Dans votre featuring St-Valentin, on entendait déjà "Casseurs-Flowters" vers la fin du morceau. Ca ne date pas d’hier alors votre groupe ? Parce qu’elle date de combien de temps cette chanson ?

Orelsan : On l’a écrite en… 2003 ? 2004, peut-être. (A Gringe) Tu te rappelles, on n’avait pas de studio, on l’avait enregistrée à l’Ecole de la Musique et tout… Et puis on avait fini par la sortir en 2006 ou 2007. Mon premier album est sorti en 2009… je crois ?

Gringe : J’en sais rien…

Orelsan : On est mauvais avec les dates ! Mais bon ça a dû sortir vers 2007, quoi. Et en fait, nous on avait la chanson, on l’aimait bien, et je voulais faire un clip dessus, et c’est Skread qui a eu l’idée de faire le clip aux alentours du 14 février… Logique, tu vois, mais nous on n’y avait même pas pensé ! Et Casseurs Flowters, c’est un groupe qui existe depuis 2000 à peu près. On s’est rencontré vers '99, on avait des potes en commun et on a décidé de faire un groupe de rap parce qu’on rappait tous les deux… Sur un coup de tête plus qu’autre chose d’ailleurs.

 

Et pourquoi avoir fait un album (seulement) maintenant ?

Gringe : C’était le bon moment en termes de timing, de digestion de cette période ; on a vécu pas loin de dix piges ensemble, même un peu plus. Nous et d’autres, d’ailleurs, avec des potes. Et du coup pour en parler, il fallait qu’on puisse un peu sortir de ce mode de vie là, ce qui est le cas depuis deux-trois années, depuis qu’Orel a professionnalisé son truc : nous on a suivi un peu le mouvement et du coup on est moins dans ce mode de vie très… provincial dans le délire, et puis surtout très centré sur nous. On a fait une tournée d’un peu plus d’une pige avec 150 dates, et ça aussi, ça a été le petit starter en plus pour nous refiler la flamme et nous redonner envie de faire un truc à deux.

 

Surtout que c’est un vrai album, conceptuel – on en parlera après plus en détails – mais ça a encore un sens de faire des albums aujourd’hui, alors que l’écoute se fait de plus en plus au single ?

Gringe : Je sais pas si ça a du sens, en tout cas on savait qu’en proposant ce concept-là, on prenait le contre-pied de ce qui se fait, de ce qui est dans l’air du temps aujourd’hui. C’était la volonté de marquer notre différence, tout en restant fidèles à ce qu’on avait envie de raconter, à nos délires etc. Après, est-ce que ça a du sens commercialement parlant ? Ce n’était pas trop notre questionnement. On espérait que des gens se retrouveraient dans le délire, mais ce n’était pas un projet qui avait pour ambition de vendre à la base... et pourtant ça démarre plutôt très bien.

 

Il était dur à faire cet album ? C’est quoi les défis lorsque t’écris un album-concept ?

Orelsan : C’était de ne pas se répéter, que ça fonctionne dans l’intégralité, c’était pas sûr… Parfois c’est des grosses ficelles, sur les interludes, comme t’es sur une forme particulière, t’es obligé d’être précis. Par exemple, à un moment, l’interlude est finie, et je fais «Ouais j’suis bloqué !» et y a Bloqué qui part, bon c’est un peu gros… Après, ça fait partie du truc aussi. Et aussi, il fallait réussir à manier l’humour sans faire des blagues, je veux dire, c’est pas l’album du festival Roblès… Il y a un équilibre à trouver. Comme il y a une forme particulière, il faut que ce soit compréhensible, sans que ce soit trop gros, trop cliché… Et puis on est un groupe de rap et on voulait bien différencier ce qu’on fait en solo de ce qu’on fait à deux. On voulait vraiment utiliser le fait d’être à deux – parfois on avait des thèmes de chansons, puis on se disait «à quoi ça sert sur l’album ? A quoi ça sert qu’on soit à deux ? Ca irait aussi bien tout seul». On voulait faire attention à certaines contraintes qu’on avait identifiées.

