C'est donc en plein speed qu'on le rencontre au Floréal où il nous a donné rendez-vous. Il arrive nerveusement, demande à changer de table. Une serveuse lui fait remarquer que ses lacets sont défaits mais lui n'entend rien. Il commande à manger et insiste pour que je prenne quelque chose alors que j'avais déjà mangé («si si, prends un dessert, prends ce qui te fait plaisir, je t'invite») et il nous indique qu'il a regardé Brain et qu'il a trouvé ça chouette. A un moment pendant l'interview, le dictaphone plante, et alors qu'on s'en rend compte un peu tard et tout décomposé, lui nous dit placidement que c'est avec les accidents qu'on crée un vrai truc. Bref, on n'a pas fini d'aimer ce mec qui pense pourtant ne pas être aimable.

 

 

Est-ce que les choses ont commencé à changer pour toi après le petit succès d'Un monde sans femmes qui t'a fait connaître à un public un peu plus large?

Vincent Macaigne : Comme j'ai l'habitude de travailler avec mes amis, ça n'a pas beaucoup changé, si ce n'est que j'ai plus de propositions en tant que comédien. 

 

Justement, comment réagis-tu au fait que pour beaucoup, tu es désormais davantage un comédien qu'un metteur en scène ?

C'est étrange. Je m'y attendais pas. Comme au dernier festival de Cannes j'étais dans plusieurs films, tout ça s'était fait tellement simplement, mais je sais pas encore comment le prendre.

 

Mais tu aimes être dirigé par d'autres ?

J'adore. C'est plutôt sain pour moi car en fait à l'année, bizarrement, je suis plus metteur en scène qu'acteur. J'ai dû décaler un projet à Avignon que je devais faire pour plein de raisons et du coup j'ai beaucoup joué. J'ai aussi mes films à moi en tant que réalisateur. Mais je me lance parfois dans trop de projets, donc je me mets à trop diriger les gens ; du coup, c'est important d'être moi-même dirigé, ça me fait revenir à un autre statut. Ma vision du comédien, c'est d'être dirigé, comme un technicien. Je suis vraiment là pour servir l'univers de l'autre. Je n'essaie pas d'imposer mon univers à moi. Par exemple, chez Guillaume Brac (réalisateur d'Un monde sans femmes et de Tonnerre qui sortira en janvier), c'est vraiment son univers propre qui est développé, pareil pour Justine Triet. Même si avec Justine on a plus de points communs.

 

Et tu connaissais toute cette bande autour de Justine Triet avant ? Car la plupart des comédiens dans La Bataille ne sont pas professionnels, ce sont des amis ou des proches...

Justine, je l'ai rencontrée par l'intermédiaire de Virgil Vernier (réalisateur d'Orléans et qui joue dans le film) dans une fête, je crois. On allait boire des verres ensemble. Tout ça ne provient pas du monde professionnel. C'est pour cette raison que tous ces films arrivent en même temps car ils sont faits par des gens que je connais, à part le film de Sébastien Betbeder (2 Automnes, 3 Hivers, sortie en fin d'année), qui, lui, avait vu Un monde sans femmes. Mais tu sais, moi, je suis davantage metteur en scène.

 

 

Est-ce que tu ne serais pas le "Amalric des années 10" ? Tu pourrais comme lui accepter plus de rôles en tant qu'acteur. Lui voulait être réalisateur, et finalement, il a beaucoup plus joué.

Au théâtre, j'ai fait douze mises en scène, je vais bientôt encore en faire trois ou quatre, je vais réaliser quatre films cette année et là, je suis sur le montage de l'un d'entre eux. Je ne sais pas trop ce que je peux être.

 

Est-ce que tu arrives plus à pécho depuis tes rôles au cinéma ?

Ma vie sentimentale est compliquée depuis toujours. Les rôles, ça ne m'aide pas plus que ça ! A la limite, j'ai plus "d'atouts séduction" quand je mets en scène.

 

Au dernier festival de Cannes où tu étais dans plusieurs films, tu as senti quelque chose se passer pour toi ?

J'étais surtout content pour les cinéastes, car à part le film de Justine, aucun n'a eu le soutien du CNC. Ce sont des films un peu zarbi, pas forcément parfaits au niveau du scénario, et on n'en a pas assez parlé, mais le financement a du mal à repérer ces films-là.

 

Est-ce que tu sens que justement, comme on l'a beaucoup dit, il y a une nouvelle génération de cinéastes qui est en train d'émerger en France en ce moment ? Et d'ailleurs, quel est ton avis sur le reste du cinéma français ?

