Dans ce second film, on suit encore les aventures d’un loser. Est-ce que la lose vous passionne ?
Riad Sattouf : (Rires) Moi, j’aime bien les gens qui galèrent, qui sont un peu exclus de la société. Les Pauvres Aventures de Jérémie, c’est un mec un peu exclu. Pascal Brutal, il est exclu parce qu’il est trop viril et trop musclé. Dans Les Beaux Gosses, il s'agissait de deux jeunes qui étaient exclus du système de l’amour dans la classe. Là, Jacky est exclu de son système traditionnel. C’est un thème qui me plaît beaucoup. Le regard qu’on peut avoir sur une société qui ne veut pas de nous et comment on la voit, comment on la juge.
 
Jacky évolue dans un contexte familial assez pourri. Son père est absent, comme celui du héros des Beaux Gosses. C’est aussi un thème qui vous est cher ?
C’est marrant, à chaque fois que j’ai dû créer une famille, il y avait le père d’absent. Ça me renvoie à moi, au fait que mes parents se sont séparés quand j’étais ado. A chaque fois, ça arrive par hasard, je n’arrive pas à créer une famille normale.
 
Et pourquoi avoir été cherché Michel Hazanavicius ? Vous êtes secrètement amoureux de lui ? Parce que dans le film, il est énormément mis en valeur...
(Rires) Michel Hazanavicius est le corps érotique du film, il est la fille nue qui se promène en petite tenue, donc il était important que ce soit un mec que les filles trouvent attirant. J’ai ma petite idée sur ce qui est attirant chez un homme et je n’arrivais pas à trouver de mec qui ne m’énervait pas : ils me crispaient tous. Et Michel, je le connais depuis longtemps, je trouve qu’il a la classe américaine ! C’est-à-dire qu’il a un visage très étrange qui semble un peu dessiné par Hergé, et en même temps, il dégage un truc très fort. Je pense que j’ai réussi mon coup, car je n’ai entendu que des filles qui me disent : «il est trop beau !». Il n’est pas musclé, et en même temps, il est handsome, il est viril. Mais je ne suis pas secrètement amoureux. (Avec un accent un peu ghetto) Il faut pas dire ce genre de choses, on n'est pas dans Pascal Brutal ici !
 
 
Justement, l’histoire du film est assez proche d’une des histoires du tome 2 de Pascal Brutal, avec une dystopie politique et l’inversion des rapports de domination entre hommes et femmes. Pourquoi ne pas avoir adapté directement les aventures de Pascal Brutal ?
Pour avoir l’occasion de le faire vraiment après ! (Rires) Non mais disons qu’en fait, j’avais envie de séparer l’univers de Jacky au Royaume des Filles de notre monde, dans le sens où c’est une image-miroir de notre monde. Alors que dans l’histoire de Pascal Brutal - qui se passait en Belgique - la dictature féminine se passait au sein de notre monde à nous, où les hommes dominent. Ce qui rendait le truc complètement débile, c’est que Pascal est l’homme le plus viril du monde et va dans un pays où c’est interdit pour les hommes d’exprimer leur virilité. Et moi, dans mon film, je voulais me moquer de la virilité et de la domination de l’homme qu’il y a dans notre société, enfin sur notre planète, en inversant les codes. Dans le monde du film, il y a des pays où les hommes ont plus de droits qu’en République Populaire Démocratique de Bubune, mais c’est quand même les femmes qui commandent.
 
En vous en attaquant au thème de la domination masculine, vous n’aviez pas peur de faire un film à message ?
J’ai l’impression qu’avec la fin du film, le message est un peu dilué. J’essaie tout le temps de faire des films qui n’ont pas de morale, qui ne défendent pas «le bon comportement», c’est-à -dire : «est-ce que c’est bon, est-ce que c’est mauvais ? Tel personnage a raison, tel personnage a tort.». 
J’aime bien que le spectateur soit un peu perdu et se dise : «mais qu’est-ce qu’il a voulu dire par là, qu’est-ce que c’est que ce truc ? Qu’est-ce qu’il faut penser de ce truc là ?». Mais de toute façon, Jacky au Royaume des Filles s’inspirant de Cendrillon, il y a forcément une morale. Le conte de Cendrillon a une morale à la fin, donc Jacky possède une sorte de morale déglinguée qui apparaît elle aussi. 
 