 

 

Et musicalement, lyricalement, vous vous êtes imposés des contraintes ?

Gringe : Déjà, musicalement, on voulait essayer de faire en sorte que l’auditeur ne se déphase pas de l’histoire. Tu vois, tu peux écouter les morceaux indépendamment les uns des autres ; mais dans le sens où on l’a structuré, où l'on a rajouté les interludes pour faire le pont entre les morceaux, où l'on s’est pris la tête dans la narration un minimum – même si on ne raconte pas grand-chose – il faut que le fil conducteur tienne la route, et que l’auditeur ne soit pas déboussolé, voire même qu’il ait envie de l’écouter du début à la fin. Ca, c’était un truc, jusqu’au dernier moment on ne savait pas trop si ça fonctionnerait ou pas. Et on a découvert l’album dans son intégralité une fois qu’il était mixé, c’était une petite source de questionnements avant ça et on est contents que ça marche.

Et puis comme disait Orel, du point de vue des paroles, il s'agissait surtout ne pas tomber dans la redite. Après, on ne s’est pas censurés, on ne s’est pas mis de barrières, on essaye d’aller au bout. Un morceau comme Les Putes et moi, il est sans concession, et même si on est dans le dixième degré, ça reste un truc trash sur la forme, alors qu’avec le parcours d’Orel ce n’était peut-être pas… Ca n'a pas rassuré les gens autour, quoi.

Orelsan : Aussi, musicalement, comme il s'agit d'un album avec beaucoup de paroles, beaucoup de phrases, de phases, de passe-passe, c’est un peu dense, donc il fallait aussi que les instrus soient là pour nous mettre en valeur. Donc on rappe souvent au même BPM, parce qu’il y a des BPM sur lesquels tu ne peux pas forcément raconter trop de choses. Des morceaux hyper-rapides, on en avait : on ne les a pas mis parce qu’ils n'apportaient rien. Là où Skread, dans la réal', a dû être fin, c’était dans le choix des prods, faire un truc assez minimaliste.

 

Je reviens sur l’histoire du single parce que c’est assez marrant. Déjà, parce que c’est un peu l’élément déclencheur de l’histoire dans l’album. Et le truc qui m’a fait tilter, c’est que vos deux singles pour l’instant, Bloqué et  surtout La mort du disque, ce sont un peu les anti-singles de l’album (l'interview a été réalisée avant la sortie de Regarde Comme Il Fait Beau, ndlr).

Gringe : Bah, il y en a un qui frappe, c’est La Mort du disque. C’est même un morceau, comment dire… Il n'avait aucune prétention celui-là, à part d’être clippé parce que le morceau nous faisait marrer, et qu’on savait que visuellement, il y avait un parti-pris tel que ça pourrait être viral. Et pour Bloqué : très vite on a eu 5-6 morceaux, il fallait qu’on clippe, et c’était celui qui ressortait le plus, à la fois dans le concept, la répétition des mots, la prod’ un peu binaire, entêtante. Il y avait un vrai parti-pris. Mais ouais, c’est pas vraiment des «singles»… les premiers signaux qu’on a envoyés n’étaient pas rassurants pour les gens…

 

Ouais, c’était quand même un peu un pied de nez au code du «single» typique, refrain chanté - instru formatée… ?

Orelsan : Carrément, même à ce que les gens pouvaient attendre de nous. Bloqué, c’est de l’anti-rap, la façon dont on l’a conçue, dans le sens où, au lieu de faire des rimes compliquées et des trucs qui vont faire kiffer les… amoureux de la rime ? (Il se marre) Ces fils de p*te ! (Il redevient – à peu près – sérieux)… Et du coup, au lieu de vouloir faire ça, on a sorti un truc où les mots se répètent plein de fois sur un BPM chelou, c’est ça qu’on aimait bien, c’était une chanson à laquelle tu pouvais t’attendre et ça nous a fait kiffer.

