’avais fait le tour avec K.Maro, hé bien j’ai décidé d’arrêter. Et puis c’était devenu violent, les gens me chiaient dessus, j’avais l’impression vraiment d’être hors-la-loi, comme si j’avais attrapé une gamine quelque part et que j’avais fait quelque chose de pas réglo... je n’ai pas compris toute cette violence à mon égard.

 

 

Certains journaux ont écrit que Shy’m est «votre chose», c’est vrai ?

Oui, je sais à quel article vous faites référence. Il est écrit «elle devint sa chose», le papier est d’ailleurs signé par un journaliste que j’aime bien donc je ne vais pas en dire du mal, mais ce mot est venu gâcher l’article je trouve, ça l’a même sali. C’est un mot qui n’a pas été choisi au hasard, c’est un mot fort et c’est vraiment dommage. J’entends aussi que Sh’ym est ma «muse» : alors oui, dans l’esprit c’est vrai, mais il y a quand même un côté marionnette avec le mot «muse» qui me dérange. Moi, je suis trop fan de ces artistes pop qui ont du culot pour les manipuler de quelque manière que ce soit. Shy’m n’est pas bête ni même mielleuse comme certains veulent bien le faire croire, elle sait très bien ce qu’elle veut. Elle est naturelle, j’ai trop de respect pour la direction artistique que Shy’m me propose pour la malmener. Bien sûr que je l’aide au quotidien, mais les gros délires qu’elle s’est tapés, je les ai subis et j’ai dû les assumer (je parle là de sa robe aux NRJ Music Awards, je n’ai pas eu mon mot à dire). Moi, je prends éventuellement mon téléphone pour appeler TF1 et expliquer que pendant telle cérémonie, Shy’m voudrait faire un tableau, un clin d’œil pour faire passer un certain message sans en faire trois caisses ou sans même s’exprimer clairement sur le sujet (Shy’m est très timide) en solidarité à une communauté qui lui tient à cœur (K.Maro fait référence aux NRJ Music Awards où Shy'm a embrassé l'une de ses danseuses pour marquer son soutien au Mariage pour tous, ndlr). Moi, j’éxecute ses désirs, je tempère et je canalise toutes ses envies. Donc elle n’est en rien ma chose.

 

Il paraît que vous ne vouliez pas qu’elle fasse Danse avec les Stars. Pourquoi ?

Parce que je ne comprenais pas trop le principe de l’émission, il n’y avait eu qu’une saison jusqu'à présent, je ne savais pas si c’était bien pour elle.

 

Vous vouliez avoir le contrôle en fait ?

C’est le genre de situation où les choses peuvent nous échapper, c’est une émission où elle n’exerce pas son métier. Mais Shy’m estime qu’elle a d’abord été danseuse, elle voulait pouvoir laisser libre cours à sa créativité. Moi j’étais contre, parce qu’on n'avait pas encore fini de l’établir en tant que chanteuse, je trouvais que ça allait un peu vite, un peu tôt. Et puis j’ai cédé parce qu‘en discutant avec elle, j’ai compris sa passion. De plus, Fred Pedraza de chez TF1 (département Variété et Divertissement, ndlr) est quelqu’un qui me connaît bien et qui a su me rassurer. J’ai realisé qu’il fallait que je gère Shy’m l’artiste, mais aussi Shy’m la femme.

 

Et dans son tube Et Alors ?, c’est elle qui parle ou c’est K.Maro qui s’adresse à ses détracteurs ?

Auteur-compositeur est un autre chapeau que j’ai enfilé pour Shy’m. Je me suis mis dans sa peau, si vous voulez. Je me souviens d’une conversation qu’on a eue ensemble où je lui ai dit, c’est intraduisible en français : «I wish people would know how fucked up you are» (en VF, j’aimerais que les gens sachent à quel point tu es tarée, ndlr). Il y a un décalage entre ceux qui la côtoient au quotidien et qui perçoivent qu’elle est folle - dans le bon sens du terme - et son image publique. Souvent, elle a des élans de génie, de folie, qui réussissent toujours à me surprendre. J’ai voulu préserver sa folie et la faire mûrir, c’est bien pour ca que je ne l’ai pas faite monter sur scène, même après trois albums, je pensais qu’elle n’était pas prête et je ne voulais absolument pas qu’on croit qu’elle est lisse. Elle est folle, Shy’m, c’est le genre de meuf à se rouler par terre, à se jeter sur ses zicos, elle a quelque chose de  rock’n’roll mais ce n’est pas pour autant qu’elle doit faire des reprises des Rolling Stones, quoi ! Pharrell Williams aussi est rock'n'roll, mais il ne fait pas de rock. Je gère son image, c’est mon métier, sinon je serais juste un confident, un ami. Elle me fait confiance parce qu’elle sait que j’ai été sous le feu des projecteurs, que je connais ce qu’elle traverse, contrairement à un producteur lambda assis toute la journée dans son fauteuil et qui joue occasionnellement de la guitare lors des barbecues en famille.

