Recherche

Interview

Madlib - Take a walk on the mad side

Mardi, 03 Décembre 2013

Son frère s'appelle Michael Jackson (pur hasard) et c'est pourtant pour lui, Otis Jackson, que Dame Fortune décida d'écrire un grand destin. Il a bossé avec MF DOOM, Jay Dee, Talib Kweli et risque de collaborer avec tout ce qu'il y a d'encore vivant et légendaire dans le rap. Discret jusqu'au fantomatique, Madlib est depuis la fin des 90's un pilier de sa discipline. Pourtant lorsqu'on s'adresse à lui… on a le sentiment d'avoir affaire à un mur. Studio cat mal à l'aise hors de sa cage, aussi délicat à apprivoiser qu'un cobra, Madlib comprend les interviews comme des interrogatoires. Néanmoins, l'un des hommes les plus durs à cuisiner du game est passé à table - la nôtre -, et tu peux désormais ranger ta boule de cristal : nous avons quelques scoops.


Avec pour ambition de rester ghetto – et surtout parce qu'il n'y avait pas de place ailleurs – cet entretien a été réalisé dans une cage d'escalier. C'était chelou. Mais c'était bien.

 

J'ai ouï dire que lors de ton set à Londres hier, DOOM et Mos Def sont montés sur scène…

Madlib : Non, DOOM sera avec moi demain, il n'y avait que Mos Def hier. 

 

Ça veut dire que vous avez des choses de prévues tous les deux ?

Ouais, on a bossé sur quelques nouveaux sons, on va sûrement sortir un album ensemble… (DOOM passe dans le couloir, ça le déconcentre, ndlr)… Hey SUPA !

 

DOOM et Madlib aka Madvillain

 

C'est la première fois que tu fais une interview dans une cage d'escalier ?

Ouais, en même temps j'en fais pas beaucoup des interviews… J'espère que tu arrives à m'entendre quand même, hein ? Je ne suis pas très doué pour ce genre d'exercices.

 

Les interviews, ce n'est vraiment pas quelque chose que tu aimes, non ?

Non, pas franchement. Je respecte le processus, je comprends le besoin mais je n'aime pas m'y contraindre.

 

Je comprends - le temps passé en interview c'est du temps que tu ne consacres pas à ta musique…

C'est bien vrai.

 

Tu sais quoi, moi non plus je n'aime pas les interviews, on n'a qu'à discuter. Ça te va ?

Ouais, de quoi tu veux parler ?

 

Du fait que tu ne sortes jamais de ton studio, tu n'as pas peur que ça finisse par asphyxier ton travail ?

Non mec, j'aime faire de la musique. J'y consacre tout mon temps naturellement. Je n'irais pas finir mes soirées dans des gang-bangs tandis que j'ai envie de faire de la musique. C'est ça qui m'excite. Tous les jours. Ça m'excite, en écoutant tout un tas de trucs. Ça m'excite quand j'essaie de les rendre modernes… Non, pas modernes, mais je veux donner mon interprétation de la musique que j'aime. Et je ne dis pas que je n'aime pas les choses d'aujourd'hui, je dis que ce qui m'excite vraiment vient d'un autre temps. Et j'aime les amener au public contemporain.

 

 

C'est ton côté digger qui veut ça aussi. Ça te pousse à écouter des trucs de plus en précis, obscurs et reculés dans le temps.

Ho ouais ! J'en ai des tonnes, mec. Tu n'imagines même pas…

 

Tu as la moindre idée du nombre de vinyles que tu as d'ailleurs ?

Je les compte pas : je les pèse. J'en ai des milliers… Quatre pièces remplies, tu imagines ça ?

 

Je ne peux qu'imaginer. Mais je repense à Mos Def, vous n'êtes pas en train de donner une suite à ce que tu as fait sur The Ecstatic par hasard ?

On y travaille. Il est presque fini, ça ressemblera un peu à ce que j'ai fait pour Talib Kweli sur Liberation. Ça sera une suite logique du premier et de ce que l'on a déjà fait, tu verras.

