Comment es-tu rentré en contact avec le hip-hop pour la première fois ?
Bobbito Garcia : Wow, c'était super tôt dans ma vie, dans les années 70, quand ça se développait. Ça n'était pas vraiment une décision consciente, c'était partout LE truc cool à faire. Je m'y suis trouvé impliqué de manière physique.

 

Ce n'est pas à cause d'une chanson que tu aurais entendue, un mouvement, un dessin que tu aurais vu ?
Non, à l'époque, ce n'était pas encore appelé hip-hop. Les gens jouaient de la musique super cool, la ville grouillait de projets artistiques, l'Art était omniprésent. Tu ne pouvais vraiment pas l'éviter. C'était une partie du New-York de l'époque puis, dans les années 80, tout ça a été identifié comme constituant la «culture hip-hop». C'était donc ça, ce que je faisais depuis les années 70 ! (Rires)

 

Tu es un membre de la team de breakdancers Rock Steady Crew. Comment as tu choisi le nom de "Cucumber Slice" ?
(Rires) Je ne suis pas un membre fondateur du Rock Steady, qui a été fondé en 1977. Quand j'ai commencé à faire de la radio dans les années 90, Crazy Legs (président du Rock Steady à partir de 1981, ndlr) a vu que je soutenais la culture hip-hop sous tous ses aspects. On est devenus potes et il a décidé de me faire entrer dans le crew, pas en tant que danseur mais plus en tant que porte-parole et DJ. Je l'aidais à organiser les événements pour les anniversaires du crew, pour booker les artistes. J'ai un peu appris à danser, et si tu cherches bien, tu peux m’apercevoir dans quelques vidéos de l'époque. Je suis très fier d'être membre du Rock Steady Crew car la Zulu Nation et nous, nous sommes les deux crews les plus importants de l'histoire du hip-hop.

 

Le Rock Steady Crew en 1980, par Martha Cooper.

 

Et donc Cucumber Slice, ça vient d'où ?
C'est juste une amie à moi, qui un jour a décidé que ce serait mon surnom. (Rires) Ça l'a été jusqu'en 2006, l'année où j'ai eu 40 ans. Et à cet âge-là, je me suis dit que ça ne le faisait plus trop que mes potes m'appelent "Tranche de concombre". Maintenant, mes deux surnoms sont Bobbito aka Kool Bob Love.

 

Est-ce qu'au départ, en tant que Portoricain, c'était difficile de s'imposer dans ce mouvement majoritairement composé de Noirs ?
Non, pas vraiment. La culture hip-hop a toujours été universelle et accueillante, et plus particulièrement durant les années 70. Mon peuple, ma nation - les Portoricains -, on a beaucoup contribué au hip-hop et à son expansion. Si tu regardes le Rock Steady Crew, il n'y a presque que des Portoricains, et pourtant, ce groupe est l'un des acteurs majeurs ayant permis au hip-hop de se répandre de par le monde. En faire partie, ça m'a donné une sorte de «cool card» qui m'a permis d'évoluer dans tous les milieux hip-hop.

 

Stretch et Bobbito

 

Qu'est ce qui t'a poussé à animer une émission de radio plutôt que de devenir coiffeur ? Parce que c'est ce que tu voulais faire à l'origine, si je ne me trompe pas.
(Rires) Ma mère était coiffeuse, ça me fait marrer que tu me poses la question ! Non, je coupais les cheveux sans que ce soit une activité principale... C'était pour dépanner mes potes.

 

En tant qu'animateur d'une des premières - et meilleures - émissions de radio consacrées au hip-hop, The Stretch Armstrong & Bobbito Show (son émission lancée en 1990 sur WKCR, qui a été nommée Best Hip Hop Radio Show Of All Time par The Source en 1998, ndlr), tu as dû entendre des freestyles mémorables. Y en a-t-il un qui te viendrait directement à l'esprit ?
Stretch Armstrong et moi-même sommes en train de produire un documentaire sur l'histoire de notre émission. On évoquera les freestyles de Nas, du Wu-Tang Clan, de Mobb Deep, de Big L... Il y a plein de rappeurs géniaux qui sont passés par notre micro alors qu'ils étaient encore de parfaits inconnus. Le documentaire sortira l'an prochain, donc je ne veux pas trop en parler pour l'instant...