 

 

Certains comparent votre relation à celle qu’Aaliyah entretenait avec Timbaland. Vous en pensez quoi ?

On ne sait jamais si c’est flatteur ou réducteur, ce genre de petite formule.

 

En l’occurrence, je pense que c’est plutôt flatteur : c’est un parallèle entre l’alchimie  qu’il ya entre ces deux artistes et celle qu’il y a entre K.Maro et Shy’m.

Alors dans ce sens là, je suis d’accord. Shy’m et moi, on n'a jamais forcé ce binôme. J’ai longtemps regardé des binômes en les admirant, genre Clive Davis et Whitney Houston, Laurent Boutonnat avec Mylène Farmer. Je crois que c’était le rêve conscient ou insconscient de tout rappeur ou de tout «artiste urbain» de signer une fille, c’était comme un passage obligé, un concept immuable. Il fallait avoir son label et il fallait avoir sa protégée, mais pour moi, ça allait au-delà de ce simple état de fait : je cherchais une sorte de symbiose. Comme ce que René Angélil a pu trouver avec Céline Dion ; même si leur univers n’est pas le mien, leur relation m’a toujours fait rêver.

Pourquoi Warhol a-t-il un jour dit «the most beautiful kind of art is being good in business» ? Parce que cette phrase n'est pas fausse, elle est même vraie. Je pense qu’on peut être à la fois un artiste, un créatif et être un bon businessman. Prends Jay-Z par exemple : c’est un grand artiste, un grand producteur, c’est lui qui est derrière Rihanna, c’est lui qui est à la tête de Def Jam et son talent est connu de tous. Pourquoi un tel parcours est encensé par les Américains mais ne serait pas possible en France ? Je suis ancré dans la mentalité anglo-saxonne, on peut faire de l’Art tout en étant passionné de marketing. Ed Banger, c’est ça ! C’est un sur-délire créatif, mais hyper brandable. Aujourd'hui, les grandes majors s’inspirent de ces petits cocons créatifs.

 

Justement, comment êtes-vous arrivé à la tête du label Ambitious Boys Club au sein de Warner ?

C’est une longue relation amicale et professionnelle avec Thierry Chassagne, le grand patron de Warner France, qui a rendu ceci possible. Il m’a proposé de me charger de ce nouveau label il y a  quelques années. J’avais fait le tour en indépendant, alors ça m’a interessé. J’ai signé Black Kent qui est dans un esprit rap mais qui est super détente, qui s’en fout des codes du rapgame et qui n’a pas besoin de s’inventer un passé dans le ghetto ; je couve par ailleurs un jeune groupe de pop-rock que je trouve hyper-intéressant et que j’aide à aller à maturité. Shy’m est assez rentable, la collaboration se passe très bien donc elle me permet de faire du développement sur d’autres artistes.

 

 

Le développement d’artistes au sein d’une major est quelque chose qu’on imagine pourtant de plus en plus rare.

Beaucoup de gens ont pensé que je me suis fait acheter par Warner, que je suis fourvoyé au sein d’une grosse major, mais la force ultime de Chassagne est de ne pas me mettre la pression par rapport à l’argent. Moi, je veux faire de la pop : et ça, ça prend du temps pour se développer. Quand la France commencera à exploiter la pop dans le bon sens terme, on aura réussi notre pari. Cela fait bientôt trois ans que je collabore avec Warner et je n’ai jamais eu un seul coup de pression, on me laisse faire mon bonhomme de chemin avec mes artistes. Mais il faut dire qu’avec Shy'm ça se passe bien, donc ça aide à se sentir à l’aise.