 

Mais quand j'y pense, tu as un paquet de projets sur le feu : le Rock Konducta, Madvillainy II avec DOOM, cet album avec Yasin (Mos Def), celui avec Freddie Gibbs, et puis j'ai aussi entendu dire que tu planchais sur un album d'électronique pré-Kraftwerk… Tu as combien de vies, franchement ?

Mais c'est parce que je m'ennuie facilement, mec… Quand je travaille, je travaille pendant des semaines sans respirer. Le jour, la nuit, peu importe. Et quand j'arrive à saturation, je prends généralement deux semaines pour écouter de la musique. Donc est arrivé un moment où je me suis mis à écouter de l'indus', ça m'a inspiré et j'ai pris des notes avant de commencer à bosser dessus. Et puis je suis retourné écouter mes trucs de jazz. Tu vois ce que je veux dire ? J'écoute de tout et tout le temps mais je compose, je me protège aussi de ce qui peut m'éparpiller et quand j'écoute de la musique, je l'écoute à fond.

 

Il y a un temps pour tout, non ?

Exactement !

 

Et il vient quand le temps de Madvillain ?

Ha ! Tu connais DOOM non ?

 

Oui, de réputation.

On est tous les deux artistes, on est tous les deux producteurs, on a beaucoup à faire… Et puis entre DOOM et moi, on n'est pas du genre à se caler une session sur un agenda, prendre le parti de bosser non-stop pendant un mois et c'est fini. À chaque fois que l'on se voit, on bosse dessus ; cet album ne finit jamais, on revient sur des détails, on rajoute des titres… On ne va pas s'arrêter parce qu'on a compilé treize titres… Tu vois ? Il a un magnétophone, moi aussi, on chante dessus dès qu'on a une idée, on les confronte dès qu'on se voit et puis surtout on n'a pas un label pour nous dire quand le sortir… Ce boulot, c'est ce qui arrive quand DOOM et moi sommes dans la même pièce, c'est pour ça que Madvillainy II sera la continuité du premier. Il ne sera pas meilleur, il ne sera pas pire…

 

C'est un deuxième chapitre…

Voilà.

 

Et comment est-ce que vous bossez tous les deux ?

On se défonce… (Rires) Tu vois ce que je veux dire : on fume, on écoute de la musique et puis on se lance, on fonctionne comme ça. Je ne te dis pas que ça fonctionne comme ça avec tout le monde, mais avec DOOM, on marche au naturel.

 

 

Justement, tu bosses avec un paquet de MC's : DOOM, Mos Def, Freddie Gibbs... et j'imagine que ce n'est pas le même processus avec chacun, ce sont des objets et des ambitions très différentes qui caractérisent chacune de ces collaborations. C'est toi qui te rapproches d'eux pour bosser avec ?

JAMAIS ! J'attends toujours que l'on vienne vers moi, c'est pour ça que je n'ai pas encore travaillé avec certains MC's que j'adore. Egon fait ça, il fait souvent le premier pas vers les mecs avec qui il veut travailler. Après, pour Gibbs, c'est mon cousin, ça n'est pas un souci de bosser avec lui, et dans le fond, ça n'est pas si différent que de collaborer avec Guilty Simpson : c'est la gangsta mentality. J'ai toujours bossé avec tout type de rappeurs, des gangstas, des mecs plus arty - dans le fond je m'en fous, je ne juge pas les gens.

 

Mais des mecs aussi gangsta, n'est-ce pas difficile de les emmener vers ce que tu fais ? C'est très coloré, loin de la rue dans l'esprit.

Des mecs comme Gibbs, ils comprennent. Il a une vraie sensibilité artistique. Bien plus élevée que la plupart des gangsta rappers. Il kill the beat sur mes prods comme il le ferait pour un morceau gangsta. Et il se rend compte que c'est une chance pour lui d'ouvrir ses horizons, tous les mecs dans le gangsta n'aboutiraient pas au même constat. Il est le nouveau Tupac.

 

Tu le penses sincèrement ?

Ouais ! (RiresMême Tupac dirait ça de lui.

