Quand on cherche sur les Internets, on ne trouve pas beaucoup d'informations biographiques sur toi. Dans quel milieu as-tu grandi ? La musique, c'était un truc de famille chez toi ?

Léonie Pernet : Pas du tout, j'ai grandi dans une famille où il n'y avait pas de musiciens. Mais c'est ce que je veux faire depuis toujours, c'était un désir intense. Néanmoins ma mère m'a toujours poussé à faire ce que j'avais envie, elle m'a toujours encouragé.

 

Tu sors maintenant un EP avec quatre titres au format chanson, mais aux structures plutôt électroniques (sans couplet-refrain). La pop, ce n'est pas trop ton truc ? Est-ce que jeune, déjà, tu avais une sensibilité plutôt classique ou électronique ?

Sur les 4 morceaux, je pense qu'on peut vraiment considérer Mister A comme une chanson. Les autres seraient plus des morceaux à part entière. Quand j'étais jeune (enfin, je le suis encore), la pop n'était effectivement pas ce qui m'intéressait, je l'ai découverte assez tard. J'étais plutôt classique, puis, ado, j'ai écouté un peu de metal et de hip-hop. C'est vrai qu'au niveau des structures, c'est surtout celles des musiques classiques, contemporaines et électroniques qui m'ont inspiré.

 

Clip réalisé par Ji-Min Park et Bettina Blanc-Penther

 

Tu as suivi une formation classique ?

Oui, j'ai commencé par le piano quand j'étais enfant, puis j'ai été au Conservatoire en formation percussions classique (vibraphone, xylophone, caisse claire etc).

 

Comment en vient-on à pratiquer le piano et la batterie ? C'est complexant, rassure-nous un peu : il y a bien un instrument dont tu ne sais pas jouer ?

Je ne sais pas jouer de la guitare, je suis nulle. D'ailleurs, globalement, je ne maîtrise aucun instrument à corde. Mais il y a plein de gens qui savent jouer du piano et de la batterie. Faire les deux n'est pas insensé. C'est une histoire d'autonomie et d'indépendance, de tes doigts en ce qui concerne le piano, de tes mains et de tes pieds aussi avec les percussions. C'est du rythme finalement. Je considère le piano comme un instrument à percussions : il y a des touches sur lesquelles tu appuies avec plus ou moins d'intensité.

 

Quelles sont tes principales influences musicales à part Philip Glass et Aphex Twin (c'est écrit sur ton profil Soundcloud, alors ce n'est pas du jeu) ?

Je dirais Radiohead. Souvent quand on parle de Radiohad, les gens font "ah non, quelle voix pleurnicharde". Mais si tu écoutes les 3 premiers albums, c'est quand même de la tuerie. Dans Two Of Us, les accords de piano au début et la ligne mélodique, les sons saturés, rappellent clairement des morceaux qu'ils ont composés eux. Sinon il y a plein de choses que j'écoute, mais qui ne m'inspirent pas directement pour ma musique, Patti Smith par exemple.

 

 

Kill The DJ : et toi, quel mauvais DJ tuerais-tu ?

Moi.

 

Comment s'est faite la rencontre avec Fany (Corral, fondatrice de Kill The DJ) et le label ?

Je voulais vraiment signer chez Kill The DJ - depuis que j'ai 18-19 ans, je suis fascinée par ce label. J'écoutais tout le temps Chloé et Ivan Smagghe. J'aimais aussi leur esthétique en noir et blanc, les petites phrases qu'ils avaient pour parler des soirées, et puis le fait que ce soit quelque chose de nocturne. J'ai tanné mon manager pour qu'il les contacte, puis on s'est rencontrés et elles ont écouté les morceaux. Ça s'est fait assez naturellement, car même si mon son est un peu différent de ce qu'ils produisent généralement, il est tout de même cohérent avec ce qu'ils défendent. Au niveau de l'engagement aussi.

 

Qu'est-ce qui, selon toi, réunit les artistes signés chez Kill The DJ ?

Je dirais un son un peu bancal et sombre : quelque chose qui ne tient pas sur ses deux pattes, où l'on ne sait pas bien où l'on met les pieds. Pas forcément au niveau de la production en termes de rythme et de sons, mais plutôt au niveau des territoires musicaux, c'est-à-dire d'influences et de frontière entres les styles. Quelque chose d'un peu brut. Et puis le Pulp bien sûr.

 

Effectivement le label Kill The DJ est né des soirées du Pulp. Tu as connu ces années-là ? Et si oui, c'est une honte, tu avais 15 ans.