 

OK. Et donc, tu penses que ce sont vraiment les freestyles que tu as diffusés qui ont permis à ces gars de devenir célèbres par la suite ?
Absolument, mais je ne veux pas en parler - on se revoit en 2015, hein ! (Rires) En ce moment, ma priorité, c'est le film que j'ai co-réalisé avec Kevin Couliau, Doin' It In The Park.

 

 

Tu as beaucoup bossé dans des labels, et tu as même monté ta propre structure, Fondle 'Em Records. Il paraît que ton code de conduite était «no marketing, no videos, no stickers». Comment faisais-tu pour vendre des albums avec une telle méthode ?
Pas besoin de promotion, les albums parlaient d'eux-mêmes. Aujourd'hui, j'ai un label qui s'appelle Álala Records, et c'est toujours la même chose. Je sors presque exclusivement sur vinyle, des éditions limitées à quelques centaines d'exemplaires. J'apprécie quand peu de gens sont au courant de mes sorties : comme ça, il y a une vraie relation qui se crée avec ceux qui me supportent. Ils se sentent privilégiés.

 

Pourquoi un tel intérêt pour le vinyle ?
C'est pour les DJ's, les collectionneurs, les amateurs de musique ; le son du vinyle est indiscutablement supérieur au son numérique. Là-dessus, il n'y a rien à redire, c'est la simple vérité. J'aime sortir la musique que j'aime au format le plus approprié.

 

À l'époque, il paraît également que tu ne signais pas de contrat avec les artistes et que tu les payais 50/50. C'est vrai ?
Oui, et c'est toujours le cas avec Álala.

 

Que penses-tu des autres labels de hip-hop, ceux plus gros que le tien, qui n'ont pas la même manière de procéder ?
Je ne veux pas parler de ce que font les autres. Chacun fait son truc. Beaucoup de labels dépensent des fortunes en marketing et en opérations de promotion... Donc il faut bien qu'ils rentrent dans leurs frais. J'ai voulu créer un label dans lequel il y aurait le moins de frais généraux possibles, de dépenses d'infrastructures, de communication ou encore d'administration. Comme ça, les artistes en profitent au maximum. Ce qui, en retour, est bénéfique pour ma relation avec eux.

 

Et aujourd'hui, est-ce que tu penses que l'argent règne dans le game ?
Maintenant ? Mais l'argent a toujours été le boss ! Il n'y a aucune maison de disques qui existe pour perdre de l'argent, et les artistes doivent vivre de leur Art, donc il faut faire de l'argent, c'est une obligation bien sûr.

 

Le hip-hop est un mouvement culturel dans lequel l'idée de compétition est très importante. Est-ce que tu saurais expliquer pourquoi ?
Oui, et ça a toujours été le cas. Dans le basketball, dans le choix de tes sneakers, dans la quête de la rime la plus mortelle, la compétition est essentielle dans le hip-hop. La compétition nourrit l'excellence, et je pense que c'est ce qui a fait évoluer cette forme d'Art.

 

 

Justement, parlons des sneakers. D'où te vient cette passion que tu nourris à leur sujet ?
Je suis un joueur de basketball et au départ, l'idée, c'est d'avoir les meilleures chaussures pour la performance. Puis je me suis mis à les considérer comme une extension de mon identité et de ma créativité. Il est hors de question que je porte la paire de sneakers que tout le monde porte. Il faut qu'elles soient originales, et si quelqu'un d'autre les a, je les customise afin qu'elles soient encore plus une affirmation de ma personnalité. C'est cette manière de voir les choses que j'ai développée dans mon livre, Where'd You Get Those? New York City's Sneaker Culture: 1960-1987, sorti en 2003. (Son attachée de presse s'assied à notre table, ndlr) Regarde ses chaussures, elles sont belles, ça en dit long sur elle. Elle a du style, elle est fraîche, audacieuse et elle l'affirme. (Rires)

 

Est-il vrai que certaines paires de Jordan peuvent te faire sauter plus haut que les autres ?
(Rires) Probablement... dans ton esprit.

 

À quelle fréquence achètes-tu des sneakers ?
Je n'en achète jamais ! (Rires) Enfin, plus maintenant. J'aime les baskets, mais je ne suis pas un collectionneur, c'est un malentendu. En fait, c'est Nike ou d'autres marques qui me les offrent.

