Avant de débuter l'interview, quelques mots sur Grand-père. Publié en 2006 chez Fayard, ce roman semi-biographique a connu un succès critique auprès d'une certaine intelligentsia parisienne. S'en est suivie une médiatisation (passage chez Ardisson, Taddeï...) qui a fait connaître Costes auprès du grand public sans pour autant le sortir de l'underground. 8 ans plus tard, ce texte est ré-édité chez Eretic-art, façon vieux livre d'aventure, et glorieusement illustré par Anne Van der Linden.

Le récit est simple : il retrace la vie déracinée et tourmentée de Garnick Sarkissian, le grand-père de Costes. Victime des pogroms communistes, cosaque russe blanc sanguinaire, légionnaire des guerres colonisatrices, bagnard en Amazonie, petit collabo puis pépé alcoolo, Garnick a traversé le XXème siècle comme il a pu, mais toujours du côté des connards. Si les grandes trames de cette biographie sont véridiques, Costes a créé de toutes pièces l'ensemble des anecdotes, et y a glissé ses obsessions : ça pille, ça viole, ça chie, ça baise, ça torture, ça éjacule, ça encule... Ecrit avec un style nerveux, sec et brut, Grand-père est un uppercut sous le menton, une contre-Histoire fantasmée et psychotique du siècle des idéologies. Et puis, comment ne pas aimer un bouquin qui s'est fait descendre en flèche par Le Figaro, hein ?

 

La violence.

 

Ce roman est à mon sens l'une des clefs pour comprendre ton pète au casque. Tu te qualifies de «petit-fils des pogroms» : est-ce cette violence comprimée en toi qui s'exprime dans tes textes, tes chansons, tes «opéras-porno sociaux»?

Jean-Louis Costes : Y'a pas longtemps, ma femme m'a dit qu'il était écrit dans la Bible que lorsqu'on fait une connerie, on est maudits pendant 3 générations. Pour moi, ce truc de 3 générations, c'est pas si con, parce que mon père, il est vraiment archi-violent, il a dû hériter de la violence de son père. Moi aussi, cette violence m'est venue dessus - mais sans que je comprenne pourquoi. C'est peut-être une piste pour me comprendre, parce que j'ai une sensibilité particulière, parce que je suis fragile, ça va me perturber donc je pète plus les plombs sur ça et je vais l'exprimer. Mais je n'accepte pas que tu expliques tout ce que je fais parce que mon grand-père a vécu des trucs de taré. Tu peux toujours faire ta psychologie, mais ça n'a rien à voir avec sa vraie souffrance à lui ; faut pas déconner, la vraie souffrance de mon grand-père, je ne la ressentirai jamais. Il y a d'autres mécanismes en moi, et quand tu parles de ma «folie» ou de «mon pète au casque», j'aimerais te répondre qu'au-delà de mon héritage familial, si une œuvre d'Art n'est pas scatophile ou violente, elle est inutile. S'il n'y a pas de drame excessif dans l'Art, je ne vois même pas à quoi ça sert.

 

 Salut, c'est la fête de l'excrément.

 

Dans ton bouquin, on suit les tribulations de ton grand-père ; pourrait-on également y voir une fresque costienne des non-dits et refoulés du XXème siècle ?

Ah oui, tu peux voir ça comme ça, c'est certain. On pourrait voir ça comme l'Histoire des gens qui n'ont pas forcément pris parti idéologiquement. Mon grand-père ne s'engage jamais par volonté politique ; c'est plus le hasard et sa volonté de survivre qui font qu'il se retrouve dans tel ou tel camp. S'il a été russe blanc, c'est parce que les cocos ont éliminé sa famille et ont ensuite voulu l'éliminer lui - ça ne veut pas dire qu'il était anti-communiste au sens théorique. Quand il était légionnaire, c'était sa seule façon de s'en sortir. Au Maroc, on lui a dit de tuer, il a tué, point barre. Il ne prend pas parti contre les gens qu'il tue. C'est un individu qui est balloté par l'Histoire, il se démerde comme il peut, des fois, il fait de sacrées enculades. Pour revenir sur le refoulé, c'est un peu comme ce que je fais dans la vie privée : j'aime bien écrire des chansons sur les zones cachées, non-dites. C'est complètement amoral. C'est un peu cette même vision que j'ai appliquée à l'Histoire. Mais attention, ça donne des trucs hyper-tendus - faudrait pas que les gens s'imaginent que c'est mon point de vue politique. Tout ça, c'est ce qui se passe dans ma tête, et dans ma tête, c'est le bordel. 

 

On trouve également dans ton livre un attrait pour la violence, non pas vue sous son aspect moral, mais esthétique. D'où sûrement une certaine fascination de ton grand-père pour les nazis, quand tu écris p. 197 : «Je suis sûr aussi que Bon-papa était attiré par les nazis. Comme un fan de bagnoles va au Salon de l'Auto.».

