Bref, si l’on en croit ces vétérans, Europunk relève de l’attentat ourdi par d’odieux hipsters contre la mémoire sacrée du punk. Sans aller jusque là, il est certain que la vue du catalogue de l’expo fait sourire. Moyennant quarante (40 !) euros, l’épais volume compile de belles reproductions sur papier glacé de fanzines photocopiés sur du PQ à l’époque, ha, ha. Mais la mine réjouie du public de la Cité de la Musique prouve que, finalement, l’expo a malgré tout du bon. L’air stupéfait de certains de ces braves gens face aux graphismes des fanzines, affiches ou pochettes présentés a en effet quelque chose de réjouissant, ce d’autant plus qu’il y aura forcément des individus qui chercheront à approfondir une fois rentrés chez eux, par exemple en écoutant certains des groupes keupons primordiaux.

 

Le punk français première période

 

Tout à fait logiquement, Europunk présente de nombreuses de réalisations du collectif Bazooka (les graphistes Kiki et Loulou Picasso, Olivia Clavel, Bernard Vival, etc.), qui se fit remarquer à la fin des années 70 en dessinant bon nombre de pochettes et affiches, et surtout en réagissant à chaud à l’actu dans les pages de Libération (à l’époque un journal d’extrême-gauche). Mais ils y allèrent un peu trop fort et furent expulsés par l’équipe du quotidien qui les aida néanmoins à créer leur propre canard, Un Regard Moderne. Kiki Picasso, l'un des piliers du collectif qui est aussi le père du cinéaste Kim Chapiron et de la chanteuse Mai Lan, raconte comment l'on devenait punk.

 

Kiki Picasso, Pour une dictature graphique, maquette pour Libération 1977, bromure sur gabarit de montage, collection Kiki Picasso

 

Quels étaient tes centres d’intérêt quand tu étais adolescent ?

Christian Chapiron (Kiki Picasso) : J’avais une culture lycéenne. J’étais un peu baba cool quand j’étais petit. J’avais les cheveux jusqu’aux épaules, j’écoutais Frank Zappa, Pink Floyd, Ten Years After, Gong avant l’arrivée du punk et tout ce qui a suivi derrière. On était politisés, c’était assez étonnant. On allait dans les librairies, chez Maspero à St-Germain (François Maspero, l'éditeur, libraire et écrivain engagé, ndlr). Quand j’étais tout petit, j’étais en pension et j’écoutais les comptes-rendus des barricades sur un transistor microscopique, la nuit. J’avais l’impression d’y être ! Comme mon père est photographe de cinéma, j’ai été aussi bibliophile. J’ai passé ma jeunesse à fouiller dans sa bibliothèque où je trouvais des trésors, des images.

 

Quand as-tu commencé à dessiner ?

En fait, je commence très tard ! Je commence presque après l’orientation scolaire. Je n’ai jamais dessiné quand j’étais petit. J’étais en rupture scolaire totale, viré de toutes les écoles. Mes parents étaient désespérés. Ils m’ont envoyé dans un truc d’orientation et les mecs ont dit : «il est bon soit pour la menuiserie, soit pour le dessin !» Sur le moment, je me suis dit que la menuiserie n’était pas a priori un très bon plan, bien que, finalement ça aurait pu être marrant ! (Rires) Je me suis donc lancé dans le dessin. On peut dire que les mecs ont été assez efficaces… Ils ont bien fait leur boulot ! Ils m’avaient juste demandé de dessiner un arbre et, pourtant, je ne dessinais jamais !

Bazooka est justement un croisement entre la culture lycéenne de l’époque qui mélangeait l’engagement politique contre la guerre du Viêt Nam, le pacifisme, l’arrivée des drogues comme le LSD et le cannabis qui commençaient à arriver au compte-gouttes sur la jeunesse, et une culture Beaux-Arts. Nous ne sommes restés qu’un an aux Beaux-Arts mais on a vraiment cette culture et, finalement, c’est le mélange de tout ça qui a créé l’impact Bazooka. D’une certaine manière, on a touché notre génération.

