Quelques heures avant de monter sur la scène du Zénith, Chuck D débarque au Hollyday Inn de la Porte de la Villette, en compagnie de Malik Farrakhan et James Bomb des SW1, plus tard rejoints par Professor Griff. Portable à la main, il filme: «C'est pour ma mère, je lui ai dit qu'il y aurait plein de monde pour m'écouter, elle ne m'a pas cru.» Voilà bien une des spécificités qui fait du rap une musique définitivement à part : même l'entourage du légendaire leader de Public Enemy n'en revient pas du succès et de la ferveur qui lui sont réservés. Et pourtant, il fut un temps, pas si lointain, où le groupe vendait des millions de disques à travers le monde avec une chanson ayant pour hymne « combattons le pouvoir ». Chose qui paraît parfaitement impensable aujourd'hui… Longtemps boycotté, et désormais relégué au rang de groupe mineur dans son pays, Public Enemy est incontestablement bien plus populaire hors de ses frontières. Vingt ans après ses débuts, l'intérêt que suscitaient Chuck D et ses acolytes en France ne semblent pas vouloir se démentir.

En ce 3 avril, la salle de conférence du Hollyday Inn est bondée, remplie de journalistes d'horizons variés : de RFI à l'Humanité en passant par Générations ou moi-même. J'ai bien essayé d'en placer une, mais sans succès. Peu importe. J'apprécie la plupart des questions qui sont posées. À l'exception de certaines qui me hérissent tout de même le poil: « Qu'est ce que vous pensez de ce qui se passe au Tchad? » ou pire « À quand l'album avec Paris? ». Passons… Les artistes élèvent le débat, Olivier Cachin assure la traduction, c'est limpide. Au milieu d'une réponse Mista Chuck s'interrompt : « Monsieur Archie Shepp est en train de nous rejoindre.» Les regards se tournent vers la longue et élégante silhouette, chapeau vissé sur la tête et canne à la main : devant nous se dresse l'un des derniers grands maîtres du free jazz. Il est prévu qu'ils jouent ensemble tout à l'heure, pour une improvisation totale, comme il est de rigueur. La présence d'Archie Shepp montre la place qu'occupe un groupe comme P.E: « Un concert de Public Enemy, c'est comme The Roots qui rencontre Rage Against The Machine qui rencontre Run Dmc.» Une autre dimension, donc… Chuck, Griff et Archie (en français!) parlent politique, des States, du pillage de l'Afrique, du boycott, du rap en général et des MC ricains en particulier : « Il n'y a aucun problème à rapper quand t'as 40 ans, le problème c'est si t'es un MC de quarante ans et que tu fais du son pour les gosses de 17 ans, là il y a un vrai problème.» Comme le souligne Chuck D, « même nos conférences de presse sont mieux que la plupart des concerts de rap », et c'est ô combien vrai.

En bon fan, j'ai écumé pas mal de concerts plus que merdiques (Mobb Deep, Defari, Big Daddy Kane, Cypress Hill), calibrés à la seconde, qui m'ont presque écoeuré de cette musique en live. L'heure du show sonne enfin. Je me mange une claque. Trois MCs dévastateurs (Flavor Flav les a rejoints sur scène), un DJ, et pas des moindres (Lord), une guitare, une basse, une batterie et je voyage… 2h15 d'un très bon concert qui se conclut avec l'arrivée sur scène d'Archie Shepp. Le musicien a un peu de mal à s'ajuster au début, mais, dès qu'il se met au diapason et accorde son somptueux saxo sur Give It Up ou Don't Believe The Hype, on approche du magique. Le respect entre les rappeurs et le jazzman est palpable. Au-delà de la qualité sonore, P.E est un groupe fédérateur. Dans la salle du Zénith, étonnamment remplie : quelques gars de cités, des papas et des mamans avec leurs gosses, des bobos, des amateurs de hard rock, des jeunes branchés. Les gens sont en extase devant un groupe comme les Rolling Stones, ces multi milliardaires aseptisés qui remplissent des stades à travers le monde à des prix plus que prohibitifs. Qu'ils regardent plutôt les quadras de Public Enemy (Chuck et Griff ont 47 ans et Flav', 48), certes un peu plus jeunes que Mike Jagger et sa clique, mais qui déploient une énergie que beaucoup de jeunes rappeurs mollasses pourraient leur envier. Le rap est un mouvement qui a vu naître de grands artistes: Power to the people, because the people want peace. Écho de grande musique. P.E est toujours Number ONE.

Par Adrien Pastor // Photos : Olivier Moreau