Para One : Quand Alizée était au top de sa carrière, avec Tekilatex, nous en étions fans - tout comme Aphex Twin d’ailleurs, qui la passait  souvent dans ses sets. On trouvait que c’était de la pop passionnante. Je suis assez fan de Mylène Farmer dans l’absolu, donc ça m’allait bien. A la base, Surkin et moi, on devait remixer Alizée, et puis de fil en aiguille, l’entente se faisant entre Institubes et le staff d’Alizée, ça a donné lieu à une collaboration sur tout l’album. Moi, je n’ai produit qu’un seul titre, Une fille difficile. Ca s’est décidé un peu sur la fin, et je suis assez fan de ce qu’a fait Chateau Marmont sur l’album : ils ont hyper-bien géré, ils ont fait exactement ce qu’il fallait faire. Je ne sais pas si la fanbase d’Alizée a aimé, mais c’est un beau disque en tout cas…

 

L’idée de produire une chanteuse est quelque chose qui te plaît ?

Oui, j’aimerais bien, mais je sais que mes choix sont compliqués. Je suis en train de comprendre - et de faire la paix avec - le fait que j’ai des choix trop underground ; je ne sais pas si moi producteur, ce serait un cadeau pour la chanteuse en question ! (Rires) J’adore la pop, mais j’aime la pop transgressive, et aujourd’hui, on est dans des risques calculés et une gestion de l’image très contrôlée. Jusqu’à présent, j’ai plus plus été dans l’instinct : si ça prend, tant mieux, sinon, tant pis. Mon morceau préféré dans un album va toujours être le morceau que les gens ne remarquent pas ! (Rires)

 

Tu n’as pas quelqu’un en tête ?

Là, je travaille avec une Suédoise qui s’appelle Frida Sundemo. On a fait un morceau ensemble pour la B.O. de Bande de filles. Je suis hyper-fan de sa voix, je pense qu’on va collaborer à nouveau ensemble.

 

 

Est-ce que vous fonctionnez toujours de la même manière pour la composition de la B.O. ? J’ai lu que tu changeais de méthode de fonctionnement à chacun de tes albums. Comment ça se passe avec Céline Sciamma ?

Moi, ce que j’aime dans cette collaboration, c’est que ça part du désir de quelqu’un d’autre, je trouve ça hyper-libérateur. Je me retrouve trop souvent dans la position de mon propre patron à devoir prendre mes propres décisions. Je suis impatient de travailler avec elle parce qu’elle m’offre de nouvelles possibilités. Souvent, elle a une idée, et là, c’était celle de développer un thème qu’on allait répéter pendant tout le film, et de le faire grandir. Je suis toujours premier spectateur du film, j’arrive au montage quand ils en ont une première version. On en discute, ils me prennent relativement au sérieux car j’ai déjà fait plusieurs films avec Céline. On a la même méthode, mais par contre, l’intention est cette fois-ci très différente. Sur Naissance des pieuvres, on cherchait à faire un truc un peu régressif, enveloppant, vintage (même si je n’aime pas ce mot), comme une "archive organique". Là, on parle d’avenir - le son est très différent.

 

 

Benny B : comme un clin d’œil fluokid à TTC...

C’est marrant la position de Benny B, qui a été detesté du rap dit «real», mais avec le recul, on se demande pourquoi. Au final, le rap, c’est de l’entertainement. Aux Etats-Unis, il y avait ce mélange de MC Hammer et de rap du ghetto. Sans mentir, j’ai regardé des épisodes du Club Dorothée pour voir Benny B s'y produire. Il y avait quelque chose, j’aimais bien. D'autre part, avec TTC, il y avait un côté léger et fun qui manquait au rap de l’époque, et je pense que c’est important de garder un côté entertainment justement, car c’est ce qui m’a séduit dans le rap en tant que gamin.

 

 

C’est ton premier 45 tours ça, non ?

Comment tu sais ça ?

 

J’ai fait mon boulot d’investigation.

Bravo ! Oui, j’étais complètement amoureux d’Elsa, cette chanson me fout des frissons. Clairement, c’est la première émotion musicale dont je me souvienne.

 

Donc ton enfance est assez mainstream-Top 50 ?

Les deux : c’est un mix entre des chanteuses Top 50 type Elsa, Kate Bush, Mylène Farmer et du rap. J’ai découvert le rap assez petit car mes grandes sœurs écoutaient du rap - c’était au moment de l’invasion rap en France. NWA, Ice T, Public Enemy, De la Soul consituaient ma bande-son de l’époque. Je voulais d’ailleurs être Flavor Flav, je pense même que j’ai dû m’accrocher une horloge autour du cou quand j’avais 8-9 ans.

 

Et Mylène, tu n’as pas essayé de la contacter ?

Mylène est au firmament, elle est au-dessus ! Je ne sais pas si elle a quelque chose à faire avec moi : ce qu’elle fait, elle le fait vraiment bien toute seule. Son morceau Les mots avec Seal est vraiment bien. Ca la fout peut-être mal de dire ça, mais j’assume. Je peux le dire en totale détente aujourd’hui, mais si j’avais 20 ans et que je voudrais faire de la techno mystérieuse, je ne suis pas sûr que ça passerait bien...

 

 

La culture Gabber, c’et quelque chose qui te parle ?