Je prends des pincettes avec le jeunisme, dans le sens où un mec de quatre-vingt-dix ans peut être aussi jeune qu'un mec de vingt ans, et à l'inverse, un mec de vingt ans peut être bien plus vieux que son âge. Au théâtre, quand tu vois Claude Régy, c'est complètement dingue ce qu'il fait alors qu'il a quatre-vingt-dix ans. Au cinéma, c'est pareil. Evidemment qu'il y a une nouvelle génération qui arrive, et le point commun de tous ces gens, c'est qu'ils étaient tellement en-dehors du circuit qu'ils ont tous été obligés de faire des choses malgré les institutions. Et au théâtre c'est un peu pareil, c'est un truc de fou, le conventionnement des compagnies, ils ont carrément tout raté. C'est un échec total, depuis dix ou vingt ans. Tu ne peux pas plus échouer qu'eux. Personne le dit, alors qu'il s'agit d'argent public. Au CNC, l'affaire prend une vertu autre car c'est vachement mouvant là-dedans : les commissions changent, et du coup, Justine, elle, a eu le CNC.

 

Pendant le tournage de La Bataille de Solférino, où vous avez tourné une grande partie des scènes le jour de l'élection de Hollande, les gens ne savaient pas que vous faisiez un film et il paraît qu'il y a eu pas mal de malentendus avec la foule.

En effet. C'est là que tu te dis que si tu es un père, et que ta femme est tarée et qu'elle emmène tes enfants dans un truc comme ça, il t'est impossible de riposter. A chaque fois que j'essayais de lui parler, elle pleurait parce qu'elle était en train de jouer, et il y avait quatre mecs qui venaient pour me frapper. On n'arrivait même pas à jouer la scène ! Bon, c'est vrai que mon personnage n'est pas normal. Mais je me disais que s'il s'agissait de mes enfants en vrai, ça me rendrait fou. On ne te laisse même pas régler le problème.

 

 

Tous ces rôles que tu as ne te donnent-ils pas une image borderline ?

Non, dans Un monde sans femmes, je ne suis pas borderline. (Il se remet à manger, en silence) Ouais, c'est vrai que je suis un peu borderline. C'est surtout à cause de mes spectacles, les gens pensent que je suis fou.

 

Hé bien, il y a quand même une certaine image qui commence à te coller maintenant...

En fait, je ne m'en rends pas compte. Pour moi, il ne s'agit jamais des mêmes rôles. C'est une vraie chance que de pouvoir travailler avec des cinéastes très différents les uns des autres et avec chacun des envies spécifiques. Et comme en plus ce sont des potes... Je traverse un moment étrange de vie, oui. Ce n'est pas seulement dû au cinéma mais aussi à notre âge. Je suis un mec de troupe, j'aime être en troupe - donc je me retrouve là-dedans. Mais être à ce point dans le collectif comme ça, c'est aussi un défaut car je n'arrive pas à travailler seul. Si je pouvais me passer de l'écriture, je m'en passerais. Mes spectacles, je les écris au jour le jour. Le soir après avoir répété.

 

Comment réagis-tu quand on te compare à Depardieu ?

Ah ouais, j'ai lu ça. Je ne sais pas très bien quoi en penser. C'est gentil car moi, j'adore Depardieu. J'ai essayé de le joindre à un moment donné pour faire un film avec lui. Il est génial. Surtout en ce moment. Un matin, il m'a appelé : «il paraît que tu veux faire un film avec moi. Viens maintenant». Il était six heures du matin. Je suis allé le voir. Je voulais reprendre ma pièce Au moins j'aurai laissé un beau cadavre (adaptation de Hamlet et événement à Avignon en 2011, ndlr), lui donner le rôle de Claudius et remettre mon équipe autour. Mais à mon avis, il ne va pas vouloir. Surtout qu'il m'a demandé s'il y avait un scénario ; je lui ai dit que non, qu'il fallait d'abord qu'il y ait un truc qui se passe et puis qu'on verrait après. Mais bon, voilà. C'est un mec plutôt gentil. Tu as l'impression qu'il a un truc d'enfant en lui. Après, il est rongé par des trucs un peu pourris autour de lui, donc ça doit être compliqué. Mais pour moi, c'est le plus grand acteur français. Je l'ai vu dans le dernier Astérix, il est génial dedans. Les meilleures scènes, c'est quand il parle avec son chien, elles sont sublimes. Il arrive à en faire une chose remplie de poésie alors qu'il est habillé comme un animateur du Parc Astérix.

 

 

Toi, tu te sentirais de faire un gros film commercial comme celui-là ?

Là maintenant, je ne pense pas, non. J'aime bien le burlesque et les trucs marrants, mais ça, ce n'est pas hyper-drôle. J'adore les films de Judd Apatow ou Les Rois du Patin, des films comme ça.

 

Mais on n'a pas d'équivalent de ces films-là en France...

Louis de Funès, c'est vachement bien. J'adore Louis de Funès. J'adore plein de trucs différents.

 

N'as-tu d'ailleurs pas l'impression que c'est un peu ça, ton théâtre, c'est-à-dire le mélange des cultures et des genres qui en font un truc pop ?

