De loin, avec ses deux mètres de hauteur, sa barbe qui lui gratte les genoux et son bidou du jouisseur, c’est vrai que ça fait un peu «regardez, je suis Sébastien Tellier». Mais passons sur les détails mode qui en intéresseront d’autres, revenons à l’essentiel : le monsieur qui enfume la pièce de sa beuh verte fluo a l’air bien dans son pagne multicolore. Après l’insuccès relatif d’un album dissident sans fidèles et celui d’une B.O. sur laquelle peu sont revenus, voilà l’album de l'opulence ? «Haha… (ricanement agacé mais maîtrisé, ndlr). C’est très différent de My God Is Blue, où là, on me voyait faire le gourou pour nourrir le concept. Mais dès que tu tirais un peu dessus, tu voyais bien que c’était de la philosophie chewing-gum.» Hum, pardon.

 

Bon, d’accord. Sans l’idée d’opulence, il y a une idée qu’on retrouve à travers le Brésil, les titres L'Amour Carnaval, Ma Calypso, Aller vers le soleil : c’est celle du Paradis perdu.

Sébastien Tellier : Oui, l’idée c’est que mon enfance, je ne l’ai pas aimée. J’ai grandi à Cergy-Pontoise, première ville expérimentale de France à copier les villes américaines. Ça a ce côté cool de banlieue, tu fais du bicross entre les pavillons et t’es dans E.T. Mais c’est moche, il n’y a rien. Et tu vois Paris, à 30 km au loin, avec l’impression que tout le monde s’y amuse, les bateaux-mouches, la fête… et tout ça sans moi ! J’ai voulu refaire mon enfance ailleurs, au Brésil.

 

C’est l’idée de l’oiseau sur la pochette ? C'est un phénix ?

Oui, il y a cette idée de renaissance.

 

 

Passer à cette musique brésilienne nouvelle dans ta carrière, c’est revenir en arrière à ce que te faisait écouter ton père ?

Mon père : je ne connais pas un mec plus heureux que lui de faire de la musique. C’est le retraité le plus content d’être à la retraite que je connaisse. En fait, en musique, je suis vraiment influencé par mon père, je cherche à lui envoyer un message quand… (il s'interrompt, ndlr) Attention, il n'est pas mort, hein ! Mais je cherche à lui envoyer un message à chaque album. Et j’en suis encore là, dans cette recherche de reconnaissance.

 

Ricky L’adolescentRicky, c’est l’adolescent / c’est l’adolescent qui a du mal à parler…»). C’est toi jeune, Ricky ?

Oui, c’est moi qui rencontre le moi de mon adolescence, et qui marche avec lui et finalement le laisse tomber parce que ce mec craint trop. Je n’aime pas mon adolescence, j’étais vraiment con : j’avais juste comme objectif de boire le plus de bouteilles de vodka possibles et d’aller construire des carrières en forêt. Avec des types, on partait en forêt avec des pelles et de la vodka… Mais je ne veux plus en entendre parler, et je ne souhaite à personne de s’en faire des potes…

 

 

Enfance secouée, disque qui swingue. Si son Confection sorti l’année dernière avait manqué de nuances, il y a dans L’Aventura un gros menu complet. Un white trash du 95 qui devient grand gourou (hum) avant de faire un tour au Brésil et de ramener le disque le mieux arrangé de la saison, Harmony Korine n’y aurait pas pensé. Nous non plus. Niveau tropisme, on peut penser à Pierre Barouh, l’homme qui un an avant de composer la musique d’Un homme et une femme de Lelouch créait le label Saravah, passerelle de la culture bossa en France. Sébastien Tellier, lui, a enregistré son disque avec Arthur Verocai, monsieur manettes de la musique brésilienne des années 70. Comment dire : vous avez un peignoir de soie, une platine, un cigare ? Il vous ne vous manque plus que l’album éponyme de Verocai, chef-d’œuvre de la fusion brésilienne en pantoufles. Tellier importateur ?

 

C’est un travail qui t’avait marqué depuis longtemps, le travail d’Arthur Verocai ? Ou est-ce qu'en général, tu t'intéresses à la musique «fusion» d’artistes comme Eumir Deodato ?

Non, en fait je ne retiens pas les noms. Je préfère ne pas les retenir. Si tu aimes un truc, tu vas le ré-écouter, y repenser, le plagier même sans t’en rendre compte, et tu sonneras comme un mec qui a voulu faire «à la manière de machin». J’aime plus l’idée de souvenir, de même vague. Tu es en bagnole, tu écoutes quelque chose de beau, et tu te souviens de la sensation, de l’idée. Ce qui transparaît, c'est d'avoir comme référence un rêve.

 

Tu arrives à swinguer à la brésilienne. Ca a pourtant l’air plutôt difficile, non ?