Je ne suis d'ailleurs même pas sûr que je serais bon à faire un coup de marketing sur un tube de l’été. J’aime développer les choses, prendre mon temps... avec Shy’m, on a mis un an et demi avant de sortir son premier titre. En France, il y a une routine : on sort un single, on essaie de le passer en radio, et s'il rentre dans le top 40 airplay, on en fait ensuite un clip. Je ne sais pas si certains dirigeants de maisons de disques ont capté que même des inconnus sur YouTube font des clips ! Moi, j'aime bien voir les gens qui chantent, à quoi ils ressemblent.

 

Au final, votre métier c'est quoi ?

Je suis producteur et impresario d’artiste. Je peux m’occuper d’un joueur de foot ou d’une mannequin. Il y a un talent et il y a un être - et cet être apporte à son talent une autre dimension. Le talent au final est quelque chose d’assez commun, et là où moi j’interviens, c’est dans le but de le faire connaître. Aujourd’hui, si l'on se fie à ce que dit la télé, tout le monde a du talent ; apparemment, faire du carwash en maillot de bain à Miami, c’est un talent. Aujourd’hui, le talent ne m’impressionne plus autant qu’avant, on cuisine à la télé, on chante à la télé. Dans ce cas-là, forçons nous à aller chercher la personne magique. Quand je signe un artiste, je ne suis pas inquiet par la concurrence, j’ai l’impression qu’il n’y en a  pas car je crois pleinement en mon artiste et je pense qu’il ou elle est le meilleur.

 

Et Shy’m qui a rempli Bercy, ça vous a fait pleurer ?

Disons que j’ai été très ému. Encore une fois, c’est là où je me rends compte que c’est un métier. Il faut y croire, il ne faut jamais lâcher l’affaire. Il y a du travail, il y a une complicité, il y a du résultat. Si le résultat n'est pas au rendez-vous, alors la confiance des artistes s’envole. Quand elle fait Bercy après avoir rempli deux Zenith alors qu’elle n’a pas d’historique de tournée, c’est fort. Quand je la vois sur scène, je suis à l’aise dans mes baskets. Quand j’entends parfois des branleurs un peu cultureux dirent que des artistes comme Shy’m ne sont pas des artistes complets, ça me rend ouf. Enfin, c’est dit sous cape, jamais en frontal, sinon en anglais on dirait que c’est du «hate». Shy’m elle chante, elle tient les notes et elle danse : pour moi, c’est ça une artiste complète.

 

J’ai vu que vous avez continué à sortir quelques albums uniquement au Canada, pourquoi ? Vous ne vouliez pas vous frotter au «hate» français ?

Non, ce n’est pas ça. C’est une question de revenir et de partager des choses avec mon public canadien. Après avoir sorti ces disques uniquement au Canada, j’ai quand même enchainé avec une tournée de trente dates derrière, j’avais envie et besoin de retrouver mes zicos. Mais j’avais un vrai doute quant à l'accueil de la tournée en France, et comme tout producteur qui se respecte, je n’avais pas envie de me prendre un bide pour me prendre un bide. Donc, je n’ai pas voulu la tenter. Aujourd’hui, on m’a accepté en tant que producteur et visionnaire au service d'autres artistes - je reste donc à ce poste.

Désormais, je n’ai plus envie qu’on m’invite sur des plateaux télé pour que je réponde à des questions à la con sur l’époque de Femme Like You. Je me fous de prouver que je peux renouer avec le succès, surtout en sachant que la donne va être faussée parce que tout le monde s’était déjà foutu de ma gueule à l’époque.

 

Vous vous êtes fait connaître avec l’album La Good Life. C’est quoi la good life pour vous ?

C’est ça : c’est ce que je vis, c’est ma vie. Que demander de mieux que d’arriver avec un  titre qui explose, avec plein de mauvaises langues qui parient que tu vas durer trois mois, et d’être encore là dix ans après ? J’ai gagné mon pari, juste avec ma passion du métier. Je me réfère à des Tommy Mottola, Jimmy Lovine, j’ai aussi  beaucoup lu sur Basquiat qui avait un rejet de l’autorité dans laquelle je trouve une vraie inspiration - il voulait juste s'extirper des limites. En anglais, on dit «think outside the box». Quand on continue à se battre pour ce qu'on veut, ça finit par arriver. Comme j’ai passé beaucoup d’années à me justifier sur K.Maro, sur Femme Like You, sur le bling, alors je me suis fait rarissime dans les médias : je parle juste aux gens qui ont une approche intéressante comme vous chez Brain. Votre magazine a cette culture pop que j’aime, j’adore votre tagline «intellol», c’est bien trouvé ! La plupart du temps les gens smart ne sont pas ceux qu’on pense. Les gens qui sont établis ne voguent pas dans la bonne direction, ils sont dans un bateau en perdition mais pourtant on leur fait encore confiance. Il y a des gens qui arrivent comme des pirates, comme moi, comme Brain, avec des touts petits navires mais ils sont parés, ils sont prêts à l’attaque pour récupérer ce qui leur est dû. Même si on a le respect des anciens, ils faut qu’on y aille, qu’on prenne notre part du gâteau. Mais bon, tout ceci prend du temps, la France est une vieille dame qu’on ne bouscule pas.