On a l’impression que la charge critique porte plus sur les sociétés musulmanes que sur la société occidentale, non ?
Moi, je suis de double culture, à moitié Syrien, à moitié Breton. Si j’avais voulu faire un truc sur les musulmans ou sur le monde musulman, j’aurais parlé directement des musulmans, pour la bonne et simple raison que je l’ai déjà fait en BD - j’ai déjà abordé le sujet, je ne me dissimule pas. Je voulais vraiment faire un truc au-delà de tel ou tel aspect des religions. Par exemple, dans mon film, les voileries des personnages sont uniques par leur facture. Elles ne sont pas faites comme une burqa, comme un hijab ou je ne sais pas quoi. Elles font penser aussi au truc des bonnes sœurs, mais elles ne sont pas faites pareil... Elles ont une couleur qui rappelle les couleurs des moines bouddhistes qui portent de grandes toges. J’ai essayé de faire un mélange. La religion décrite dans mon film n’a rien à voir avec la religion musulmane, c’est une religion animiste qui croit en la transcendance, en la télépathie. En réalité, je voulais parler du patriarcat avant toute chose. 
 
 
Vous visiez plus la subversion ou la comédie ? On perçoit une volonté de s’éloigner du politiquement correct jusqu’au twist final, et des fois, on a l’impression que la comédie est en retrait.
Dans Jacky, il y a certains moments où je voulais mettre le spectateur mal à l’aise devant certains trucs, qu’il se dise : «ha, ça me fait marrer, ha non en fait, ça me fait pas marrer, en fait c’est horrible, c’est pas drôle ça, c’est horrible, mais en fait, attends, je suis censé rire ou pas rire ? Ha putain, ça c’est marrant». Interpeller le spectateur par rapport à sa propre perception de l’humour. Je le sais déjà, il y a des gens qui ne trouvent ça pas rigolo du tout et d’autres qui sont explosés de rire. C’est marrant, c’était déjà le cas dans Les Beaux Gosses et dans mes BD : il y a des gens qui ne savent pas comment «rire». Mais des fois, c’est important pour moi de faire varier le rire.
 
Il paraît que vous avez publié votre première BD avant de sortir avec une fille. Ca va mieux avec les femmes depuis que vous faites du cinéma ?
C’est surtout que j’ai commencé à faire de la BD jeune. Je ne suis pas le mec genre, ça y est, à 47 ans, il publie enfin une BD ! 
 
Vous avez écrit votre film tout seul, vous le réalisez vous-même, vous jouez dedans et vous êtes allé jusqu'à composer la musique... C’est pour impressionner qui que vous faites tout ça ?
(Avec un accent ghetto) Je sais pas, c’est un challenge personnel par rapport à moi. Je voulais tout faire ! (Reprenant sa voix normale) C’est vrai que dans le premier, j’avais participé à la musique avec Flairs. J’étais tenté de pousser le truc, me prouver que je pouvais le faire tout seul. Comme en plus, je voulais qu’elle soit un peu dissonante, grinçante (il imite une mélodie grinçante), je pensais que je pouvais faire un truc comme ça. 
 
 
Et ça vous dirait de tenir le premier rôle dans le film d’un autre réalisateur - ou réalisatrice ?
Bien sûr, je suis prêt, tout à fait. Jouer un rôle de taulard (rires), de trader... un rôle classe, pas un rôle de minable s’il-vous-plaît !
 
Vous n’avez jamais songé à changer de pseudo ? Surtout si vous voulez devenir un acteur sérieux ; ça ne vous pose jamais problème, par exemple chez le coiffeur ?
Si. Si je veux la carte de fidélité Frank Provost, je suis obligé de donner mon nom. A chaque fois, la coiffeuse rigole quand elle s’en rend compte, c’est un peu gênant, mais on s’y fait.
 
Le film a été tourné en Géorgie. Il paraît que c’est l'une des langues les plus difficiles du monde à apprendre à cause de son alphabet. Vous avez pu en assimiler quelques mots quand même ?
Bien sûr. «Mi rhoual rhat», ça veut dire «je vous aime» et «si tchou mé», ça veut dire «silence».
 
++ Le site officiel de Riad Sattouf.
++ Jacky au Royaume des Filles est en salle à partir du 29 janvier.
 
 
Damien Megherbi.