 

Bazooka Productions, Kiki Picasso, Libération 29-30-31/10/1977, p. 18

 

À cette époque, il se passait beaucoup de choses en BD : Pilote, L’Écho des Savanes, Métal Hurlant... Tu étais branché BD ?

Oui, bien sûr. J’étais fan de Druillet, de Gir, de Gotlib, de Tintin. Il y a des gens qui disent que Tintin est un salaud de réac', mais pour nous chez Bazooka, faut pas toucher à Tintin, c’est sacré ! L’école belge fait partie des choses sacrées auxquelles on n’a pas le droit de toucher, au même titre que Walt Disney d’ailleurs. Toute cette culture sur laquelle se greffe la culture comix avec des gens comme Crumb - qui arrivent quand on est presque en école d’Art.

 

Comment expliques-tu que le travail que vous avez réalisé à cette époque fasse toujours mouche ?

C’est toujours un peu mystérieux mais il y a eu la détermination de vouloir fabriquer, inventer et créer en se foutant des structures qui existaient déjà. C’est bizarre d’ailleurs que ça n’arrive pas plus fréquemment dans les écoles d’Art. On s’est rencontrés dans un atelier aux Beaux-Arts et, normalement, ça devrait être dans des endroits comme ça que devraient se créer les groupes d’action artistique. On avait une volonté d’action que beaucoup de gens n’ont sans doute pas. Mais déjà à l’époque, les gens qui étaient dans les écoles d’Art visaient une carrière dans la pub, les galeries, les institutions culturelles. Et c’est aussi notre non-fascination de tout ce monde-là qui a créé d’entrée la différence avec Bazooka. Finalement, il y a très peu de gens qui se disent qu’il existe un autre passage que le chemin habituel. À mon âge, je ne suis toujours pas au Centquatre, au Palais de Tokyo, etc. et je ne veux vraiment pas y être. En ça, je continue ce travail…

 

Bazooka Productions, Olivia Clavel et Kiki Picasso, Libération 04/08/1977, p. 15

 

Donc l’institutionnalisation de l’Art…

...Est totalement négative, c’est une catastrophe absolue, bien évidemment !

 

Pourtant beaucoup d’artistes se satisfont de cette situation.

C’est aussi pour quoi on travaille, finalement. Je n’ai pour ainsi dire jamais fait d’expo. Une expo traditionnelle, j’appelle ça «mon cul, ma bite». Ça ne me viendrait pas à l’idée d’aller mettre mes tableaux dans une galerie, ça serait presque triste voire mortifiant !

 

Mais l’expo de tes œuvres à la Cité de la Musique se fait bien sûr avec ton accord ?

Bien entendu, mais je trouve ça toujours un petit peu triste. En tant qu’artiste, on est obligé d’avoir une certaine renommée, donc quand l’extérieur valorise notre travail, on laisse faire. Maintenant, c’est cool que les gens s’intéressent à Bazooka ! (Rires) Mais Bazooka n’a plus aucun sens sur les murs des institutions… Bazooka a du sens dans les journaux, en pleine action avec le monde qui est en résonance autour ! Au contraire, sortir les images pour les mettre dans des jolis cadres qui se baladent, c’est fini. Ça ne me dérange pas, mais ça ne me viendrait pas à l’idée de le faire tout seul. Mais si les gens viennent me voir, je dis oui. En plus, les originaux ne sont pas faits pour être mis sur les murs : ils sont tout pourris, avec le temps. (Rires) Ce sont des trucs qui sont en dehors de la logique du dessin fait pour être encadré… Chez nous, tout se casse la gueule - et c’est sûr que ça sera peut-être les dernières fois que les gens les verront parce qu’ils sont en train de dégager ! (Mort de rire)

 

À un moment, vous êtes allés trop loin pour Libération. Le journal vous a chassés ?