 

Et toi, ça t’arrive de te mettre des pressions – un peu comme le producteur dans l’album – pour faire le single qui va accrocher le plus grand nombre de personnes, qui va commercialement toucher pas seulement les amoureux du rap, mais le grand public aussi ?

Orelsan : Bah ouais, même les amoureux du rap, j’y pense encore un peu quand j’écris mes textes mais… Moi j’adore les singles. Pour moi, l’histoire de la musique c’est l’histoire des singles, dans le sens où, quand tu penses les Beatles, tu penses d’abord Let It Be et Yesterday et après tu vois la suite quoi, en gros. Mais je ne parle pas de faire des singles dégueus, je te parle du truc qui te rentre, et tu l’écoutes, Sexual Healing de Marvin Gaye, Get Up Stand Up de Bob Marley, c’est ça que t’as envie de faire à un moment ! J’ai l’impression de jamais avoir réussi à faire ça pour le moment, et c’est vrai que c’est un objectif. Après, si ça se trouve, c’est même pas ce que mon public a envie d’entendre de ma part, ou c'est un truc que je ne sais pas faire… Mais pour moi, les singles, c’est la musique, quoi.

Gringe : Bah ouais, le single, c’est quand même une bonne chanson. En tout cas, c’est ce que c’est censé être.

 

 

Bon, donc vous avez pas mal habité en colocation. C’était qui celui qui faisait la cuisine pendant que l’autre lavait la salle de bain ? Ca se passait comment votre truc à l’époque ? C’était vraiment le dawa comme vous le racontez ?

Orelsan : C’était vraiment le bordel – je peux te dire, la salle de bain était peu lavée, on ne faisait pas trop la cuisine… Si, parfois je faisais la cuisine, c'est-à-dire que je faisais chauffer des pâtes, quoi, en gros…

Gringe : Si, si, déjà Orel, il faisait les courses. Nous, on était plusieurs à vivre chez lui, et à un moment, si lui ne ramenait pas à bouffer, nous on léchait des timbres et on bouffait nos ongles.

Orelsan : Gringe, c’est le pire parce qu’il disait «bon allez, je vais faire les courses !» et il se ramenait avec des chips et de la sauce mexicaine…

Gringe : La plupart du temps, on mangeait, tu sais, les marques-repères. Orel, il adorait acheter des trucs hardcore, mais lui il te mangeait ça la fleur au fusil ! Genre, il achetait les paquets de jambon de trente tranches, marque-repère, le jambon qui n’a jamais vu le jour…

Orelsan : Ah ouais putain…

Gringe : Bien, bien ghetto.

Orelsan : C’est vrai.

Gringe : Et il s’éclatait, il se faisait des grandes plâtrées de bâtard !

Orelsan : En fait j’achetais des nouilles chinoises, tu vois, j’achetais des cartons entiers, et je mettais du jambon dedans, je rajoutais un peu tout ce qui traîne… En fait, la vérité, c’est que Gringe avait un appart dans Caen… avec la CAF, ça devait lui coûter 50 balles par mois...

Gringe (en riant) : Franchement, je payais quarante balles !

Orelsan : Et en fait, chez lui, il n'y avait rien… comme aujourd’hui à vrai dire ! Et comme il ne lave pas ses fringues, il les laisse dans un coin et il en rachète d’autres...

Gringe : Attention, je suis quelqu’un de propre. C’est juste que je rachète. Enfin je lave mes fringues, mais je ne lave pas les sous-vêtements, les t-shirt, les caleçons… Parce que je n’ai pas de machine et je ne vais pas dans les Lavomatic – j’ai la flemme tu vois – du coup, j’ai une collection de malades de caleçons et de chaussettes de plusieurs années.

Orelsan : Donc chez lui, bah en fait c’est rempli, du coup il était tout le temps chez moi. Et moi, j’avais une chambre qui ne me servait pas…

Gringe : On l’appelait «la garde à vue», parce que je ne sortais pas. On me glissait les pizzas sous la porte !

Orelsan : En plus, on faisait de la musique, donc ça lui a permis de bosser sur ses albums solo (rires) !