Non, je n'ai fait que 2 soirées là-bas, vers la fin. Une quand j'avais 17 ans et une autre un peu après. En réalité, je n'y ai jamais traîné. Quand j'ai commencé à organiser des soirées, je ne me suis pas vraiment inspirée du Pulp, mais plutôt du fantasme que j'en avais : une soirée très parisienne, avec des gays, des gouines, des hétéros, des freaks. Une nuit décomplexée, qui raconte quelque chose, qui ne soit pas une pompe à fric. Tout cela ça m'excitait et c'est ce que j'ai voulu recréer.

 

Crédit photographie : Chill O.

 

Je t'ai lu dire dans une interview "le Pulp a façonné et défendu une vision magnifique de la nuit et de la musique : le dancefloor comme poésie moderne". Qu'est-ce que tu veux dire par là ?

Si tout le monde est traumatisé par le Pulp et en parle encore maintenant (ce qui est assez relou finalement), c'est parce que ces soirées défendaient une certaine idée de l'engagement, du défrichage et de la recherche d'un son loin de celui de la french touch, très scintillant et coloré, qui personnellement ne m'a jamais touché. Ce qu'il y avait de particulier dans ces soirées, c'était aussi de créer ces moments qui rassemblaient des gens très différents, de par les milieux sociaux et leurs orientations sexuelles. Un club est un espace, selon ce que tu y fais rentrer, ça ne raconte pas la même histoire. Rassembler tous ces gens autour d'une musique électronique, ça avait du sens, et l'idée que j'en ai est assez poétique.

 

"Last Night A DJ Saved My Life" : des paroles qui te parlent ?

Plus tellement maintenant. Je suis arrivée dans la nuit en pleine période minimale, avec la MD, ça nous a tous rendus fous. Maintenant, je m'en suis un peu remise et je sors beaucoup moins, la nuit me fait moins bander, même si je passe quelques bonnes soirées - notamment celles que j'organise et où je mixe. Il faut aussi dire que la starification des DJ's me saoûle, c'est Disneyland. Je suis lassée de parler du clubbing à Paris, Londres et Berlin. C'est une bonne chose que la techno se soit démocratisée, mais du coup, d'une certaine manière, ça m'excite moins.

 

Flyer Corps VS Machine

 

Tu as ensuite commencé à organiser les soirées queer (mais pas que) Corps VS Machine. Comment es-tu devenue organisatrice de soirée ?

Je sortais beaucoup, j'ai eu envie de faire mes soirées, de passer du son. J'aimais l'idée d'avoir un flyer, un nom, un public, de raconter une histoire dans un lieu - on y revient. On m'a parlé de Guido (Guido Minisky, actuellement la moitié du duo Acid Arab, ndlr) à l'époque où il s'occupait du Panic Room. J'ai été le voir et je lui ai dit que je voulais organiser une soirée dancefloor, avec un son un peu dur. Il m'a dit qu'il reprenait un lieu dans quelques mois, chez Moune, et qu'il m'appellerait quand ça se ferait. Ce qu'il a fait, pour me proposer une résidence. Ça a commencé comme ça.

 

En parlant dancefloor et poésie, t'arrive-t-il de déclamer des vers de Musset à des quidams / murs / plantes vertes quand tu es dans un état d'ébriété avancé ou sous substances ?

Des vers de Musset non, mais quand je suis complètement bourrée, j'ai des petites tendances à la citation.

 

C'était une façon détournée de te demander si tu avais des souvenirs embarrassants de soirées où tu avais un coup en trop derrière la cravate...

Oui, dans le verbiage surtout. Je parle trop, je dis trop de conneries, et le lendemain j'ai le Grand Regret. C'est un ami qui m'a sorti cette expression pour parler des lendemains de soirées : le Grand Regret. C'est ces lendemains où tu te réveilles et tu ne penses pas à ce que tu as fait, mais à toutes ces bêtises que tu as dites.

 

 

Tu as sorti ton Mix Pour Tous militant en 2013, pour Brain d'ailleurs. Le gouvernement qui repousse la loi sur la famille, ça t'étonne ?

Oui, parce que j'y croyais. Je pensais vraiment que la PMA serait votée plus tard. Je suis surprise et déçue, je ne voterais plus jamais PS de ma vie. Je reçois encore des mails d'eux dans ma boîte mail, il faut que je leur dise d'arrêter. En février 2013, je pensais qu'ils auraient plus de courage, parce qu'ils en avaient quand même eu. Non seulement le projet a été repoussé, mais en plus il n'y aura pas la PMA dedans. Qu'ils aillent se faire enculer.