Pour les nazis, j'ai souvent entendu parler les gens de cette époque qui étaient plutôt fascinés par leur génie de l'organisation. Les gosses, pendant la guerre - ma mère par exemple -, quand les Allemands débarquaient en ville, ils allaient regarder ; et ce qu'ils voyaient, c'est que les mecs étaient disciplinés, les uniformes étaient propres et les camions marchaient bien. Les mecs gagnaient systématiquement, on les croyait imbattables, ça crée de la fascination. Après, pour en venir à la beauté de la violence en elle-même, faut quand même faire gaffe. Si je me couvre de faux sang dans mes spectacles, oui, y'a une beauté dramatique là-dedans, mais ça ne veut pas dire que dans la réalité, on puisse souhaiter vivre constamment au milieu de cadavres pour jouir de leur beauté. Ça, c'est de la putain de perversion de merde. La violence, c'est beau dans le romanesque, sinon, c'est nul.

 

T'as vu mon nazizi ?

 

On sent chez toi une certaine fierté par rapport à la vie de ton grand-père, p. 35 («Moi le planqué frustré de l'an 2000, comme je t'envie»), p. 167 («Par toi, j'assouvis mes fantasmes de puissance de pédé impuissant»), mais aussi une souffrance et une culpabilité p. 245 («c'est ce qui me fait cauchemarder la nuit»). Comment gères-tu cette ambivalence ?

Je ne ressens pas forcément de fierté d'être le petit-fils de ci ou de ça, parce que moi, je ne l'ai pas fait. J'ai plutôt une honte de ne pas être à son niveau. Peut-être que dans les mêmes circonstances que lui, j'aurais été à son niveau finalement. Au niveau physique, j'ai un complexe d'infériorité par rapport à lui. Bon, maintenant, j'ai fait mes trucs artistiques, mais je me dis que par rapport à ses aventures, c'est de la pure futilité : je passe mon temps dans une quête égocentrique, tu vois ce que je veux dire ? Et c'est flippant en fait. Certains aspects de sa vie, comme ses capacités militaires, j'aurais aimé les avoir, parce que dans les embrouilles, je me fais toujours casser la gueule. C'est pas normal ça, je ne suis pas assez compétent, je suis trop lâche. D'ailleurs c'est marrant, le seul truc qu'il m'a appris, c'est de tuer quelqu'un avec un journal. Après, pour les cauchemars, c'est surtout en écrivant le livre que je me suis compris. Quand j'ai écrit le début du livre, mon grand-père n'avait aucun intérêt autre que d'être quelqu'un qui me foutait la honte parce qu'il ressemblait à un clodo. C'était le loser de la famille, c'est tout ce que je voyais de lui. En écrivant, j'ai commencé à entrevoir quelque chose sur moi. Maintenant, je ne suis pas capable de te dire ce que j'ai compris, parce que je ne suis pas un théoricien de la psychologie. Je crois que quand on fait une œuvre d'Art qui est valable, elle est plus forte que nous, plus forte que ce dont je suis en train de te parler. Il en ressort une vérité qui vient du style, des images... ce n'est pas réductible à des mots ou à des arguments comme on est en train de le faire. Ce ressenti, il est impossible de te le transmettre par la parole.

 

Avec cette histoire de transmission héréditaire de la violence, tu poses le problème de la détermination et du libre-arbitre. Sommes-nous voués à répéter nos névroses familiales, ou y a-t-il un moyen de recréer sa vie de toutes pièces, d'échapper à cette malédiction, ce péché originel ?

La liberté que j'ai, c'est un peu comme si je jouais aux échecs. T'es pas libre de faire n'importe quoi avec les pions, t'as des contraintes, tu peux pas faire autrement, mais t'es quand même libre de mettre ton pion à gauche ou à droite. Je fais au mieux avec ce que l'on m'a transmis, avec le passé familial. T'es déterminé, mais t'as une marge de liberté, sinon c'est le pétage de plombs. J'ai au moins cette illusion-là. Être Jean-Louis Costes, c'est cette petite liberté face à cette masse de déterminations familiales, et faire de l'Art me permet de transformer la souffrance en plaisir.

 

Tu assumes ce refoulé familial ; qu'en pensent les autres membres de ta famille ?

Ça a été le scandale total. Pour eux, j'ai donné une mauvaise image de mon grand-père, alors que pour moi, l'image était bonne. C'est curieux, parce que la mauvaise image, c'est eux qui me l'avaient donnée. Tu sais, un gosse, il capte tout de suite qui c'est le sale prolo de la famille - je voyais bien que c'était un infréquentable. De toutes façons, mes parents pensent que je suis taré et que mon œuvre, c'est de la merde.

