J'imagine que tu n'es pas né hooligan, ta vie était comment avant ? Tu regardais le foot et tu t'es dit "allez !" ?
Julien : La vie d'une personne normale, qui va à l'école. Je regardais souvent les matchs du PSG, j'habitais juste à côté du Parc des Princes. Un jour j'ai décidé d'y aller. Voilà comment a débuté mon aventure au Parc, à 14 ans.
 
De quel milieu viens-tu ?
Du 16ème, un milieu normal... Dans la moyenne (rires).
 
Et déjà, est-ce que tu aimes vraiment le foot ?
J'ai toujours aimé le foot, et le PSG. Ca a commencé à l'école, où les gens étaient soit pour l'OM soit pour le PSG. J'ai vite choisi mon camp, je me voyais mal supporter l'OM en habitant à Paris, même si à l'époque la majorité des gens que je connaissais supportaient Marseille. Les résultats de Paris n'étaient pas très très bons mais j'ai préféré les soutenir, je dois bien aimer les perdants.
 
Comment tu t'es retrouvé à faire partie des Boulogne Boys ?
C'est tout con, la première fois que j'ai acheté des places, j'ai pris la moins chère qui restait et elle était dans la tribune Boulogne. En ce qui concerne ma véritable entrée chez les Boulogne Boys, c'était au bout d'un an de stade, j'ai commencé à chanter, j'avais pris mes petites habitudes à la tribune Boulogne qui était fort sympathique. La deuxième année, j'ai pris ma première carte d'adhérent chez les Boys, c'était en 2002/2003. Au début, tu n'as qu'à signer un petit papier et chanter... Ensuite, pour adhérer au noyau, aux "vrais boys", y'a du boulot... Beaucoup de déplacements à faire, se faire connaitre, aider pour les animations du stade, et... peut-être avoir le coup de poing facile...  C'était l'un des groupes les plus difficiles d'accès.
 
Donc ça te prenait beaucoup de temps, un boulot à quasi temps plein ?
Pendant presque 8 ans je n'ai fait que ça. Tous mes après-midis, je terminais les cours et j'allais au stade. J'y étais pratiquement tous les jours.
 
Ca a donc dû peser sur tes études ?
Oui, ça a pesé sur mes études. Si j'ai pas eu mon bac, c'est parce que j'étais tout le temps là-bas, en déplacement tous les weekends, parfois même la semaine. Ca m'arrivait de sécher les cours pour ça.
 
Avant ça, tu avais des bons résultats ?
J'avais pas de mauvais résulats, pas de bons résultats, mais ils étaient corrects. J'ai été premier de ma classe une fois (rires).
 
Et tes parents ne se sont doutés de rien ?
Si, ils se sont doutés de quelque chose, de toute façon quand la police toque à ta porte... Ils le voient quand t'as des amis du stade, que tu regardes les matchs de foot tout le temps. Tu mens pas à tes parents, certains peuvent le faire, mais c'est le genre de chose que tu ne leur caches pas. Les premières années, quand j'allais au stade, je disais que je dormais chez ma copine, ou que j'allais faire ci ou ça. Au fur et à mesure du temps, j'ai fini par ne plus leur mentir.
 
 
 
 
D'ailleurs, ça se passe comment pour les filles ?
Ca se passe bien. Elles le savaient, quand tu as une écharpe Boulogne Boys à la maison, alors qu'ils sont en première page des journaux, ta copine le sait forcément. Même si tu dis pas tout. Mais je ne sais pas si ça attire les filles ou pas...
 
Tu te considères comme quelqu'un de violent ou d'agressif ?
Je ne pense pas être quelqu'un de violent ou d'agressif. Je pense être assez ouvert. Mais c'est vrai que le stade te fait entrer dans une sorte de transe. Bon, je suis peut-être un peu plus nerveux que la moyenne, mais j'ai toujours été hyperactif, à l'école j'aimais déjà bien m'amuser. 
 
Dans ta vie de tous les jours, comment tu qualifierais ta relation aux autres ?
Mes relations sont normales, j'ai toujours eu des gens normaux autour de moi. Le foot c'est plus une deuxième vie, un exutoire pour se défouler de sa semaine d'école ou de travail.
 
Comment ça se passe dans ce genre de groupe ? C'est plutôt bonne ambiance ou vous êtes vaches aussi entre vous ? 
C'est une ambiance de fou, la fête à longueur de temps. Tu rigoles tout le temps, tu t'amuses, pas de prise de tête. Entre nous il y a une grosse amitié, il y a quelque chose qui s'installe vu qu'on a le même but, on supporte tous la même équipe et on vit des émotions avec elle. Ca crée des liens qui, au bout de 10 ans, sont toujours forts. On a vécu des choses ensemble, que le commun des mortels, sans prétention, ne vit pas forcément. Mais c'est comme partout, avec l'alcool parfois, il y a des mots plus hauts que les autres, rien de grave.
 
D'ailleurs, est-ce qu'il y a des filles ou c'est juste un truc de mecs ?
On avait une section "girls", mais derrière leur bâche il n'y en avait pas beaucoup. Les filles sont moins enclines je pense à aimer le foot, ou du moins à avoir une aussi grande passion que nous.
 
C'est sexiste ce que tu dis là, non ?
Non, non c'est pas sexiste. Il y a des filles qui étaient à fond dans le foot et se déplaçaient souvent avec nous. Mais c'est vrai que c'est une majorité d'hommes.
 
Pourquoi tu penses qu'il y a moins de femmes alors chez les Boulogne Boys ?
C'est une bonne question, mais dans tous les groupes ultras de France il y a une minorité de filles. Ce n'est pas une question de violence, mais de supporter tout un groupe de mecs qui pissent au milieu du car par exemple.
 