Gringe : Qu’est-ce qu’on a pu bosser à cette époque… J’ai pas pondu un morceau en dix piges ! On a à peine grossi le trait dans l’album, en tout cas pour le… décor.

Orelsan : C’est pour ça que c’est facile pour nous d’écrire là-dessus, c’est des trucs qu’on connaît bien. On grossit le trait dans le sens où ce qui nous arrive dans une journée dans l’album, ça ne nous arrivait pas en une journée à l’époque, mais franchement, on est pas loin d’un truc réaliste…

Gringe : On a condensé un peu.

 

Ouais, en fait, ce qu’on se demande un peu quand on écoute le disque, c’est : est-ce que cette période est finie et vous en êtes nostalgiques ? Ou vous en rigolez mais ça vous parait vieux déjà ? Ou…

Gringe : Non, moi ça ne me paraît absolument pas vieux, je n’ai même pas l’impression qu’elle soit complètement finie parce qu’on arrive encore à trouver du temps pour se marrer entre potes et à se remettre des ambiances comme ça. Mais dans quelques années… je n’en sais rien parce qu’on a la trentaine, un jour on aura sûrement des mômes, tout ça, moi j’y repenserai avec nostalgie, c’est évident.

Orelsan : Ouais, même de se remettre dans l’album, ça donnait envie de reboire, de faire n’importe quoi… La preuve, tu regardes entre le début de l’album et la fin de l’album,  j’ai pris dix kilos ! C’est fini depuis, quoi, deux ans à peine ? Et c’est vrai que maintenant on n’est plus tout à fait dans ce mode-là. On n’habite plus ensemble, il n'y a plus constamment des gens qui squattent chez moi, on est à Paris alors qu’avant on était à Caen – c’est quand même une autre vibe

 

Donc le principe de l’album, c’est 24h dans la vie de deux potes, sur un mode très cinématographique. C’est quoi le dernier film que vous ayez vu récemment au cinéma ?

Gringe : J’ai acheté un DVD pour mon reuf, mais que j’ai gardé finalement… C’est le film sur Shining, Room 237. Et ça défonce. Par exemple, avant de faire Shining, Kubrick, il a bossé avec des publicitaires pour travailler autour de l’impact de l’image dans l’inconscient des gens, parce qu’après Barry Lyndon – son film précédent – les critiques avaient dit «c’est un génie mais il se fait chier, il y a de belles images, mais c’est contemplatif et creux, il se fait ièch', ça y est, il a fait le tour de la question». Et il a foutu des espèces d’images subliminales partout, il y a du sens à chaque détail, on t’explique pourquoi telle machine à écrire est allemande, pourquoi elle change de couleur pendant le film… Tout est tellement détaillé, tu te rends compte que le type est fou. Il était connu pour ne rien laisser au hasard, mais là c’est truffé de choses microscopiques, vraiment, le travail, c’est colossal.

Orelsan : J’ai été voir Gravity au cinéma… Ca m’a plu, mais je me suis endormi parce que j’étais fatigué (rires). Mais c’était quand même cool. En fait, je regarde de moins en moins de films et de séries parce que je n’ai pas le temps, et quand j’ai du temps, je lis des bouquins, des mangas, et en ce moment, je joue à la console.

 

Tu joues à quoi ?

Orelsan : Call Of Duty Ghost

 

Et Last Of Us, non ?

Orelsan : Nan, j’ai pété ma PS3…

Gringe : Et c’est pas grave… parce qu’il a récupéré une PS4 !

 

 

Et si vous deviez choisir un réalisateur ou deux acteurs pour l’adaptation de votre album, ce serait qui ?

Gringe : Spielberg ou John B. Root, j’hésite.

 

C’est qui ça “John Biroute” ?

Orelsan : Un réalisateur de film de 'uc… des films de cul bien tradis !

Gringe : Des films de Kubrick.

