Je ne sais pas tellement à quoi m'en tenir avec ce titre, Tropics Of Love. Qu'est ce que c'est ? L'amour à son zénith ?

Joakim : Non pas du tout ! (Rires) Déjà, Tropics Of Love, ce n’est pas un titre que j'ai trouvé, c'est le titre d'une série de dessins de l'artiste Camille Henrot. Quand je cherchais un titre, j'ai pensé à cette série et le titre m'est resté collé au cerveau, ça m'a paru assez évident. Je n’arrivais pas à trouver d'alternative. J'ai demandé à Camille si je pouvais l'utiliser comme titre de l'album, elle a approuvé, et par la suite, on a bossé sur des dessins dans l'esprit des Tropics of Love pour l'illustration de couverture. Pour trouver une explication à Tropics Of Love, le mieux serait de discuter avec Camille, mais en gros, c'est une série de dessins autour de l'idée de frontière, de l'exotisme en tant qu'autre, de l'altérité, de la confusion des genres. Par exemple, des images qui sont associés à ces dessins, on en voit à l'intérieur de l'album : ce sont des images que Camille a collectées à partir de rituels pratiqués par les marins quand ils passent l'équateur. En passant l'équateur, ils s'habillent en femme, parce qu'ils avaient cette peur superstitieuse qu'en le traversant, tout serait inversé. L'album tourne autour de cette thématique du fantasme exotique - qui est souvent relié à un fantasme sexuel -, des extrêmes qu'il peut y avoir dans les sentiments et la sexualité. C'est plutôt là-dessus. C'est plus complexe, plus ambigu que ç'en a l'air.

 

 

Cette série d'images, ça t'a servi de boussole, ça t'a aiguillé ?

Non, parce que c'est arrivé sur la fin. C'est en finissant le disque que l’idée m'est venue.

 

De temps en temps, dans un processus créatif, une image peut servir à aiguiller… On aurait dit que c'est le cas ici.

Oui, ça arrive mais là, c'est vraiment dans l'autre sens !

 

Parce que j'ai le sentiment que cet album, c’est aussi le plus proche du geste d'Art. Tu le ressens également de la sorte ?

Peut-être, je ne sais pas... Peut-être parce que je côtoie de plus en plus d'artistes et que je suis plus proche de ce monde-là. Moi, j'ai toujours aimé l'idée qu'il y ait plusieurs degrés de lecture. Qu'en plus de la musique, il y ait aussi les paroles, les images, et que tout ça soit vecteur de sens - ou parfois même de confusion. Du coup, là, c'est vraiment ce que j'ai fait, je ne sais pas si c'est plus ou moins le cas que d'habitude. Mais c'est vrai que du fait des dessins de Camille, et de Michel Foucault (que l'on entend dans un intermède, ndlr), tout ça, ça donne un côté un peu intello. En revanche, j'espère que c'est un disque un peu moins cérébral que les autres. Et un disque plus sensuel aussi, parce que c'était le but.

 

C'est pas imbitable non plus, mais j'ai le sentiment que l'idée prime ici plus que d'ordinaire.

Non, mais j'aime rajouter des couches comme ça, de sens. Ça fait partie du processus créatif.

 

Peut-être que mon opinion s'oriente parce qu'en te suivant un peu, j'ai vu que tu bossais beaucoup avec Camille Henrot, notamment à Beaubourg, et peut-être que ça biaise mon analyse de l'œuvre.

Oui, je travaille beaucoup avec Camille. C'est vrai que je passe aujourd'hui plus de temps avec des gens issus du monde de l'Art qu'avec des gens de la musique globalement, donc ça doit jouer…

 

 

D'ailleurs, pourquoi est-ce que tu l'as voulu aussi sensuel, cet album ? Chose curieuse, ça se répercute sur l'auditeur par "un sentiment estival", ce qui revient souvent dans les chroniques. (Le terme l'amuse, ndlr) Tu crois que le tropic du titre voile un peu l'objet du disque ? 

Oui, et puis le disque sort avant l'été : association d'idées…

 

Tu sais que l'on qualifie même cet album de baléarique ? Qu'est ce qui fait que tu as voulu lui donner une impulsion plus sensuelle ?

J'avais envie de ralentir le tempo, et dès que tu ralentis le tempo, tu as plus de place pour la musique ; et automatiquement, tu peux faire des choses en quelque sorte plus sensuelles. C'est quelque chose que j'ai toujours voulu faire, mais j'ai naturellement tendance - ou du moins des facilités - à faire des choses cérébrales ; pourtant, ce n'est pas ça que j'aime en musique, j'aime les choses viscérales, et la sensualité, c'est quelque chose de viscéral. C'est quelque chose qui m'intéresse et me préoccupe tout le temps. Mais ici, il y a des influences plus soul que sur les autres disques qui sont plus dans une veine krautrock, par exemple. Là, je voulais du plus chaud, du plus lent, du plus sexy.