 

Tu as tourné pendant 1 an et demi avec Yuksek en tant que batteuse. C'était comment ?

C'était génial : une grosse expérience professionnelle dont je garde beaucoup de souvenirs. C'était la grande lancée dans le bain, je n'avais jamais joué pour un groupe, je n'en avais même pas eu un au lycée. Et là, directement le gros voyage aux États-Unis, avec notamment la traversée de la Vallée de la Mort en voiture. Et tout ça en très peu de temps : c'est des shots d'émotions, d'images, de tout. Tout est sur le moment, sauf que ça dure un bout de temps. C'était aussi bien de voir l'envers du décor.

 

Quels clichés sur les tournées ça t'a permis d'infirmer ?

Aucun.

 

Quels clichés sur les tournées ça t'a permis de confirmer ?

La réponse précédente répond à la question ! (Rires)

 

 

En mai dernier, tu es montée pour la première fois seule sur scène pour ouvrir Gesaffelstein. C'était plutôt excitant ou angoissant ?

C'était le 2 mai, je m'en souviendrais toute ma vie. J'étais pétrie d'angoisse, je me suis tapée un bad trip durant 2 mois avant, du coup j'ai saoûlé tout le monde. Jouer la première fois ta musique à la Cigale pour ouvrir Gesaffelstein, c'est quand même gros. Et puis quand tu es sur scène, ce n'est plus de l'angoisse, c'est de la peur, mêlée à de l'angoisse : le frisson.

 

Gesaffelstein est-il sympa ?

Avec moi, il était sympa en tout cas.

 

Revenons à ton nouvel EP. Ta musique évoque des images, elle est très "atmosphérique" comme on dit. Tu cherches à nous raconter des histoires ?

Je crois que oui. C'est quelque chose qu'on me dit depuis que je commençais à démarrer mes compositions : toute jeune, on me disait notamment que ça ressemblait à du Danny Elfman, qu'il y avait un rapport avec l'image et le cinéma. Je m'en branle un peu d'écrire une chanson, je veux raconter une histoire, oui, que des contours se dessinent. Quand j'écoute une musique, que ce soit du classique ou de la musique électronique, j'aime entendre quelque chose qui tienne de la narration, d'un discours. La voix est assez anecdotique, ça se déroule au niveau instrumental, au niveau des structures.

 

Est-ce que tu as besoin d'images ou d'histoires pour créer ?

Non, pas du tout. Il n'y a rien de particulier qui m'inspire visuellement, je n'ai pas d'images en tête. Rien de palpable et de clair ne pré-existe à la création de mes morceaux. J'ai des sensations et des sentiments, mais avec tout de même une certaine idée de temporalité.

 

Crédit photographie : Chill O.

 

Est-ce que tu composes de manière assez expérimentale, en produisant des sons et en voyant comment ils s'assemblent ?

Oui, je compose très spontanément. Comme je l'ai dit, je pars véritablement de rien : je n'ai aucune méthode, aucune intention. Après, j'ai une personnalité, donc il y a des choses qu'on ré-entend dans ma musique, même si les morceaux sont assez différents les uns des autres. Parfois je trouve un son et je me dis "c'est ça", mais c'est rare que je sois emportée de la sorte.

 

Est-ce que tu retravailles tes productions longuement, ou est-ce que, si justement tu t'es sentie emportée, tu gardes ta composition à l'état de maquette (ou presque) ?

Dans l'EP, il y a deux morceaux qui sont des maquettes : Mister A et Blue Is Dead. J'ai essayé de ré-enregister Mister A, mais le sentiment de départ n'était plus là. Il y a une certaine évolution dedans, et quand j'ai essayé de la recréer, j'enregistrais soit trop vite, soit trop lentement. Du coup, la qualité du son est ce qu'elle est, mais je l'ai gardée parce que c'était beau comme ça. Ces deux morceaux sont très bruts. Après, j'ai énormément rebossé des morceaux plus riches et plus dépouillés comme Two Of Us afin d'obtenir la bonne structure.

 

Qui est Mister A ? Quelques suppositions : Aphex Twin, Alanis Morissette, ABBA, l'Amour ?

C'était l'Amour. Pas l'Amour en général, mais une personne dont j'étais amoureuse, une personne physique et très réelle.

 

C'est une chanson d'amour ?

Oui, on peut la résumer à ça.

 

Crédit photographie : Chill O.

 

Dans une autre interview - qu'en journaliste consciencieuse, j'ai également lue pour préparer cette interview-ci - tu conseillais la lecture du petit texte Notre besoin de consolation est impossible à rassasier du grand écrivain suédois Stig Dagerman. Tu peux nous en parler un peu ?