On n’a pas vraiment été chassés parce qu’ils nous ont carrément financé un journal (Un Regard Moderne, ndlr). Ils ne voulaient plus qu’on intervienne sur les événements à chaud alors que c’était ça le grand intérêt de la chose. On parlait de l’impact de Bazooka… Imagine un groupe d’artistes un peu efficaces qui se retrouveraient au JT de 20h de France 2 et qui pourraient réagir en direct avec les outils numériques d’aujourd’hui… On s’en souviendrait pendant cinquante ans ! Les artistes peuvent avoir de l’impact s’ils se retrouvent dans des supports qui le permettent, ce qui est rare aujourd’hui. Aujourd’hui, on n’a pas toujours envie de ce genre de choses. C’est bien d’être super cool…

 

Kiki Picasso et Loulou Picasso, Les animaux malades : Mon papi s’appelle art moderne, B.D. Paris 1977, offset sur papier, collection Kiki Picasso

 

Il y a plus de conformisme dans les médias actuellement qu’à l’époque de Bazooka…

Dans les médias dominants, oui ! C’est dans ces médias que l’impact serait plus fort, sous réserves que le sujet soit bien choisi bien sûr. Bazooka avait la volonté d’être efficace dans le choc. (Rires) Aujourd’hui, on n’a pas toujours forcément envie de provoc'. On a envie d’être adouci par des choses comme ce qu’on voit dans les rue des Londres où il y a des petits messages "Enjoy", "Sympa", "Tout va bien", "chut", "calme" !

 

La beauté des clips de FR3 1979 mise au service d’un groupe de jeunes gens qui n’aiment pas les vieux

 

Ça fait penser aux messages subliminaux du film Invasion Los Angeles

C’est un petit peu ça. Finalement, ça serait trop facile de foutre le bordel en ce moment.

 

Tu trouves que les gens sont endormis ?

Non, ils sont surtout préoccupés par leurs problèmes de survie. Leur instinct de survie monopolise toute leur énergie. Dans l'un des films de mon fils, on entend la phrase «prêt à tout pour rien du tout». En ce moment, il y a très peu de gens qui sont prêts à tout pour rien du tout. Pour être d’avant-garde en ce moment, il faut être prêt à tout pour rien du tout parce que tout le monde est prêt à tout pour un quelconque rendement. En fait, il suffirait d’être prêt à tout pour rien du tout pour inventer, finalement.

 

Couverture de Kiki et Loulou Picasso

 

Dans une interview, tu disais ne jamais avoir vu de rédacteur en chef de grand média qui ne prenne pas le public pour un idiot. C’est toujours d’actualité ?

Ah oui ! Totalement et c’est terrible, terrible. Heureusement, il y a le spectacle où, là, c’est autre chose. Il n’y a pas que les journaux et les télévisions comme médias, il y a aussi les salles de concerts. Comme autre média, il y a aussi le cirque. Je travaille d’ailleurs depuis quelques mois avec le Cirque Électrique. Dans les médias artistiques, on réussit encore à considérer que le public n’est pas abruti, alors que dans les grands journaux d’information, c’est le cas depuis longtemps… Le moment où Bazooka est entré dans un quotidien est un moment unique qui a dû servir de cas d’école à tous les autres journaux pour éviter que cela ne se reproduise plus jamais. Et il n’est plus jamais arrivé depuis qu’un groupe d’artistes ait un minimum de liberté à l’intérieur d’un quotidien d’informations grand public…

 

Tu t’es intéressé extrêmement tôt à la vidéo aussi, non ?

Dès 81, je m’excite à fond sur l’arrivée des premiers ordinateurs avec palette graphique qui sont quelque part les ancêtres de Photoshop. Je m’excite au point de monter une structure de production et d’avoir toutes les machines.

 

C’était après le générique de Chorus ?