 

Non, Costes n'a rien à voir avec les hôtels du même nom.

 

Arrivé en France, ton grand-père prend la figure du métèque, de l'autre, de l'incompris. En face de lui, il y a la majorité conceptualisée par le personnage collectif des Français avec lequel tu n'es pas tendre. As-tu toujours une vision aussi sombre de notre pays ?

La France ne porte pas tous les vices du monde, faut pas exagérer ! Après, oui, mon grand-père s'est vraiment fait niquer par la France, car en s'engageant dans la légion, on lui avait promis des papiers. Là pour le coup, oui, il s'est senti arnaqué, et au final, je crois qu'il préférait presque la Russie bolchévique. Notre société l'a vraiment fait crever à petit feu, l'a endormi. En France, de toutes façons, y'a un quelque chose que l'on sent tous : dès que tu fais un truc par toi-même, t'es considéré comme un connard. Quand tu montes un label, un magazine, on ne croit pas en toi, on te considère comme une merde. C'est comme l'Art subventionné, ça crée une concurrence déloyale avec ceux qui n'ont pas sucé pour avoir cette thune. Ce qui me rend dingue en France, c'est le trop-plein de carcans.

 

Dans le fond, n'es-tu pas aussi un métèque, un étranger, un maudit face à l'establishment de l'Art actuel ?

Je suis un incompris partout de toutes façons. Je suis un inadapté, c'est mon handicap de naissance. Je n'étais pas chez moi à l'école, pas chez moi dans ma famille, pas chez moi dans le milieu artistique... Tu vois, c'est même pas que dans l'Art - je suis comme ça tout le temps. Je suis tout le temps un outsider, c'est dans ma tête ça, c'est pas normal. Finalement, de ça, j'en ai fait mon business.

 

Le bonheur.

 

Dans ce bouquin, il y a une accalmie, un moment de bonheur lorsque ton grand-père s'échappe du bagne et s'installe au Brésil. Il y vit le mythe du bon sauvage, et pourtant, il choisit de revenir en France. Tu écris p. 181 : «Adam et Eve se faisaient chier au paradis». Finalement, le véritable enfer, le mal absolu, pour toi, c'est l'ennui ? 

Complètement. Je ne peux pas rester une semaine sans rien faire, sinon je deviens totalement fou. J'ai toujours l'impression que je vais mourir tout de suite, et donc qu'il faut que je fasse mes trucs. Si dans une journée, je n'ai pas terminé une chanson, je me sens mal. Ça m'angoisse, j'ai l'impression d'avoir perdu mon temps.

 

Toi aussi, tu es parti vivre ton paradis en Guyane en 1997, en pourtant, tu as foutu le feu à la jungle malgré toi...

Oui - en fait, un mec qui achetait mes disques habitait en pleine jungle, et je suis allé voir là-bas ses conditions de vie. J'ai toujours rêvé d'être immigré, c'est mon fantasme numéro un. J'ai complètement flashé, alors j'ai fait comme lui : je me suis bidouillé une clairière dans la forêt à 500 mètres de chez lui, et lui, il m'aidait parce qu'il avait les outils. Et donc pour faire cette clairière, j'ai déboisé, et avec tout le tas de branches, j'ai fait comme tout le monde : j'ai fait un feu. Seulement, dans la nuit, j'ai entendu des bruits bizarres, comme des clak-clak-clak ; je regarde, et là je vois la forêt qui brûlait de partout. J'étais vraiment dans la merde, j'avais foutu le feu à l'Amazonie, je ne pouvais pas m'enfuir car il n'y avait pas d'avion. Laisse tomber la culpabilité. Les écologistes locaux m'ont pris la tête, et le journal France-Guyane a titré qu'un clandestin avait foutu le feu à la forêt. Quand j'ai pris l'avion un mois et demi plus tard, tu voyais encore le feu...

 

Un film de Costes tournée dans la jungle de Guyane.

 

Quelles ont été les conditions d'écriture du bouquin ?

C'est un peu toujours la même méthode : je reste enfermé et je travaille en non-stop pour ne pas perdre le fil du truc. J'avais un très vague scénario, et j'ai écrit non-stop dans une pièce sans fenêtre. J'ai besoin d'être dans une cave pour créer. Tout ce que je fais, je trouve ça nul, mais je passe à travers, j'essaye de ne pas me retourner. Avec l'ordi, j'avance, j'avance, j'avance, et assez rapidement, je me retrouve avec une énorme masse de texte ; après, le roman est donc une sorte de reconstruction à partir de ces textes, parce que j'ai pas envie de filer un truc complètement surréaliste. J'essaye de relier tout ces blocs, et c'est un travail super délicat et casse-couilles.