 

N'y a-t-il pas toujours un moment où l'on s'interroge sur la sexualité via son Art ? Qu'il s'agisse de la sienne propre ou en général... N'as-tu pas le sentiment que fatalement, on y vient à un moment ou un autre ?

Tu veux dire que les artistes questionnent fatalement la sexualité ?

 

Oui.

Je sais pas. Je n'y ai jamais pensé, mais d'un autre côté, c'est globalement un sujet qui intéresse tout le monde pendant toute la vie. Là, en l'occurrence, le thème est très lié aux questions sur la sexualité, mais avant même de trouver ce thème, j'étais intéressé par les mutations dans la sexualité aujourd'hui, dans la manière qu'ont les gens de changer, de se placer, de se représenter. Ce sont des questions qui m'intéressent, oui.

 

Cet album, tu l'as composé après un déménagement (à New-York, ndlr), et souvent, ces situations occasionnent une solitude accrue, ce qui se répercute par un travail plus introspectif. Tu as le sentiment d'avoir produit quelque chose de plus introspectif avec Tropics Of Love ?

Ce ne serait pas étonnant dans le sens où comme je ne disposais pas de tout mon studio, je me suis installé dans une chambre où je n'avais amené que quelques machines, et je me suis retrouvé dans un truc beaucoup plus "cocon", comme quand j'ai commencé à faire de la musique. Aussi, j'avais dans l'idée de retrouver les sensations que je pouvais avoir quand j'ai commencé à faire de la musique. Ce sont des sensations que je recherche parce qu'après un certain temps à faire de la musique, on perd un peu de vue pourquoi on en fait... ou alors, on devient trop technicien, ou encore trop conscient de ce qu'on fait. Du coup, je voulais retrouver cette naïveté des début et être plus "dans les sons", dans le détail. Et puis je n'ai bossé avec personne cette fois-ci ! Tous ces aspects contribuent donc à créer un environnement qui est différent de l'habituel. Bosser tous les jours chez soi sans voir personne et avec peu de machines, ça m'a permis d'utiliser ces machines au maximum.

 

 

C'est pour ça que tu as déménagé aussi ? Pour relever un nouveau défi ?

Pas spécifiquement pour faire ce disque, mais en général pour changer… Déjà, j'aime beaucoup New-York. J'en avais un peu marre de Paris, aussi. Je pouvais déménager dans de bonnes conditions avec un visa, un appartement etc… Donc si je ne le faisais pas à ce moment-là, je ne l'aurais jamais fait. Et puis j'aime bien m'imposer des défis, je suis hyperactif.

 

Et puis le confort, c'est un gros danger pour la création, non ?

Ouais, et New-York, ça a été un gros coup de pied au cul !

 

Tu te sens plus à l'aise là-bas ? On est mieux compris à New-York qu'on ne l'est à Paris ? Il y a plus de place ?

Oh non, bien au contraire. C'est plus difficile qu'ailleurs. C'est une ville qui attire des gens talentueux du monde entier, et puis c'est très dur, les choses vont vite. Ce serait plutôt plus difficile. Mais c'est ça qui m'intéresse aussi. La vitesse à laquelle vont les choses me plaît énormément. Tu verrais à quelle allure on a bossé avec Luke Jenner (l'ex-chanteur de The Rapture, qui donne de la voix sur Bring Your Love, ndlr), je ne pourrais jamais travailler comme ça ici. Je n'avais croisé qu'une seule fois Luke en Australie, et là, il bossait en studio ; moi aussi, alors je lui ai fait écouter un morceau ; ça lui plaît, je lui propose de bosser dessus ; le lendemain, il m'envoie une démo vocale, le surlendemain, je viens enregistrer le truc ! Et tout ça sans parler d'argent, de rien, juste comme ça, hyper-vite. Et puis Luke, ce n'est pas un mec qui vient de démarrer dans la musique... C'est très comme ça, New-York. Mas ça réclame d'être constamment sur le qui-vive : si tu ne sors pas, si tu ne vas pas voir les gens, rien ne se passe. Mais dès que tu sors, tu récupères 15 000 plans…

 

 

C'est pas un peu une caricature de la ville que tu nous fais là, en fait ?

Non, non ! Ca se passe vraiment comme ça. Ça rend le truc très excitant, aussi.