 

Mais tu vois, je ne t'aurais pas vu bosser avec Tupac si tu avais eu l'occasion…

Mais je peux bosser avec n'importe qui. Tupac, ç'aurait été vraiment cool, c'est un mec de la West Coast ! (Rires)

 

C'est vrai que tu as l'air hyper-ancré dans l'Ouest. Il y a des MC's de la côte Est que tu aimes ?

Bien sûr ! J'ai été influencé par la côté Est : Marley Marl, Prince Paul… Ces mecs ont fait mon éducation.

 

 

Et les changements de côtés au sein d'une même carrière, tu en penses quoi ? Type Kendrick Lamar qui se déclare King Of New York ?

Je l'adore. Tu sais que je vais bosser avec lui ?

 

Sérieux ?

Ouais, il est venu me voir dans mon studio. Mais tu sais, ça n'est pas lui qui s'est déclaré King Of New York en premier, toute cette controverse part d'un quiproquo. Lamar se réfère à Kurupt sur Dogg Pound à l'époque où il voulait défier tout le rap game. C'est très malin de sa part, ça lui permet de jauger sa popularité et de faire parler de lui. Lamar est vraiment quelqu'un de malin.

 

Je pense à autre chose : tu as samplé tous les genres, tu écoutes tous les genres, mais est-ce qu'il y a un genre qui reste rédhibitoire pour toi ?

Je ne sais pas… La country, c'est vraiment dur pour moi. Mais je suis sûr que quelque part, il y a un titre de country qui doit être génial. Tous les genres ont un titre génial, il faut juste le trouver.

 

Mais je me demandais pourquoi sortir un Rock Konducta en 2013 ? Pourquoi te pencher sur le rock maintenant ?

Mais je me suis toujours penché sur le rock. J'écoute autant de rock que j'écoute de jazz. L'album est prêt depuis une éternité et je dois t'avouer que je ne sais pas pourquoi on ne le sort que maintenant. Je crois juste qu'à un moment donné, j'en ai eu marre de le laisser traîner et que je l'ai fignolé pour le sortir. Mais contrairement à ce que l'on pourrait croire, ça ne va pas être un album de psyché. Je vois écrit partout que ça va être un album de psyché. C'est à cause du single, mais en vrai, il va y avoir du rock, du punk, de l'indus' - c'est un vrai box set comprenant tout un tas de mélanges.

 

 

Mais tu as commencé avec le jazz… (il me coupe, ndlr)

J'ai commencé avec le jazz bien avant le hip-hop tu sais ? Mon oncle traînait et jouait avec Dizzy Gillespie, j'ai entendu du jazz toute ma jeunesse. Ça a toujours été le jazz en premier pour moi.

 

Mais justement je me disais que quoique tu fasses et quelque soit le style, ça reste toujours du jazz. Du moins dans l'esprit. Quoique tu fasses, tu l'accomplis comme un jazzman.

Ho ouais ! Bien entendu : j'ai été élevé comme ça. Je conserve toujours quelque chose qui a trait à la liberté, à l'improvisation, je laisse le hasard s'insinuer dans mon travail… Ouais, je serai toujours un jazzman.

 

Et il y a quelque chose d'intemporel dans ta musique. C'est dû au jazz aussi ? Ce que je veux dire, c'est qu'on peut écouter le Jaylib dix ans après, il est toujours d'actualité ; cet album ne prend pas une ride.

Peut-être déjà parce que je prends un temps dingue pour tout faire. Comme je fais des tonnes de choses en parallèle, ça prend des années avant que j'aboutisse à un projet. Tu ne peux pas t'accrocher à une mode dans ces conditions. Ensuite, oui, j'écoute des choses profondément intemporelles, en tout cas je les aime pour ça, ça joue. Je n'écoute pas la radio. L'actualité musicale est quelque chose d'assez flou pour moi. Mais en tout cas, c'est cool que tu puisses écouter mes albums dix ans après, moi je n'y arrive pas. Pas plus dix ans après que dix minutes après, d'ailleurs !

 

Comment ça se fait ?

Je ne sais pas. Je tourne la page. Une fois que c'est fait, je ne veux plus revenir dessus. C'est très souvent enregistré en une prise, je ne polis pas mes prods, elles sont brutes.

 

Jaylib me fait penser à autre chose : tu ne rappes plus. Comment ça se fait ?