 

Certains ont glorifié ton style, le qualifiant entre Céline et «Bukowski sous acide». C'est vrai qu'il fourmille de trouvailles stylistiques. Mais plutôt qu'un pur objet littéraire, ne peut-on pas percevoir ce texte comme une longue chanson de 350 pages ?

Ce serait plutôt un rap de 350 pages, oui. Parce que quand j'écris, je parle en rythme. Ce n'est pas forcément du 4/4/4/4, mais si ça ne retombe pas comme je veux, je change les mots. L'assistante éditoriale de Fayard, quand elle faisait des corrections et qu'elle proposait des modifs', je les refusais parce rythmiquement, ça ne collait pas. J'ai besoin de ressentir une petite transe et de secouer la tête - j'écris comme ça, moi. J'ai besoin de ressentir des patterns mélodiques et rythmiques dans tout. 

 

Tu as connu la vie de ton grand-père, les grandes étapes de son existence, mais pourtant, lui-même ne t'a jamais parlé de sa propre vie. As-tu donc recréé, fantasmé, deviné, déliré sa vie ? As-tu également fait des recherches plus historiques, plus objectives afin d'avoir du matos pour écrire ?

Ce qui est véridique, c'est la trame de son existence. Il a été cosaque, légionnaire, etc. Tout ça est vrai. Sur les cosaques, j'avais lu un livre sur Nestor Makhno, le Cosaque libertaire, où tu vois aussi des photos de cosaques. J'ai également visionné des documentaires sur internet sur la guerre du Rif au Maroc et sur cette histoire de bombardement chimique. En fait, tous les évènements de sa vie sont réels, et toutes les anecdotes ont été inventées par moi. De sa vie, il ne m'a vraiment jamais rien raconté.

 

Conditions de travail optimales.

 

On est train de faire cette interview sur Skype car tu es au Japon. Sur les réseaux sociaux, tu as écris que les Japonais étaient plus réceptifs à ton travail. Est-ce que ce peuple comprend mieux cette violence que tu dégages, les Japonais ayant eux-même un inconscient collectif hyper-violent ?

Déjà, j'aime bien le Japon parce que c'est bien organisé. Tu peux aller dans la rue à 4 heures du matin et tu ne te fais pas défoncer. Ils sont polis. Ils aiment bien aussi ce qui est bizarre et comique. Tu peux faire des perfs' qui sont débiles, hyper-hystériques... L'autre jour, par exemple, j'ai participé à une émission de télé, et ils ont fait venir 4 jeunes performers que j'ai inspirés. Et tu vois des trucs, c'est dingue, t'as une vraie bouffée de liberté, c'est totalement n'importe quoi, c'est grave, grave, grave ! Ils utilisent des perceuses, ils se percent entre les jambes... Y'a aussi des Japonais qui ont un délire où ils se foutent des crapauds et des scorpions dans le sexe, ils aimeraient que je tourne un film avec eux. C'est une boîte dont je ne me rappelle plus le nom qui a fait plein de films avec des animaux et des cadavres. Ah ça, pour le scato, ils m'ont bien repéré ! Sinon, pour moi, la violence historique du Japon, c'est de la propagande. Je ne la vois que par rapport aux gens que je connais, je ne peux pas juger leurs ancêtres. 

 

Costes au Japon, en force.

 

Dernière question, et non des moindres : as-tu peur que cette malédiction Costes se penche sur tes propres enfants ?

Je risque de leur retransmettre, parce que je suis tellement angoissé et je m'énerve tellement que forcément... Ils ne voient pas ce que je fais comme une œuvre, ils ne captent pas ce que je fais, mais ils voient bien par mon comportement que je suis archi-angoissé, archi-speed - et ça, ça les pollue. Ma fille qui a 10 ans a été polluée par ça, ça a généré de l'angoisse en elle. Moi, je vois toujours des drames partout, j'ai toujours l'impression que ça va exploser partout, que le pays va partir en guerre... j'y crois grave. Ce truc de malédiction sur 3 générations, j'y crois pas mal, même si je pense qu'avec le temps, ça s'atténue. L'important est que je n'exerce aucune violence sur elle.

 

Si un jour elle écrit un livre qui s'appelle Papa, tu le prendrais comment ?

Je ne sais pas... Ce que je suis la tourmente, elle ne veut même pas que j'approche de son école. Y'a une de ses copines qui est allée sur mon site, du coup, ma petite, elle s'est faite ostraciser. Ça, c'est la France : dès que tu fais un truc artistique qui sort du lot, on te prend pour un pédophile, un nazi, un pervers.

 

 

++ Le site officiel de Jean-Louis Costes.
++ Pour se procurer Grand-père, c'est par ici.

 

 

Michael Pecot-Kleiner.