 

C'est pourtant assez paradoxal comme situation : est-ce vraiment conciliable d'entretenir une période vraiment créatrice, de s'impliquer, tout en ayant à aller réseauter et sortir faire des mondanités tout le temps ?

C'est vraiment difficile, oui. Il faut trouver un équilibre. D'ailleurs, pendant que je faisais le disque, je me suis très peu consacré aux soirées. En ce moment, je suis dans une situation où je dois faire beaucoup d'allers-retours, donc ça complique les choses, mais je pense que c'est amené à se tasser au fur et à mesure.

 

Je n'ai jamais vu ton studio parisien, mais il paraît qu'il était très fourni. Le défi, n'était-ce pas un peu aussi de se contraindre ?

Ça, c'était plus une conséquence. Au moment où j'ai déménagé, je pensais que j'aurais plus avancé sur le disque, et en fait, je n'avais quasiment rien fait - mais je n'ai pas déménagé en me disant que j'allais bosser d'une autre manière. Je pensais reconstituer mon studio, sauf que ça a pris des mois et que ce n'est toujours pas fini. Donc ça a été une conséquence, mais finalement, une conséquence heureuse puisque ces contraintes m'ont permis de faire ce disque d'une autre manière. Et puis je pense que tout ceci va influencer ma manière future de procéder. De toute façon, c'est quelque chose que je me dis à chaque fois ; à chaque fois, je me dis que je vais faire quelque chose de minimaliste, et à chaque fois, je me foire ! Mais c'est une idée qui est présente en moi en permanence.

 

 

Et Crowdspacer, ton autre label, c'est rattaché à ce studio de New York ?

Non, c'est juste un autre label où je fais des choses plus club. Parce que je n'arrivais pas vraiment à le faire sur Tigersushi. Et puis quand je fais mes albums, je n'arrive pas vraiment à faire des choses club, et pourtant, j'aime bien. Je suis DJ aussi, et j'aime les musiques plus utilitaires. C'est ce que je fais quand je remixe, mais je voulais aussi pouvoir collaborer avec des gens. Donc, l'idée c'est plus de créer un espace différent pour faire des choses que je n'arrive pas à faire sur Tigersushi. Et puis avec un système de distribution très direct : pas de vinyles, pas de promo.

 

Et tu as choisi Because cette fois-ci…

Oui, c'est la première fois que je choisis de faire une licence.

 

Et pourquoi pas Tigersushi, comme le dernier ?

Mais là, c'est Tigersushi via Because. J'ai produit le disque, donc je dis que c'est Tigersushi qui l'a produit, mais comme je bossais déjà avec Because en édition, les choses se sont faites naturellement. C'était assez cohérent parce que ce sont aussi mes éditeurs, et puis je trouve qu'ils ont super bien bossé sur des groupes que j'aime beaucoup, tels que Metronomy, qui est "le" grand groupe indé. Du coup, je me suis dit que ça pouvait être pas mal ! (Rires)

 

J'avais le sentiment que tu avais abandonné Tigersushi...

Non ! Je le gère à distance avec Charlotte (Ficat, ndlr) qui est ici. Et parmi les choses que je veux faire dans le futur, j'ai à coeur de bosser pour le label sur des artistes de là-bas, ainsi que d'amener des artistes d'ici à New-York quand j'aurais le studio. Ce serait intéressant de faire se déplacer les gens et de les faire travailler hors de leur cadre parisien confortable. Et il y a plein de projets que j'aimerais faire avec des artistes à New-York.

 

 

Et comment es-tu reçu en tant que musicien français à New-York ?

Ça dépend à quel niveau on se place. C'est assez particulier. New-York, c'est presque un pays à part dans le pays, et sur place, on trouve soit des trucs très, très underground, soit des trucs commerciaux ; et entre les deux, il n'y a pas grand chose. Par exemple au niveau de la scène club, il n'y a pas vraiment d'équivalent du Social Club mettons, c'est-à-dire des clubs de taille moyenne mais qui disposent d'une programmation plutôt pointue. Il y a des clubs qui viennent d'ouvrir, mais ça reste assez commercial. Du coup, en tant que Français, je suis l'objet de cet intérêt pour les gens qui arrivent, pour la nouveauté. C'est un truc vraiment appréciable, et les Français devraient s'en inspirer un peu : ici, tout ce qui est nouveau, tout ce qui arrive, c'est toujours vu comme une opportunité, c'est toujours perçu comme quelque chose qui peut amener du bénéfique. Ce n'est jamais source de méfiance. Je jouis de cette situation, mais je ne pense pas tellement qu'on puisse pour autant parler de "rayonnement français" au sens large. En plus, je ne peux pas dire que je me positionne comme un artiste appartenant de manière bien identifiable à la "scène française". Même en France, j'ai parfois l'impression que les gens ne savent pas où me caser. Sauf qu'à NYC, je suis proche de Tim Sweeney évidemment (DJ et producteur fondateur de la célèbre émission de radio US Beats In Space, ndlr), ou d'Eric Duncan (de DFA Records, ndlr).