Je n'ai jamais été un rappeur… Je rappe encore pour Quasimoto mais… c'est vraiment pas mon boulot. Et puis je ne suis vraiment pas une bête de scène, je suis fait pour le studio.

 

En parlant de Quasimoto, comment ça se fait que cette bestiole imaginaire ait reçu un certificat de membre d'honneur de la ville de Los Angeles ?

Je crois bien que quelqu'un a été viré après ça.

 

Tu veux dire que Los Angeles a décerné un titre de membre d'honneur à un rappeur fictif sans savoir qu'il n'existait pas ?

Ouais… ! (Il est pris d'un fou rire, ndlr) Je pleurais de rire quand j'ai reçu ce truc ! Sans blague, ils décernent ça sans prêter la moindre attention au destinataire apparemment. C'est gratifiant, tiens…

 

 

C'est une fierté quand même d'avoir reçu un pareil titre ? Même s'il est destiné à ton double ?

Ouais. Un soir mes parents me demandaient comment j'allais et je leur ai répondu que j'étais citoyen d'honneur de la ville. Ça ne va pas plus loin que ça ! (Rires)

 

C'est vrai que tu es quelqu'un de très humble. Comparé à un autre type de producteur comme Kanye West

Kanye West ? Il est passé à mon studio aussi.

 

Lui aussi ?! Mais qui n'est pas passé dans ton studio ? Pourtant vous semblez si opposé, tu es très discret, lui déclare qu'il serait Dieu

Mais c'est pour ça qu'il est une star. Et c'est pour ça que je suis tranquille ! (Rires) Si je disposais d'un ego un peu plus gros et que je m'habillais un peu mieux, ça ne signifierait pas que je serais meilleur, mais je pense qu'on me connaîtrait beaucoup plus. Quoi qu'il en soit, ça n'est pas ce que je veux.

 

Mais tu n'as pas l'impression que ça puisse jouer un mauvais rôle sur ta musique de ne parler que de soi, de ses fringues ou de son statut divin ? Ça éclipse ce que tu fais : de la musique.

Que l'on s'entende bien : je respecte l'individu, mais ça n'est pas vraiment ma manière d'envisager les choses, ça non. Après, lui c'est un personnage, il est fait pour ce genre de numéro.

 

 

Et en parlant de Dieu, enfin de celui qui n'est pas marié à une sœur Kardashian... tu es un homme religieux ?

Oui, bien sûr. Je ne suis pas hyper-pratiquant, je ne le revendique pas dans ma musique, je n'endosserai jamais un rôle de prédicateur, mais je suis croyant. Pourquoi me demandes-tu ça ?

 

Parce que quelquefois dans ta musique - souvent même - surtout dans tes productions instrumentales, il y a quelque chose de proche de la transe religieuse, quelque chose de plus grand que la musique, une mystique ésotérique, qui dépasse l'homme.

Waouh ! Tu sais que j'ai entendu ça très peu de fois dans ma vie, mais à chaque fois, ça m'a énormément touché.... Mais je ne fais rien dans cette direction. Si tu le ressens comme ça, de manière chamanique, je le comprends très bien et je trouve ça très gratifiant - mais en toute honnêteté, ça n'est pas calculé. Mais merci, mec ! 

 

++  La page Facebook, le compte SoundCloud et le compte Twitter de Madlib.

++ Rock Konducta Vol. 1 de Madlib est à paraitre en décembre. En attendant, les autres productions du musicien sont disponibles sur iTunes.

 

 

Matt Deshours // Photos: DR.



Articles du même auteur


Articles relatifs :

Stromae - Wolfgang Amadeus Stromae

Bob Mould - Le dernier des Mohicans

Montreal Summer Quizz


Commentaires

Les commentaires sont modérés.
  • Leo - Vendredi, 13 Décembre 2013

    Un peu naze comme interview, non ? Dommage.

  • mmmmmai - Mercredi, 04 Décembre 2013

    Wouaaaaaw! Quel mec! Quelle interview! Quels talents!

Nom :

Email :

Titre :

Message :

Êtes-vous un robot ?

(vérification: oui ou non)

derniers articles archives