 

 

Qui sont vos idoles ? Les musiciens ou les businessmen ?

J’ai toujours été impressionné par les décideurs, les Lyor Cohen, Jimmy Lovine et Mottola que j'ai déja évoqués, les Warren Buffett etc. J’ai commencé à lire Forbes quand j’avais 15 ans. Je surveillais les courbes, j’attendais les top 100 des célébrités, ça me fascinait de savoir comment tel mec a gagné 40 millions d’euros : je me foutais du chiffre, j’étais fasciné par le parcours entre l’idée dans sa tête et le chèque de paie. C’est ce qui a rassuré ma mère, c’est qu’elle a compris que le montant m’importait peu, ce qui m’importait le plus, c’était le challenge. Le montant n'était qu'une récompense avec laquelle je pouvais m’amuser.

 

Quel est votre but ultime ?

Etre influent, apprendre des autres et trouver ma place en tant que leader dans ce que je fais. Je gère des artistes qui ont des choses à dire et j’ai de l’ambition.

 

D’ou vient cette ambition ? Vous dites avoir commencé  le business à 15 ans, est-ce un truc de famille ? Est-ce que vos frères et sœurs, si vous en avez, sont comme vous?

Non, pas du tout. Ma sœur est une grande, grande scolaire, tout comme ma mère. Elle est hyper-érudite, elle a fait de grandes études alors que moi, j’ai décroché de l’école à 16 ans, je suis le mouton noir de la famille ! Mais en même temps ma famille l’a toujours su, donc ça n’a jamais posé problème.

 

Alos pour finir, quel est votre top 5 des artistes de musique «urbaine» ?

- Jay-Z, mais à l’époque des premiers Blueprint : c’est à ce moment-là qu'il a installé un cadastre qui nous sert à tous énormément.

- OutKast : c’est aujourd’hui qu’on réalise la folie et le risque qu’a pris André 3000 à l’époque. Le mec était en jupe écossaise avec les cheveux roses, alors que Big Boi était plus posé, plus conforme à l’idée et aux codes du rap. Ca a donné une magie musicale qu’on peine à retrouver aujourd'hui à mon sens.

- Aaliyah : pour moi, cette chanteuse fut une révélation. Aaliyah, elle avait ce truc en plus  qui faisait que tu voulais la protéger. C’était un génie aussi, quelqu’un de brillant, au delà-même de son entourage.

- Eminem : pour son parcours, et le mec est gifted (doué en VF, ndlr) ! Toute personne qui a rappé sait qu’il y a une technique, et tout le monde a été unanime : ce mec a une technique qui est un don du ciel. The guy is gifted !

- Skrillex : je le suis depuis super longtemps, ce gars est un génie créatif. Le monde s'en rendra compte quand le prochain album de Kanye sortira, car il est produit en grande partie par Skrillex. Ce mec a du talent et du swag. Il faut voir le job de ce mec, c’est un tueur. Je pense qu’il va être reconnu comme un génie, même si je ne sais pas si le dubstep va tenir le coup sur la longueur.

Dans l’idéal j’aimerais bien citer Kanye aussi, mais j’ai du mal. Certes, il a du génie créatif, mais je doute de sa sincérité. Le mec dit détester le show business, les ficelles du marketing etc. et là, on le voit parader avec Kim Kardashian, en couv’ de tous les magazines ? C’est quand même curieux, non ? Humainement, je pense que c’est quelqu’un qui ne s’aime pas, et ça le distancie de son public. Ca se sent : il ne donne pas énormément.

 


++ Le site officiel, le compte Twitter et la page Facebook de K.maro.

 

Propos recueillis par Sarah Dahan.