Orelsan : Moi je prendrais Kevin Smith, c’est la réf', on s’est vachement inspirés de Clerks et tout pour les dialogues, ce serait le plus probable… Sinon, je ne sais pas… un truc du style Apatow ? Et pour le rôle de Gringe on prendrait Keanu Reeves. Et pour moi, on prendrait Kevin Costner ou Ashton Kutcher… Hahaha, comment ce serait serait nul ! (Rires)

Gringe : Qui est-ce qu'on pourrait prendre pour toi ? Attends, je réfléchis…

Orelsan : Non, moi j’aimerais que ce soit Seth Rogen, et toi on prendrait… Michael Cera. Ou alors on prendrait Norman pour moi, et toi on prend Kyan (l'acteur de Bref, ndlr) ! Ah, le movie

 

Dans l’esprit, votre album et vos clips m’ont un peu fait penser à Tyler The Creator et toute sa bande d’Odd Future, on les a remarqués avec ce clip au début assez trash, ils ont des sonorités qui détonnent et une posture rafraîchissante dans un milieu qui se prend de plus en plus au sérieux. Vous écoutez un peu ?

Gringe : Moi j’ai un peu de mal, j’aime bien leurs vidéos, ça me fait marrer, mais musicalement, je ne rentre pas dans le truc, je n’y arrive pas.

Orelsan : Si, t’écoutes Frank Ocean de leur clique.

Gringe : Ouais, mais bon, c’est la clique par extension, j’ai vu des vidéos où ils sont quinze, ils rappent ensemble et Frank Ocean se pointe, et tu vois qu’il n'y a pas les mêmes affinités, c’est plus un crew artistique à un moment donné à Los Angeles.

Orelsan : Moi j’écoute un peu, mais pareil, j’suis pas ouf. Le problème c’est que j’ai signé les MF Doom, tous les trucs un peu chelous de l’époque… et je kiffe Tyler et Earl Sweatshirt, j’ai acheté les albums et tout, mais je crois que je ne suis plus assez jeune, ça me met pas les paillettes que je devrais avoir.

 

Ce qui frappe quand on vous écoute, c’est que vous n’hésitez pas à envoyer de la punchline avec un débit de parole rapide, alors que la mode est quand même pas mal revenue à un flow lent, histoire de les mettre en valeur – c’est ce que font tout le temps des mecs comme Booba ou Kaaris. Mais c’est pourtant bien un vrai album à punchlines. C’est l’essence du rap, la punchline ? 

Gringe : Bah nous, quand on écoute du rap, c’est ce qu’on va tilter en premier…

Orelsan : Carrément…

Gringe : On n'a pas fait énormément de morceaux dans l’album, mais sur ce qu’on a fait… Quand t’es deux, t’as envie de mettre la pression à l’autre.

Orelsan : C’est ultra-important. Nous, les rappeurs qu’on aime bien, c’est des rappeurs à punchlines, ou alors des rappeurs qui racontent des trucs. Pourtant on fait les rimes et tout, parce que ça fait partie du rap et c’est plus beau à écouter, mais en général, s'il n'y a que des rimes et du flow, et qu’il n'y a pas de fond, pas de sens, ça nous fatigue. 

 

Niveau punchlines, on dit souvent que le meilleur c’est Booba. C’est vrai selon vous ? Encore aujourd’hui vous écoutez ?

Gringe : Ah ouais c’est un bon punchliner… P'têt que maintenant, il est plus sur le flow...

Orelsan : Booba c’est un gars, il a cinq albums, c’est l'un des tout-meilleurs du rap français depuis toujours… Mais un gars comme TaïPan, Kaaris, Lino, Seth Gueko… Seth Gueko il a trop de punchlines !  Booba, il était là au début, il a toujours rappé comme ça, c’est une référence évidemment.

 

Il est marrant, Booba ?

Orelsan : Bien sûr. Souvent les médias voient le rap d’un mauvais œil, donc ils ne comprennent pas que c’est marrant. Quand il dit «Suce ma bite dans ma Lambo sans faire de tâches», même pour Booba c’est une blague. Une punchline, c’est proche d’une blague, et Booba il a des trucs bien marrants. Même un gars, t’écoutes 2 Chainz, il est trop marrant… «Ma bite est tellement dure qu’elle fait sonner le détecteur de métaux»... ça ne veut même plus rien dire !