 

Quelle est ta paire favorite ?
Toutes celles que je n'ai plus. Celles que j'ai données. À une époque, j'ai donné plein de chaussures à des enfants d'Afrique et d'Amérique du Sud. Pour Soles 4 Souls, Samaritans Feet, Hoops Africa et Nike Reuse A Shoe. Quand je les ai rencontrés, ces enfants jouaient au basket pieds nus, et j'ai pu voir ce que ça représentait pour eux. La sneaker a un pouvoir qui dépasse le basket, c'est incroyable.

 

 

A choisir, tu serais plus Adidas ou Nike ?
Nike. C'est ma marque préférée depuis des années. Et ce n'est pas uniquement parce qu'ils font les meilleures chaussures, mais c'est aussi parce qu'ils se soucient vraiment de ma communauté, tous les ballers du monde. Et ils sont également véritablement engagés dans le soutien de mon film Doin' It In The Park. Ils l'ont projeté dans 11 villes tout autour du monde : Shanghaï, Taipei, Hong Kong, Pékin, Londres, Mexico,Tokyo... J'apprécie leur soutien. Ceci étant dit, je porte de toutes les marques car j'aime être original.

 

Dis-moi si je me trompe, mais le graffiti est peut-être le seul aspect du hip-hop dans lequel tu ne t'es jamais investi.
(Rires) Même si je n'ai jamais essayé, je sais que je ne suis pas doué pour ça. Et puis surtout, je n'ai jamais voulu être impliqué dans des activités illégales. Je ne bois pas, je ne fume pas. Mes priorités sont d'être un athlète, de jouer au basket et de partager de la musique. J'aurais aimé être un artiste... J'ai toujours été enchanté par les fresques des graffeurs, mais ce n'est pas mon truc.

 

Parmi toutes tes expériences de vie, y en a-t-il une que tu préfères vraiment aux autres ?
Je n'ai pas de préférence, j'ai eu énormément de chance de pouvoir faire tout ça. Je me sens béni d'avoir pu partager ma vie avec le monde. Je suis à Paris en ce moment, j'ai beaucoup voyagé dans ma vie, sur les 5 continents, 37 pays. Faire du basket professionnel, écrire des livres, réaliser des films, c'est une vie de rêve, je suis comblé.

 

 

J'ai vu une vidéo de toi dans laquelle tu témoignes d'un profond respect pour Spike Lee. Tu as également fait une apparition dans son film Summer of Samoù tu joues un DJ. Est-ce que tu partages cette idée avec Spike Lee que le hip-hop est nécessairement dans la revendication et la protestation ?
Je ne pense pas que ce soit toujours nécessaire. Le hip-hop est le plus grand et le plus beau lorsqu'il est conscient, parce qu'à ce moment-là, l'artiste et l'audience ne stimulent pas seulement leurs oreilles et leur corps mais aussi leur esprit et leur âme. «Mind, body and soul», tu vois. Mais très peu d'albums ont réussi à atteindre le point de convergence de ces trois aspects de la musique.

 

Quels albums l'ont atteint selon toi ?
Public Enemy sur It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back, Nas avec Illimatic, Organized Konfusion avec leur premier album éponyme, Paid in Full… Les plus grands albums te font danser et agir.

 

T'es un digger heureux ou malheureux ?
Un digger est toujours heureux, parce que tous les albums dont tu ne connais pas l'existence te surprennent quand tu les découvres ! (Rires)

 

Quels sont tes disquaires favoris pour aller digger ?
Rush Hour à Amsterdam, Academy Records à Manhattan et Betino's à Paris.

 

Tu peux indiquer à nos lecteurs un album sous-estimé qui est pour toi un trésor caché ?
Ma compilation Earthtones, sortie en 2003 sur R2 Records.

 

New-York a beaucoup changé. Tu aimes toujours cette ville aujourd'hui ?
(Rires) Sérieusement ? J'aime New-York, j'y ai vécu toute ma vie et je prévois d'y rester jusqu'à ma mort.

 

++ La page Facebook et le compte Twitter de Bobbito Garcia, et la page Facebook de son label Álala Records.

++ Son film Doin' It In The Park est visionnable ici. Et pour les dix ans de Where'd You Get Those ? New York City's Sneaker Culture : 1960-1987, une nouvelle édition a été ré-imprimée en 2013.

 

 

Benjamin Pietrapiana // Interview réalisée dans le cadre de la soirée So Miles Party ©MILESFENDER.