Je suis d'accord. Ce que je veux, c'est que par tous les moyens, on entende quelque chose. Du coup, moi, je n'ai pas de problème pour qu'à un moment donné, on fasse une demie-heure de gags pour faire cinq minutes de silence. C'est un risque, mais il ne faut pas avoir peur de se salir là-dedans. Tendre la main aux gens pour qu'il y ait un plaisir et qu'on puisse entendre un truc. Quand j'ai commencé à faire des mises en scène au théâtre, je produisais des pièces hyper-dures et sombres. Ceux qui aimaient savaient à la première minute qu'ils allaient aimer, et pareil pour ceux qui détestaient. Et je me suis dit "plus jamais ça". Maintenant, il faut que les mecs arrivent, se disent quelque chose - et puis qu'en fait non. Je ne veux plus que les gens sachent. J'aime bien qu'ils soient divisés dans leurs goûts. Je trouve cela extrêmement important parce que c'est une manière de prendre la main du public et de l'emmener quelque part où il ne pensait pas forcément aller.

 

Tu as toujours voulu faire de la mise en scène ?

Ma mère est peintre et j'étais plutôt bon en dessin, donc on m'avait mis dans une école où je pouvais faire de la peinture en option lourde. Pour faire chier ma mère, je me suis mis en option théâtre. J'ai fait une classe A3 Théâtre au lycée. Puis j'ai passé le concours de l'INSAS (école de cinéma et de théâtre nationale de Belgique, ndlr) en mise en scène et je l'ai obtenu. Ceci dit, finalement, je suis resté à Paris et j'ai passé le Conservatoire. Mais moi, je croyais qu'au Conservatoire tu pouvais tout faire : des films, jouer, mettre en scène... mais en fait pas du tout. Mais c'est quand même là que j'ai appris ce que c'était que d'être dirigé. Car au début quand on me demandait de faire un truc, je disais non.

 

 

Tu as la réputation d'être un metteur en scène très dur. Alors par exemple, tu penses quoi du Kechiche bashing qui fait les choux gras de la presse en ce moment ?

Peut-être qu'il est dur, mais son film est vraiment beau. C'est grand. Je n'ai pas de problème avec ça, moi. Au théâtre j'ai bossé avec des gens réputés un peu durs et je m'entends plutôt bien avec eux. Je les trouve même gentils en général, alors que les autres leur tapaient dessus - du coup, ils devenaient un peu plus monstrueux parce qu'on leur tapait dessus. Je n'ai pas souvent rencontré des vrais tyrans. Ceux qu'on proclame tyrans, ce sont souvent des gens sur qui l'on tape. Je dis ça parce qu'il y a plein de gens qui disent que je suis chiant, alors forcément, j'éprouve une sorte de camaraderie pour eux. On demande tellement de fois au metteur en scène d'être le gentil organisateur, le "GO"... ce n'est pas ton boulot du tout, et si tu fais un mauvais film ou une mauvaise pièce, on t'en veut aussi ! Quoi que tu fasses, on t'en veut. Je dis ça souvent : «vous allez avoir très peur, ce que je vous demande, c'est de faire le moins de bruit possible, laissez-moi faire». Etre le plus exigeant possible, c'est important.

 

Tu n'as pas peur d'être enfermé dans cette image de metteur en scène relou ou tyran ?

Mais ce n'est pas vrai, je suis gentil. Si je monte une pièce avec juste une table, tout le monde est heureux, parce que les gens sont bourgeois, il veulent rentrer tranquillement le soir chez eux. Du coup, si tu emmènes les gens dans des aventures, c'est comme si je disais «viens on va dehors, il pleut», et on va te dire que c'est chiant. Bah oui, c'est chiant, mais il se passe quelque chose.

 

C'est pour cela que tu es attaché à l'idée de troupe ?

Oui. Mes acteurs - comme mes techniciens - me suivent. On rigole beaucoup. Et c'est plutôt des fous rires que l'inverse. Mais quand tu dépasses les bornes, c'est là qu'il y a dépassement dans le jeu. Après, ça peut rendre fou. Et c'est pour ça que j'aime jouer car cela donne des instants où je suis remis à ma place. Tu peux devenir fou à trop diriger.

 

Et quel est ton rapport à la folie ? Tu sembles pas mal évoquer le sujet en général.

Je ne crois pas être particulièrement fou. Quand je suis acteur, je rentre dans le cadre de mon réalisateur, je fais ce qu'on me dit. Mais en tant que metteur en scène, je fais ce que je veux. J'ai tellement été catalogué dans ma vie dans tout un tas de cases différentes que maintenant, je m'en fous un peu.

 

Là, avec tous ces films, tu vas commencer à être connu...

Ouais, bof, les gens dans mon quartier, ils me connaissent. Mais tu sais, on ne me fait pas trop chier : je ne dois pas dégager beaucoup de sympathie.

 

++ La Bataille de Solférino de Justine Triet est en salles depuis le 18 septembre.

 

 

Romain Charbon // Photos: DR.