 

 

C’est un truc qui frappe dans votre album, le retour de l’humour dans le rap, alors que ça se perd pas mal. On pense à tous ces groupes à l’ancienne qui parlaient de leur quotidien avec beaucoup d’humour, des X-Men à Puzzle en passant par Tout Simplement Noir, Expression Direkt…

Orelsan : Ouais, Arrête ou ma mère va tirer !

 

Ou Macho.

Orelsan : Ouais, voilà !

 

C’est un truc que vous revendiquez, le retour à cet état d’esprit ?

Gringe : C’est un truc qu’on a toujours fait, en fait.

Orelsan : Ouais on a toujours fait ça, peut-être parce qu’on a été éduqués avec…

Gringe : C’est aussi la façon dont on s’émule les uns les autres entre nous avec nos potes. Je ne vois pas pourquoi avec Orel on irait se déprimer à faire des morceaux hyper-sérieux. On l’a peut-être fait à nos tout débuts, mais ça correspondait à un climat où nous on déboulait, il fallait qu’on montre qu’on maîtrisait la rime, etc, avant de vraiment se faire plaisir. Mais on a toujours eu tendance à faire des trucs décalés, instinctivement, sans se poser la question «qu’est-ce qu’on fait ?».

Orelsan : Je dis souvent, sur les albums d’IAM, il y avait beaucoup de morceaux golris, Harley Davidson ou Attentat… Il y avait trop de morceaux marrants sur les albums d’IAM ! Et NTM pareil, dans un autre style d’humour… Donc ouais, il y avait des interludes comme ça où il y avait des trucs marrants. Et ça fait partie du fait d’être entre potes, surtout qu’on est une bande, on se connaît bien, on ne fait que se chambrer, et ce n’est que ça jusqu’à ce qu’il y en ait un qui le prenne mal et… qui se fasse planter quoi !

 

Moi, vous me faites un peu penser aux Neg' Marrons, parce que c'est un duo et qu’ils réconciliaient un peu le rap underground (Première Classe ou le concert du Secteur Ä à l’Olympia qui sont des trucs un peu cultes) avec le grand public (qui n’a jamais fait Le Bilan ?)…

Orelsan : Les Neg’ Marrons ou le Secteur Ä, c’est des trucs que j’écoutais à mort.

 

C’était des gars qui faisaient un peu la passerelle et qui apportaient un peu de la culture hip-hop à un public plus large…

Gringe : Ouais, tout à fait, c’est vraiment une époque que je regrette... Je me bousillais aux Couvre-feu, aux Bumrush ou aux West Coast LA de Stomy (vieilles émissions de rap anciennement programmées sur Skyrock, respectivement présentées par les Neg' Marrons, Cut Killer et Stomy Bugsy, ndlr)

Orelsan : Grave.

Gringe : Aujourd’hui, il n'y a plus ce genre d’émissions qui ouvrent la porte aux groupes indés ou des mecs qui se lancent, voire des mecs aux grosses côtes mais pas bankable ou autre...  C’était chanmé parce que t’avais les grands du game qui se mélangeaient aux plus petits. A l’époque d’ailleurs, j’ai bossé avec le label Bombattack quelques mois, et on avait fait un Couvre-Feu, c’était mortel, il y avait Jacky qui animait le truc, qui écoutait ce qu’on faisait en freestyle, qui réagissait en direct. T’avais des mecs du Secteur Ä et des mecs qu’on connaissait moins, plus undergroud… Et c’était cool de se voir tous mélangés, c’était ça la vraie émulation.