Oui, grave : j’écoutais Thunderdome à fond avec des potes à une époque, on n'écoutait que ça et on se roulait par terre dans un appart', ça provoquait des crises d’épilepsie. Mais j’étais quand même beaucoup dans le rap - j’ai découvert la techno assez tard d’ailleurs, c’est une musique assez mature à mon sens. Pour moi, la satisfaction est mentale, et le rap, c’est une question d’impact. La techno, c’est compliqué à comprendre. A l’époque, je trouvais ça obscur et compliqué, comme Pink Floyd quand j'étais petit. C’est un peu un bad trip, genre tu fumes un joint et t’es en bad trip, quoi ! (Rires)

 

Image extraite d'un petit film d'Eliza Lévy à voir ici

 

Est-ce que votre matos a évolué, les mecs ?

Oh la la, le dossier ! Alors oui, le matos a évolué. Cette photo, c’est avec Tacteel. On s’est pas mal baladés à l’époque, on avait notre groupe qui s’appelait FuckALoop, et on bougeait en parallèle de TTC, c’était très joyeux. On a sorti un album de 16 heures avec tous les enregistrements de cette époque sur iTunes. A cette époque, on était à fond dans le son numérique, on pensait à raison que le numérique, c’était le futur. Mais j’ai fait machine arrière - ou machine avant ? -, je préfère travailler avec du matériel de plusieurs générations. Ca enrichit toujours de ne pas se fermer à n’utiliser qu’un certain type de son.

 

 

Est-ce que tu regardais Beverly Hills, série où tous les protagonistes adoptaient un look qu'on nomme aujourd'hui normcore ?

Oui, bien sûr, ainsi que Hartley cœurs à vif. J’ai été surpris de voir à quel point les gens se sont appropriés le clip de You Too, ils ont compris que c’était léger et que ça complétait bien le morceau. C’est un morceau assez cheesy - enfin, cheesy dans mon monde à moi n’est sans doute pas la définition de cheesy dans le monde... Je voulais une sincérité sur ce morceau, quelque chose de l’ordre de la célébration et du fun collectif. J'ai sous estimé l’impact du revival des années 90 et du stylisme. Ca parle à tout le monde quoi, ça parle aussi aux jeunes qui n’ont pas vécu cette époque. Il y avait déjà 250 000 vues en quatre jours, j’ai halluciné.

 

 

L’humour a toujours fait partie intégrante de ton travail. Est-ce que c’est une forme de protection, ou c’est quelque chose de naturel chez toi ?

Je pense qu’il faut prendre au sérieux ce qu’on fait sans se prendre au sérieux soi-même. Quand on a commencé à faire du rap avec TTC, notre mot d'ordre, c’était «le rap, c’est pas grave» : c’est cool, ca reste un moyen de procurer des émotions, on a envie d’écouter du son et de danser. J’ai passé du temps dans le cinéma qui est un milieu plus sérieux, je suis donc très content d’avoir passé les dix années suivantes à fréquenter des tarés à moitié alcooliques ; la nuit, ce sont des gens au final plus colorés. Ca reste une grande fête, la musique, même si ce sont des gens qui peuvent aussi être esthètes et sérieux parfois.

 

 

Peux-tu nous raconter ce qu'il y a derrière cette desert session surréaliste ? 

C’était assez fou de jouer dans cet endroit. C’était la première fois que j’allais en Tunisie (lieu où ont été tournées les scènes censées se passer sur la planète Tatooine dans la trilogie Star Wars, ndlr), j’ y ai rencontré des gens formidables. Par ailleurs, je suis fan de Star Wars - pas au point de me déguiser en Dark Vador pour aller à des conventions, mais j’aime beaucoup quand même. Mon père aussi était fan de Star Wars. Aller dans cet endroit m’a fait de l’effet, j’étais ému. Jouer de la techno dans le désert, dans le décor de Star Wars avec des Tunisiens bourrés, c’était fou !

 

 

Comment expliques-tu cette fascination pour les colonnes doriques, en marbre de surcroît ? Un rapport avec Marble, ton label ?

Cette image-là, la couverture de Passion, c’est Surkin qui me l’a soumise. C’est une peinture au format carré, et c'est un peintre surréaliste américain qui a fait ça en 92 (il s'agit de Jim Buckels, ndlr) : on l’a retrouvé et on a pu exploiter l’image. On s’est dit que mettre mon nom gâcherait l’image, donc on a eu l’idée du logo "Parental Advisory" qu’on retrouve sur les disques de rap, ce qui crée un contraste, un mystère.

Concernant Club, je feuilletais un bouquin à L.A. sur la photo japonaise des années 80, et la photo date de 1984 exactement. J’ai adoré cette image instantanément, je n'ai pas compris tout de suite qu’il y avait une colonne comme dans l’autre album. Je trouve que ça représente la fête - même si de prime abord, on ne dirait pas -, dans le sens où c’est le petit matin : tu sors de club et comme une hallucination, tu découvres cette sorte de totem. Le marbre, c’est la fête et le sérieux, c’est le cimetière et le palais de justice, et les billes auxquelles tu jouais dans la cour de récré. C’est aussi le Miami des années 80.

 

Oui la pochette de passion fait très Scarface, en effet.

Oui, totalement !

 

++ La page Facebook et le compte Soundcloud de Para One, et sa fiche artiste sur Deezer.
++ Sorti le 16 juin dernier chez Marble/Because Music, son dernier album Club est disponible ici.

 

Sarah Dahan // Photo de Une: © caroline deloffre.