Vous avez grandi à Detroit dans les années 60 au beau milieu de la période Motown, quels souvenirs gardez-vous de cette époque ?…
Bill Adler : Je suis né à Brooklyn et j'ai grandi à Detroit. Motown a vraiment commencé à exploser en 1962/1963, exactement au moment où je commençais à écouter quotidiennement la radio. Detroit est en déclin depuis une génération maintenant, mais quand j'étais gamin, c'était une ville en plein boom. C'était une période magnifique, une ville géniale pour un jeune adolescent. Particulièrement au niveau de la musique. On entendait des morceaux à la radio qu'on ne pouvait entendre nulle part ailleurs, des trucs comme Junior Walker And The All Stars. C'était la grande époque de la radio, ce n'était pas aussi stratifié qu'aujourd'hui. Sur la même station, dans la même heure, il y avait du Motown, Wilson Pickett, Sam & Dave, The Beatles, The Animals, The Who.… C'était fabuleux.

Vous étiez passionné de musique en général ou plus particulièrement de musique afro-américaine ?
Je ne faisais pas vraiment la différence. C'est vers 17 ans que je me suis rendu compte de l'importance de la contribution des Afro-Américains. Vers 18 ans, je suis devenu un disc jokey sur une petite radio universitaire. Trois ou quatre ans plus tard, j'ai commencé à écrire des articles sur la musique. À ce moment, j'avais pris conscience que la majorité de mes héros musicaux étaient Noirs. Ça a influencé ma vie entière. Me voilà 30 ans après, toujours immergé dans la même communauté.

Pourquoi avoir déménagé à New York en 1980 ?
J'y ai passé les cinq premières années de ma vie et j'y retournais au moins une fois par an par la suite. Je savais qu'un jour je partirai y vivre. Dois-je vraiment expliquer pourquoi New York est une ville fantastique? Tout le monde sait à quel point New York est une ville incroyable. Il n'y a pas un jour qui passe où je me dis à moi-même à quel point je suis heureux de vivre ici.

 


C'est par le biais de votre activité de journaliste freelance que vous avez rencontré Russell Simmons après avoir déménagé en 1980 ?
En arrivant à New York, j'avais un pied dans la porte du Daily News. Vu que c'était un journal local, je leur ai proposé un papier sur Kurtis Blow, qui venait de sortir son deuxième single, The Breaks. En 1983, j'ai écrit un autre papier sur ce club du Bronx, Disco Fever. C'est Russ qui me l'avait montré. J'avais rencontré Russ, alors manager de Kurtis Blow, par le biais de producteur de Kurtis. Le surnom de Russell Simmons est « Rush » et ça lui convient tout à fait parce qu'il est actif en permanence, à lancer des projets, trouver des idées, à sortir tous les soirs. Il était comme ça à l'époque, il est toujours comme ça aujourd'hui. Un an plus tard donc, en 1984, j'étais toujours freelance. C'était une année d'élection et j'avais la rage contre Ronald Reagan, je voulais faire ce que je pouvais à ma toute petite échelle pour nous débarrasser de lui. J'ai donc écrit un rap à Kurtis Blow parce que je savais qu'il n'écrivait pas ses propres textes. Je l'ai apporté à son manager, Russell Simmons. Je crois qu'il n'a pas été transporté par mes rimes mais moi il m'a apprécié. J'ai donc commencé à travailler avec lui. En juin 1984, juste quelques mois avant que ne sorte le premier single de Def Jam.


Quelles étaient les ambitions de Def Jam quand le label s'est monté ?
S'amuser tout en faisant de l'argent. La véritable ambition était de faire des disques qui sonneraient comme ce qu'on entendait dans les clubs et dans la rue. L'idée était d'être plus proche de la culture hip hop que les disques de Sugar Hill, le label dominant d'alors. Sugar Hill a sorti de très bons disques mais ils les faisaient d'une façon assez vieillotte puisqu'ils utilisaient des musiciens de studio, à la façon de Motown. Russell et Rick voulaient se débarrasser de l'idée de groupe au profit des DJs. Jam Master Jay était un groupe à lui tout seul, pas besoin de plus… Des beats et des rimes, c'était ça toute l'idée. La deuxième ambition était d'avoir le contrôle créatif de leur propre destinée. Ils voulaient que personne ne puisse leur dire quoi faire et comment. Ils voulaient donc une liberté de création et les profits de cette créativité. C'est exactement ce qu'ils ont fait.