C'est comment le quotidien d'un hooligan ?
Comment c'est le quotidien d'un hooligan... Ce n'est pas un quotidien de violence pure et dure, mais hooligan est un grand mot, un hooligan est une personne qui casse tout sur son passage. Nous, on n'allait pas dans les villes pour tout casser. La violence était entre les ultras, pour montrer qui est le plus fort. Ca restait entre personnes consentantes, tu ne vas pas taper un gamin qui a un maillot de l'OM...
 
 
Et comment tu les reconnais les ultras alors ?
La façon de s'habiller, les écharpes, c'est un style... Tous ceux qui sont casuals, ultras ont des styles reconnaissables.
 
Tu ne t'es jamais dit que tu allais trop loin ou tu n'as jamais eu peur de tuer quelqu'un ?
C'est jamais allé jusque là, je ne suis pas un fou. On se met des droites, mais on ne va pas aller mettre un coup de couteau à quelqu'un. Jamais je me suis dit que c'était allé trop loin. Le but dans nos rencontres, c'est de faire courir le groupe adverse et de montrer qu'on est au dessus, pas de les tuer.
 
Quand on parle des Boulogne Boys, on imagine des gens violents, et fachos... C'est des clichés ?
Détrompez-vous ! Il y a toujours eu un grand patriotisme chez les Boulogne Boys, mais contrairement à ce qu'on peut croire il n'y avait pas de nazis. Les gens qui tendent le bras dans la tribune, c'est un amalgame qui a été fait avec certaines personnes genre skinheads. Malgré ce que tout le monde pense, les BB était un groupe plutôt bon enfant, même si la violence était là à certains moments, il n'y a jamais eu de délire nazi.
 
Alors pourquoi on a cette image d'eux ? 
Si on croit tout ce que les journalistes nous disent à la télé... SI vous saviez le nombre de boys d'origine étrangère, vous seriez étonnés. 
 
Est-ce que tu t'en rendais compte à l'époque ? Tu as des origines disons "étrangères" ça ne t'a jamais posé de problème ?
Oui on s'en rendait compte, et du coup on en jouait peut-être un petit peu. On en a joué... C'était de la provocation. En ce qui concerne mes origines, je n'ai jamais eu de souci.
 
C'est pas un peu difficile d'être traqué par les flics ? Finalement, est-ce que ça vaut vraiment le coup, tu ne serais pas mieux dans une salle de boxe ?
Quand les flics viennent sonner chez tes parents, c'est vrai que c'est quelque chose de compliqué à gérer. Surtout quand c'est juste pour avoir allumé un fumigène dans un stade (il n'y a jamais eu de plainte contre moi), quelque chose qui n'est pas très grave en soit, c'était un peu du harcèlement politique. Les politiques cherchent toujours des excuses pour récupérer des voix, et cherchent toujours a récupérer la moindre histoire pour se faire élire. A l'époque, on faisait la une des journaux, pour rien du tout parfois... Un petit geste de contestations finissait par être une émeute dans le journal. 
 
 
 
C'est pas fatigant de faire la bagarre tout le temps ?
Ca devient une culture au bout d'un moment. Mais ce n'est pas quelque chose dont tu ne peux pas te passer parce que dans la vie de tous les jours t'es quelqu'un de normal.
 
Ca ne déborde pas ?
Ca peut déborder, mais ça reste dans des conditions, vues de mon point vue, "normales". Ca restait dans la culture de la tribune à l'époque.
 
Est-ce que tu épargnes les mecs à lunettes ?
Les mecs mettent des lentilles en général... (rires)
 
Et vos soirées hors foot, elles étaient de quel genre ? Bières et chants païens ou plutôt substances illicites et foutoir ?
Bière, drogue et foutoir. Mais ça dépendait des personnes, moi les putes ça n'a jamais été mon truc. Ca peut être des soirées particulières, mais finalement on est quand même entre nous en train de boire un verre.
 
Maintenant qu'il y a de fortes restrictions et pas mal de surveillance policière, ça se passe comment  pour toi ?
Après trois ans d'interdiction de stade, dont 8 de trois mois, ca va mieux.
 
La dissolution des Boys t'a affecté ?
Oui forcément, au bout de 6 ans dans ce groupe, dont trois durant lesquels j'ai fait tous les déplacements, c'est tout un mode de vie qui bouge. La dissolution des Boys n'a fait que créer plus de problèmes dans le stade qu'en régler, l'encadrement a disparu, on a laissé place aux électrons libres.
 
Qu'est ce que ça t'a apporté ou retiré d'être dans ce milieu ?
Ca m'a apporté énormément d'amis, de frères. Quand on vit des choses comme ça aves les gens, qu'on reste plus de 30 heures dans un car pour aller à Marseille ou Monaco, ça tisse des liens qui sont indéfectibles. En revanche, je dois maintenant faire plus attention, à mon casier judiciaire, la police a notre ADN, on est considérés comme des délinquants au même titre que des violeurs.
 
Quelques mots sur la fameuse banderole ?
J'y étais peut-être... C'était une banderole comme les autres, comme on en faisait tous les weekends pour "charrier" l'équipe adverse. D'un point de vue extérieur, et étant donné le contexte, je comprends que ça puisse être choquant pour des gens qui ne viennent pas au stade. Mais bon, c'était adressé à nos amis supporters, les Red Tiger de Lens, avec lesquels on aimait bien se taquiner. Il faut le prendre au 1000ème degré, c'est de l'humour gras que tout le monde ne peut pas comprendre.
 
 
Propos recueillis par G.D.