Là, on était encore en dessin animé traditionnel. J’arrive justement sur les premiers ordinateurs parce qu’on fait alors du dessin animé en banc-titre et qu’on fait des habillages télé comme Chorus. J’en ai aussi fait pour des émissions pour la jeunesse, et c’est en faisant ce genre de boulots que je suis arrivé aux premiers ordinateurs. À cette époque, je dois être sans doute le seul artiste indépendant qui a un studio de machines professionnelles. Comme je m’excite sur les bécanes, je vais jusqu’à les acheter, et c’est pour les rembourser que je finis pendant une dizaine d’années à ne faire que des boulots à la télé où je travaille sur des émissions pour la jeunesse.

 

Générique de l’émission Chorus sur Antenne (future France) 2

 

On n’a jamais eu accès à autant d’images. Que t’évoque ce flux perpétuel ?

Bazooka était déjà confronté au flux puisqu’on avait accès au Bélino (bélinographe, appareil permettant la transmission de photos par liaison radio, ndlr). Les photos tombaient jour et nuit mais c’était assez exceptionnel d’avoir accès à ce genre de choses à cette époque. C’est aussi grâce à ce genre de trucs que Bazooka s’est retrouvé à être assez précurseur et a pu intervenir à chaud, ce que finalement, les gens font depuis qu’ils ont internet. Je n’ai pas le temps de passer un mois sur une image. Le flux d’images qui nous envahit est tellement fort qu’il faut presque se mettre à sa vitesse, on n’a presque plus le temps de réfléchir - et c’est ça qui est excitant, j’adore être pris dans le flux ! Celui-ci te porte vraiment. Mais le flux, c’est aussi la musique. J’ai souvent travaillé dans la musique et j’ai toujours trouvé qu'elle est plus rapide. Quand on fait de l’image, on a du mal à suivre la vitesse de la musique, en particulier quand la vague techno est arrivée avec ses rythmes très rapides. Pour être au niveau, l'image doit être plus rapide que le son au montage, et quand on est en train de travailler, c’est assez étonnant d’être emporté par la musique. C’est pas nous qui entraînons le son, c’est la musique qui nous tire !

 

Seul groupe punk français de la fin des années 70 encore en activité, LSD sortira son prochain album en mars prochain. En attendant, un hymne aux habitants de la zone 4 du Navigo

 

J’ai vu que tu avais illustré les Nouvelles Haschischiennes (recueil de nouvelles, ndlr). C’est un choix politique ?

C’est un choix politique, entre autres. Bien évidemment, je suis pour la dépénalisation mais pas que du cannabis, je suis pour la dépénalisation de toutes les drogues sans aucune arrière-pensée. (Rires) On se demande pourquoi on est encore là en train de ramer après tellement de temps, c’est épouvantable, super-chiant ! C’est quelque chose à gérer mais ce n’est pas à l’Etat de le faire. Et ce n’est surtout pas à l’Etat d’envoyer les gens en prison ou de faire chier les gens de soixante ans qui fument depuis quarante ans. Mais je ne suis pas militant pour autant. En fait, je milite pour toutes les libertés individuelles au sens large : droit à l’euthanasie… Droit à tous les comportements possibles ! (Rires)

 

 

++ L'exposition Europunk se tient jusqu’au au 19 janvier 2014 à la Cité de la Musique, dans le 19ème arrondissement de Paris. A visiter, la librairie Un Regard Moderne, qui a été immortalisée par William Gibson dans Histoire Zéro (10 rue Gît-le-Coeur, 75006 Paris).

++ Ilustrées par Kiki Picasso, les Nouvelles Haschichiennes de Shilum sont sorties aux Éditions Calumet et aux Éditions du Lézard.

++ Enfin, à l'occasion de l'expo, Born Bad Records a sorti PAINK – French Punk Anthems 1977 – 1982, une compilation de raretés punks made in France.

 

Ami lecteur à la recherche d’informations supplémentaires sur les punks, lis donc les beaux articles que Brain a consacré à Métal Urbain ou aux Olivensteins, et notre saga Night of the Living Punks !

 

 

Olivier Richard.