Merci, c’est gentil. Il y a ce morceau par exemple, Ricky l’Adolescent, avec cette basse brésilienne très traditionnelle mais très agressive. J’ai mis du temps à savoir ce que je voulais, à trouver la basse, mais une fois que je tenais le truc, en trois prises, c’était bon. Et je tenais à jouer quasiment tous les instruments ainsi que les parties difficiles. Il y a des structures rythmiques comme ça, on pense qu'elles sont simples, mais en réalité, c’est très complexe.

 

 

Là, c’est le moment où l'on voudrait lui dire que c’est dommage qu’on entende sa voix trop fort au-dessus de tout quand il parle de tartes à la fraise ou de «Oursinet, petit jouet fait de fils». Mais c’est Sébastien Tellier, déjà, il fait deux mètres, et puis c’est la langue, aussi. Comme si le français incluait un second degré collé aux textes. Ça ne marche pas sans le côté rigolard. Tellier, qui a pourtant arrêté ses blagounettes sectaires et répète partout que la paternité l’a remis bien à sa place dans l’univers, a l’air pourtant de toujours oser les grosses blagues. Et puisque l’attaché de presse nous fait le signe de la montre, osons nous aussi.

 

Puisque tu as 40 ans et que tu es très productif en ce moment, je me permets la question crise de la quarantaine : tu n’as jamais eu envie de tout plaquer ?

Si, bien sûr ! Je pourrais aller ouvrir un bar au Bénin, j’adore cet endroit. Là-bas, pour rien, tu te fais construire un palais - mais attention, un vrai palais hein, bien qu’il y ait des coupures d’électricité. La beuh y est délicieuse, l’alcool aussi. Je suis sûr que j’y serais aussi heureux qu’ici.

 

Qu’aurait Sébastien Tellier si… s’il avait représenté la France à l’Eurovision cette année ?

Déjà, j’aurais viré les femmes à barbe, parce que c’était sûr qu’on allait se faire piquer la place par une femme à barbe. J’aurais fait autre chose, avec un instrument et ma voix. Parce qu’il faut se rendre compte que ce que veut l’Eurovision, c’est mettre en avant les voix.

 

 

Qu’aurait Sébastien Tellier si… on lui avait demandé de choisir un featuring qui parle au grand public ?

Snoop Doggy Dogg. Car c’est le mec qui s’en fout, il parle vraiment à tout le monde, il peut faire une émission de téléachat le matin ou un prime time le samedi soir, il s’en fout vraiment, lui.

 

Qu’aurait Sébastien Tellier si… s’il avait été proche de Nicolas Sarkozy au moment du film Seul Two d’Eric & Ramzy ?

Comment ? Ha oui ! Il y avait cette affaire, oui. J’aurais dû partager un titre avec le fils de Sarkozy (Pierre Sarkozy alias Mosey, ndlr) sur la B.O. de Seuls Two d’Éric et Ramzy. À l’époque, je ne voulais pas être mêlé à un parti, et je venais de faire l’album Politics en plus. C’est con, parce que les artistes devraient être en-dessous, mais aussi au-dessus de ça, au-dessus des idées politiques. On devrait parler d’amour ! (Rires) Mais finalement, c’est pire pour lui, le fils Sarkozy, qui n’a pas choisi d'être le fils de son père : si ça se trouve, ça l’empêche de faire plein de choses, ce statut-là.

 

Qu’aurait fait Sébastien Tellier si… enfant, on lui avait dit que trente ans plus tard, il ferait L’Aventura ?

Je n’y aurais jamais cru. Le premier concert que j’ai fait, ça devait être Julien Clerc à 12 ans. Même faire roadie je n’y aurais pas cru… c’est trop bien.

 


(Cliquez sur l'image pour la voir en grand)

 

On a attendu 5 minutes pour commencer l’interview, débordé de 5 pour conclure, mais il faut libérer la place parce que derrière, il y en a d’autres qui attendent. C’est à la chaîne. Je me dépêche, range les affaires et, dans un moment d’inattention, fais la connerie irréparable de supprimer l’enregistrement. Merde, je dois vite noter ce dont je me souviens, noté plus haut. Les clients suivants s’installent. Et là Tellier, après deux joints et malgré la table qui nous sépare, a tout vu. Il a enlevé ses lunettes à travers lesquelles je n’ai pas su me cacher. J’ai vu ses yeux très clairs transpercer la fumée. Et il m’a dit : «boulette !».


++ Le site officiel, la page Facebook et le compte Soundcloud de Sébastien Tellier.

++ Le nouvel album de Sébastien Tellier, L'Aventura, sortira le 14 juillet prochain chez Record Makers. Disponible ici en pré-commande, le disque est d'ores et déja en écoute intégrale sur Deezer.

 

 

Bastien Landru.