Quelle était l'atmosphère des débuts de Def Jam : familiale ?
Très familiale. C'est comme ça que je ressentais les choses en tous cas. J'ai deux jeunes frères et deux jeunes soeurs. Quand je voyais Russ et son petit frère Run, j'avais l'impression de nous voir mon frère et moi. Il y avait beaucoup d'énergie dans l'air et tout le monde hurlait tout le temps, comme dans ma famille. Les gens étaient excités de faire partie de cette aventure. En parallèle, Russ avait une compagnie de management d'artistes, Rush Management. Par ce biais, il manageait donc des artistes qui n'étaient pas sur Def Jam : Kurtis Blow, Whodini, Dr Jekyll & Mr Hyde et bien sûr Run DMC, qui n'ont jamais enregistré pour Def Jam et plus tard EPMD, Jazzy Jeff & The Fresh Prince, Eric B & Rakim, De La Soul… À l'époque, les seuls artistes Def Jam étaient LL Cool J, Slick Rick, Public Enemy, les Beastie Boys et 3rd Bass. C'était une époque grandiose, merveilleuse. On avait l'impression qu'on ne pouvait pas perdre. Jamais. Tout ce qu'on essayait était une réussite. Et le mieux dans tout ça c'est que vu que Rick et Russ opéraient sur le mode du « non compromis », on gagnait à notre façon, selon nos propres termes. On a jamais mis de l'eau dans notre vin. Jamais aucun compromis.

 


Quel était votre rôle exactement ?
Mon rôle était de convaincre les magazines d'écrire des articles sur mes artistes et les télés de faire appel à eux. C'était une époque assez agitée, je dirais que mon travail aurait pu s'appeler « management en tant de crise ». Souvent, on organisait des concerts qui tournaient mal. Chaque jour, je me demandais à quel désastre j'allais être confronté. Mais je me suis incroyablement amusé avec ce boulot.

C'était comment de travailler aux côtés de Russell ?
Russell est une source d'inspiration. Au départ, je travaillais gratuitement pour lui. Alors que j'avais 32 ans ! La raison pour laquelle j'ai accepté c'était son charisme, cette impression que tout ce qu'il faisait était passionnant, que son potentiel était tellement énorme qu'il ne pouvait pas se tromper. C'est un génie. Maintenant, tout le monde le sait mais à l'époque ce qui me fascinait c'était son intelligence vis-à-vis du hip hop. Il m'a appris énormément sur cette culture et sa psychologie. C'est quelqu'un qui est charismatique, rapide, intelligent, ambitieux et en plus très drôle. Un sacré leader! Il a toujours eu des amis partout. Uptown, dowtown, Noirs, Blanc, Jaunes, gays, hétéros… Il a toujours été le bienvenu partout où il allait. Il est un citoyen du monde. Vraiment. Cela explique qu'il a été l'un des premiers à réaliser que le hip hop pouvait dépasser le cadre du ghetto. Pas de barrière, pas de mur. C'était un plaisir de travailler à ses côtés pendant toutes ces années. En plus de ça, c'était plutôt à la cool. Je ne crois pas qu'on ait eu une seule réunion ou peut-être une ou deux en six ans. Il nous embauchait et nous laissait définir notre propre job.

Quelle était la relation qu'entretenaient Russell et Rick Rubin ?
Ils étaient deux conspirateurs passionnés. Ils avaient des idées très similaires. Tous les deux s'étaient brûlés les ailes dans le business de la musique et ils ne voulaient plus que ça leur arrive. Ils pensaient tous les deux avoir de meilleures idées sur la façon de gérer leur business que n'importe qui d'autre. Les choses se sont très bien passées pendant quatre ans puis ils se sont séparés.

 

Quelle était votre relation avec les artistes de Def Jam ?
Je n'avais pas besoin d'être ami avec eux. Je n'ai jamais été un « star fucker ». Mais je les admirais en tant qu'artistes et je me sentais honoré de travailler avec eux. On était tous dans la même équipe, on se battait pour les mêmes choses dans un esprit de camaraderie et de famille. C'était gratifiant. Je pense qu'ils appréciaient ce que je faisais pour eux et me respectaient pour ça. Et puis on se marrait. Les soirées, les tournées en bus, les concerts…

 


Quels étaient les artistes hip hop les plus talentueux selon vous ?
C'était très excitant de travailler avec Run DMC parce qu'ils étaient vraiment les Beatles du hip hop. Ils étaient des précurseurs à plein de niveau. Public Enemy aussi. Leur musique et leurs shows étaient incroyables. Mais j'aime aussi énormément Slick Rick, en tant qu'artiste et que personne et je suis toujours ami avec les Beastie Boys.