Stig Dagerman a fini par se suicider quelques années après avoir écrit ce texte. On parle beaucoup de ce texte comme d'un texte pseudo-testamentaire, parce qu'évidement, quand on le lit, on sait a posteriori qu'il s'est suicidé. Mais il y dans ce texte autre chose que du désespoir. Il y a tout du long une tension entre une puissance de vie, une envie de vivre et de donner un sens à cette vie, et de l'autre côté un désarroi immense. Je le trouve splendide : excessivement bien écrit et très poétique.

 

Le texte finit avec une note d'espoir immense.

Exactement. La dernière phrase est sublime (elle cherche le texte sur son téléphone) : "Je sais que les rechutes dans le désespoir seront nombreuses et profondes, mais le souvenir du miracle de la libération me porte comme une aile vers un but qui me donne le vertige : une consolation qui soit plus qu'une consolation et plus grande qu'une philosophie, c'est-à-dire une raison de vivre". C'est bouleversant : sincère et sensible, même si par la suite il s'est résolu et a fait ce choix qui est le sien.

 

Il y a un passage sur le suicide dans le texte, où il en parle comme une preuve de la liberté de l'homme, et, du coup, paradoxalement, comme quelque chose qui lui donne de l'espoir.

Tout à fait. Il en parle de manière très ambiguë. Je pense aussi qu'il y a une tension dans la création artistique entre un acte poétique très vivant et très fort et des sensations plus douloureuses. Dans ma musique, il y a souvent une certaine mélancolie, mais en même temps, l'acte de faire de la musique en lui-même est un acte de vie, tout le contraire d'un geste dépressif. Pour moi, il n'y a pas de musique dépressive, même s'il y a des sons très, très, sombres.

 

Tu t'inspires de ce que tu lis pour composer ?

Je ne suis pas vraiment inspirée par ce que je lis, mais je suis tout de même sensible aux mots, à la parole. J'aime mettre en musique des mots. J'ai commencé la musique en créant de la musique pour des spectacles, puis il y a eu mon Mix Pour Tous, qui était inspiré du discours de Taubira.

 

Crédit photographie : Chill O.

 

Tu penses qu'il y a un rapport entre l'écriture d'un album et celle d'un roman ?

L'écriture d'un album où il y a une cohérence peut s'apparenter à l'écriture d'un roman en termes de structure, alors que l'écriture d'un morceau ressemblerait plus à celle d'un poème : un instantané de couleurs et de sensations. J'ai une amie qui écrit un roman. Je l'ai eue au téléphone il y a deux jours, et elle m'a dit : "je suis en train de finir mon roman, mais c'est peut-être lui qui est en train de me finir".

 

Tu as peur que l'écriture de ton album te "finisse" ?

Oui ! Il y a un risque, et ça m'effraie un peu. Il faut avoir une vue d'ensemble, et comme je te le disais, je n'ai aucune intention pré-existante. Ma palette esthétique et harmonique, je l'ai, mais après, en matière de sonorités et de structures, je suis encore très indécise. J'hésite notamment entre un son intimiste ou grandiloquent.

 

Tutuguri qui clôt l'EP est grandiloquent, voire épique.

Oui. Je l'ai composé pour le live de la Cigale. Je me voyais bien le jouer sur scène, histoire de me déchaîner un peu ! (Rires) J'adore le début : ça m'évoque la drogue, les visions. D'ailleurs le morceau tient son nom de Tutuguri ou le rite du soleil noir d'Artaud.

 

Le style n'a pas l'air très important pour toi, ce qui est plutôt rare pour une artiste à la "hype montante". Tu te considères comme normcore ?

(Rires) C'est très drôle, je suis tombée sur ce mot la semaine derrière et je l'adore : c'est la quintessence du no look, et les journalistes en ont fait une tendance, puisque l'heure est à la tendance. Donc non, je ne me considère pas comme normcore, mais effectivement, je n'en ai rien à foutre de mon style. D'ailleurs, si le normcore pouvait s'appliquer à la musique, je ferais un album normcore.

 

Crédit photographie : Ji-Min Park et Bettina Blanc-Penther

 

++ La page Facebook et le compte Soundcloud de Léonie Pernet.
++ Son premier EP, Two Of Us, sera disponible à partir du 28 avril chez Kill the DJ. En attendant, vous pourrez venir la découvrir demain au Spring Break parisien du 25 avril, organisé par Brain à la Rotonde.

 

 

Bettina Forderer.