 

Tu parles d'opportunités. C'est vrai que le mot opportunité, les Américains l'ont en permanence à la bouche, non ?

Ouais. Mais ça aussi ses travers. Si au final, l'opportunité, ils ne la voient pas, ils te laissent tomber. Par contre, il y a toujours le côté "welcome, alors, qu'est ce qu'on fait ?".

 

Et on se rend compte en ce moment que l'artiste français est un peu laissé pour compte sur le Marché de l'Art hexagonal, à l'image de Camille Henrot qui a dû s'exiler...

(Il me reprend, ndlr) ...Elle ne s'est pas exilée. C'est plus vu comme… Enfin si, on peut dire ça en fait. Mais quand tu es artiste, si tu veux passer à une étape supérieure, tu es obligé de partir de France. La France, ce n'est rien du tout sur le marché de l'Art, c'est trop petit et ce n'est pas là que se concentre le pouvoir. À NYC en revanche, c'est le cas : c'est clair et net. J'ai vu des galeries à NYC, c'est comme des petits musées, c'est très impressionnant.

 

 

Et tu perçois des similitudes avec la musique ?

Non, la musique, c'est différent. Enfin, il y a quand même le risque de rester franco-français, ce qui est un peu chiant. Le problème, c'est qu'on n'est pas tellement respecté en-dehors de France ; par exemple, les Anglais nous méprisent profondément. Enfin, si tu fais de la musique électronique, tu as quelques petites chances de t'en tirer, mais en-dehors de ça, c'est mort. Ca, c'est un truc que j'ai toujours essayé d'expliquer, notamment aux artistes de Tigersushi, qu'il faut essayer de voir au-delà des frontières françaises, sinon ça devient vite très ennuyeux. Peut-être que c'est une connerie, peut-être qu'il faut être content de ce qu'on a. Mais moi, je ne suis jamais content ! (Rires)

 

Tant mieux, c'est un moteur. Tu parles en termes de public ? De voir au-delà de la France ? En termes d'érudition, on n'a pas encore les acquis nécessaires, c'est ça ?

Non, je pense que c'est de mieux en mieux de ce point de vue-là, justement. Ces dernières années, il s'est créé un public en France qui comprend vraiment la musique électronique, on a assisté à un vrai renouveau, c'est redevenu un pays où c'est cool de jouer. Tu m'aurais posé la question il y a cinq, six ans, je t'aurais répondu que c'était chiant. Maintenant, je suis content de jouer ici. Il y a un bon public. Et puis aujourd'hui, les cultures sont de moins en moins différentes d'un pays à l'autre forcément. Il y a aussi ce phénomène où l'on est reconnu en France si l'on est reconnu à l'étranger. Ce qui s'est un peu passé pour moi. Phoenix, c'est l'exemple par excellence. Mais le moment où l'on a commencé à s'intéresser à moi ici, c'est quand j'ai commencé à avoir un peu de presse en Angleterre.

 

Est-ce que tu as le sentiment que le public n'aime pas être bousculé ? Qu'il faut d'abord passer par le stade d'hérétique pour devenir culte ?

De toute façon, mon but, c'est devenir culte ! (Rires) Après, mon objectif n'a jamais été de faire de la musique expérimentale - tout le monde peut faire de la musique expérimentale. C'est plus difficile de faire une bonne chanson. C'est ce que je recherche.

 

Une bonne chanson, c'est une chanson qui parvient à toucher des panels très différents. Est-ce que tu penses en termes d'universalité de temps en temps ?

L'universalité, c'est justement ce qui m'obsède totalement. C'est là que réside le pouvoir et la beauté de la pop. De la pop dans un sens très large, pas dans un sens purement musical. La pop, c'est créer des formes qui soient immédiates et universellement compréhensibles sans être vides de sens, et ça, c'est un vrai défi. C'est cela qui m'intéresse : obtenir quelque chose d'immédiat, tout en conservant une proposition donnée ainsi que plusieurs niveaux de lecture.


++ Le site officiel, la page Facebook et le compte Soundcloud de Joakim Bouaziz, ainsi que ses labels Tigersushi et Crowdspacer.

++ Sorti le 26 mai dernier chez Because/Tigersushi, Tropics Of Love est disponible ici. D'autre part, l'intégralité de la discographie de Joakim est en écoute sur Deezer.

 

 

Honoré d'Autrui.