Pourquoi avoir finalement quitté Def Jam ?
Parce que j'en voulais à Russell. Je lui ai demandé une petite part de Def Jam après six ans. Pendant six ans, j'ai travaillé pour un salaire minable. Après six ans de succès, je lui ai demandé une partie du label parce que je considérais que j'étais responsable d'une partie du succès du label. Il n'a pas voulu en entendre parler. Je lui ai dit d'aller se faire foutre et je suis parti. On est resté amis mais je ne pouvais plus continuer à travailler pour lui.
 

(L'interview réalisée en 2005 s'achève, ici commence celle poursuivie en 2012)

 

Quel a été votre rôle dans la fabrication de ce livre, Def Jam Recordings ?

Le texte est divisé en deux parties. J’ai écris la première moitié, et j’ai persuadé Dan Charnas d’écrire la dernière. J’ai aussi convié Cey Adams dans le projet pour faire la maquette du livre.

 

Quel est l'objectif de ce livre ?

Honorer le passé du label et inspirer les rappeurs d’aujourd’hui.

 

 

C'était comment de se replonger dans ces années : de la nostalgie ?

J’ai envie de croire que mes sentiments pour Def Jam, et le Def Jam du début en particulier, surpassent la nostalgie. 25 années se sont écoulées depuis que le label a été fondé, ça nous permet de constater sa réussite sur du long-terme. Je suis frappé de voir comment la qualité du label est restée constante, beaucoup grâce aux producteurs qui ont travaillé dur pour rester loyal au hip hop alors que cette culture a beaucoup changé. L’attitude « au jour-le-jour » du label est anti-nostalgique. Mais ceci était dit, oui, c’était très agréable de revisiter tout le travail qu’on a accompli il y a bien longtemps.

 

Jay-Z a été à la tête de Def Jam de 2004 à 2007. Quel genre de président a-t-il été ?

Il a aidé Kanye West a passé de producteur à artiste, il a signé Rick Ross et Young Jeezy. Il a aussi signé Rihanna. Que celle-ci fasse ou non l’honneur de Def Jam ou du hip hop en général, c’est une énorme pop star… une sorte de réponse de Def Jam à Beyoncé.

 

Connaissez-vous Kanye West ? Que pensez-vous de sa carrière et de son personnage ?

Je ne le connais pas personnellement. Je pense qu’il est un artiste absolument brillant. Il semble aussi être l’un des plus gros egocentrique de l’histoire du hip hop, ce qui signifie quelque chose. Mais son égocentrisme n’est pas un problème pour moi. J’aime sa musique et j’évite ses interviews. Je partage sa francophilie.

 

Kanye et sa nouvelle lubie pour la mode, c’est une bonne chose pour l'humanité ?

Le hip hop a ouvert des portes à ses artistes pour qu’ils puissent aller où ils voulaient et faire ce qu’ils voulaient. Kanye est un mec créatif et sa muse l’a guidé vers la mode, comme beaucoup de rappeurs avant lui. Personnellement, je n’ai jamais eu le moindre intérêt pour la mode, mais c’est clair que Kanye aime ça. Et c’est dans sa nature de persister dans cette voie même si sa première collection a été la risée de tous les pontes de la mode.

 

 

Vous étiez très proche des Beastie Boys, et je sais que vous avez été très affecté par la disparition de MCA. Quel est leur héritage dans le rap et la musique en général ?

Ils ont fait durer la musique. Ils avaient un sens de l’humour. Ils ont aidé le rap à s’ouvrir vers le rock. Et ils ont fait s’ouvrir un peu plus la culture hip hop aux artistes et au public qui n’étaient pas Noirs.

 

Qui est selon l’artiste le plus important dans l’histoire de Dej Jam ?

Les artistes les plus importants de Def Jam n’ont pas été ses artistes, ce furent ses fondateurs, Rick Rubin et Russell Simmons. Rick et Russell sont visionnaires qui ont créé le modèle qui a défini et guidé Def Jam de ses débuts à aujourd’hui. De même que je ne pense pas qu’il y ait d’artiste Motown plus important que Berry Gordy, ou d’artiste Atlantic plus important qu’Ahmet Ertegun.

 

25 ans après sa naissance, comment se porte Def Jam ? Est-ce toujours un label aussi avant-gardiste qu’il a été ?

Def Jam aujourd’hui n’est plus aussi avant-gardiste qu’à sa naissance, mais c’est tout simplement parce que le label a réussi l’objectif de transformer la pop mainstream. La musique populaire - et le monde entier au-delà de ça – est plus funky, plus drôle, plus sombre et plus brillante qu’elle ne l’était avant le hip hop. Et Def Jam a contribué à cela.

 


Pour en savoir plus ou pour contacter Bill Adler : www.eyejammie.com

 

Par Anais Carayon // Photos: Richdirection, Daniel Root, Janette Beckman, Ricky Powell.