Orelsan : Mais c’est vrai que c’est ce qu’on essaye de faire. Moi, ce que j’essaye de faire depuis le début, c'est le grand écart : rester proche d’un truc simple et compétitif, pouvoir sortir des trucs gratuits ou des clips faits par nous-mêmes, et en même temps et comme je te le disais tout à l’heure, j'ai aussi l'idée faire le bon single

 

 

Il y a une volonté de casser les codes actuels, des chansons sans refrain ? On entend «Outkast, Wu-Tang, ma playlist» à un moment. Vous êtes en phase avec le rap actuel, et surtout le rap français actuel ? Ca se pose d’autant plus que vous n'avez pas d’invités du rap game sur l’album…

Orelsan : Après, moi, je viens d’enchaîner une vingtaine de feats sur l’année, de gens différents qui ont sorti des albums, avec qui je m’entends bien et dont j’admire le taff, donc du coup, je me sens plutôt en phase avec le truc, quoi. Quelqu’un comme Disiz, comme Youssoupha, comme Seth Gueko ou TaïPan, comme 1995 ou les mecs de Sexion D’Assaut… Depuis 4-5 ans, on se côtoie souvent, et quelqu’un comme Gim’s, je suis fan. C’est un gars, il kicke, il chante…

 

Et du coup, la relève dans le rap français, elle viendrait d’où ? Parce que vous êtes presque des vieux là, déjà !

Orelsan : Ouais, ouais, c’est clair…

Gringe : Sauf qu’on est un jeune groupe !

Orelsan : Ouais, c’est notre premier album, mais…

 

Non mais je te parle dans les jeunes : l’Entourage, on parle de Greengo en ce moment aussi…

Gringe : Ah récemment justement j’ai écouté un mec de l’Entourage, Lomepal, et j’ai pris une bonne claque quand même.

Orelsan : Bah ouais, Lomepal il est fort, Caballero il est fort…

Gringe : Hayce Lemsi c’est un killer aussi, il met des claques.

Orelsan : Ouais ils sont très forts… Il y a une relève, c’est sûr et certain.

 

Vous évoquez Tony Hawkles références aux mangas dans votre clip Ils sont cools ou à Super Mario dans Prends des pièces : vous faites plein de références à une culture partagée par les mecs qui étaient épris de hip-hop dans les années quatre-vingt dix ou au début des années 2000. Mais Orelsan, dans ton public, il y en a qui sont nés dix ans en retard là, non ? Vous n'avez pas peur de semer un peu les plus jeunes de ton public ?

Gringe : Franchement, sur Twitter, je n’y suis pas beaucoup mais j’ai l’impression qu’il y a beaucoup de réactions des plus jeunes aussi, des petits de 17 ans qui se retrouvent à fond dedans.

Orelsan : Après, on fait gaffe, on va pas faire des références à Rika Zarai dans nos textes, ce serait complètement…

Gringe : Je ne sais même pas qui c’est…

Orelsan : Moi non plus je sais pas qui c’est ! Mais je sais que c’est des trucs qui n'existent plus. Faut pas faire du jeunisme non plus, quoi. On ne va pas faire comme si on regardait Dora quand on était petits, quoi.

 

Vous allez le présenter comment votre album, sur scène ?

Orelsan : Bah, on sait pas… Comme on ne savait pas, pour l’instant, on a choisi de faire une tournée en boîtes de nuit, donc on joue à 2h du matin, 30 minutes, on fait les morceaux les plus patate, ensuite on fait la fête, on discute avec les gens, on distribue de l’alcool, on fait gagner des cadeaux… Parce qu'il y a aussi un aspect comme ça dans l’album. Et puis ensuite on envisage peut-être de faire des concerts dans des salles.

 

Il y a ce morceau dans l’album, Les Putes et moi… Et la Page Pute et vous ?

Gringe : La Page Pute, c’est mortel. Je tape des barres de ouf.

Orelsan : Je suis bien connecté sur Brain, j’y vais tous les jours...

Gringe : Tu ne cherches pas un pigiste rappeur, non ?

Orelsan : Des fois, je suis à deux doigts de soumettre des trucs… La quantité de conneries qu’il y a… C’est l'une de mes principales sources d’information… La Page Pute.

 

++ La page Facebook et le compte Twitter des Casseurs Flowters.

 

 

Propos recueillis par Robin Korda.