Recherche

Interview

Michel Duval - L'autre visage des maisons de disques

Mardi, 15 Juillet 2014

Pour être tout à fait honnête, les quelques mails échangés avec Michel Duval, ancien de chez Delabel actuellement chez Because et surtout co-fondateur des Disques du Crépuscule, laissaient entrevoir un homme discret, peu bavard et foncièrement concis. On ne s’était pas tout à fait trompé. Michel parle peu, ne révélant que le strict nécessaire. Pas vraiment l’idéal donc pour évoquer l’histoire du label bruxellois fondé en 1980 aux côtés d’Annik Honoré (récemment décédée) en marge de Factory Benelux, où l’on retrouve Josef K, The Names, Anna Domino, John Cale ou encore The Pale Fountains. Malgré tout, cela ne l’empêche pas de livrer un propos fascinant de franchise et d’activisme, évoquant dans un même élan William Burroughs, Joy Division, Tony Wilson et 2 Bal 2 Neg’. Après tout, c’est aussi ça les Disques du Crépuscule : l’art de la discrétion et de l’éclectisme.


Pour comprendre la naissance des Disques du Crépuscule, il faut remonter à 1979 lorsque tu ouvres avec Frédéric Flamand et Annik Honoré le Plan K. Quels souvenirs gardes-tu de cette salle de concert ?

Michel Duval : Je n'ai en tête que des bons souvenirs. Le premier concert avec Joy Division et Cabaret Voltaire était hyper marquant. Mais il y en a eu tellement d’autres : Fela Kuti, The Human League, Scritti Politti

 

Avais-tu l’impression d’être en avance sur ton temps ?

Oui, parce que la plupart des artistes jouaient leur premier concert en Europe. Et puis on a aussi accueilli une performance de William S. Burroughs, ce qui n’était pas rien pour l’époque.

 

Justement, comment s’est passée la rencontre avec Burroughs ?

William était présent le même soir que Joy Division et Cabaret Voltaire. Cette affiche était censée célébrer l’ouverture de ce superbe endroit qu’était le Plan K. Les liens entre cette salle et Burroughs étant plutôt évidents, il était donc naturel de l’inviter. D’autant que le Cabaret Voltaire et les membres de Joy Division, tous admiratifs de l’écrivain, étaient ravis de participer à cette soirée.

Es-tu resté en contact avec lui suite à cette soirée ?

Non, mais comme j’étais également journaliste à l’époque, j’ai eu la chance de l’interviewer dans l’après-midi pour le magazine En Attendant. C’était quelqu’un de très professionnel, très inspirant. Mais ça n’est pas allé plus loin.

 

Et avec Joy Division, quelle relation entretenais-tu ?

Ils sont rapidement devenus des amis. Ils le sont encore à l’heure actuelle.

 

La soirée avec Fela Kuti devait elle aussi être vraiment marquante. Comment l’avez-vous fait venir ?

L’ouverture d’un nouveau lieu à Bruxelles semblait vraiment exciter les gens. D’abord parce qu’il s’agissait d’un lieu unique à l’époque, complètement novateur. Mais aussi parce que le Plan K prônait un véritable mélange des genres, une programmation multiculturelle. C’est dans cette optique que nous avons fait venir Fela Kuti, dont nous connaissions l’agent français. Je ne me souviens pas particulièrement de la soirée, mais je me souviens en revanche d’avoir douté de sa venue jusqu’à la dernière minute.

 

 

Pour quelles raisons ?

Son entourage était incertain. Et puis l’organisation, que ce soit celle de son staff ou la nôtre, était vraiment bancale.

 

Factory Benelux s’inscrivait-il dans la même démarche que le Plan K, à savoir défricher et contourner les normes ?

En fait, Factory Benelux a été créé en même temps que le Plan K. Il était donc logique que le label s’inscrive dans la lignée directe de la salle de concert. Comme sur beaucoup d’autres aspects, tout s’est fait de façon très naturelle. Le but, après tout, était simplement de créer un label afin de développer les artistes que l’on aime.

 

Le fait qu’Annik Honoré entretienne une relation particulière avec la scène de Manchester vous aidait-il à développer tous ces projets ?

Bien sûr ! Annik habitait à Londres à l’époque, elle était donc notre relais sur place. Elle nous permettait d’être à l’affût de tout ce qui pouvait se passer de l’autre côté de la Manche.

 

 

De ton côté, t’y rendais-tu également ? Tu te souviens de la première fois ?

La première fois où je me suis rendu en Angleterre, c’était en prenant le bateau d’Ostende à Douvres pour aller chercher des vinyles. Puis les intentions ont changé : après, j’y retournais principalement pour participer à la révolution du punk, pour suivre des groupes comme les Clash, X-Ray Spex ou Siouxsie. Il faut dire aussi qu’on allait souvent en Angleterre avec les Disques du Crépuscule, une fois par mois environ. Ca permettait d’entretenir les relations et de voir comment la musique se faisait en là-bas.

 

Justement, comment étaient vos rapports entre Tony Wilson et toi ? Sachant que le bonhomme avait sa propre vision de l’industrie musicale, ça n’a pas toujours dû être facile, non ?

Au contraire, Tony Wilson m’a tout appris, restant tout au long de l’aventure très impliqué dans Factory Benelux et les Disques du Crépuscule. De mon côté, je suis resté proche de lui jusqu’à sa mort. Pas un mois ne se passe sans que je pense à lui.

 

Avec Factory Benelux, les premières sorties étaient un EP de The Durutti Column et un de Section 25, deux productions dans la continuité évidente de celles de Factory Records. A contrario, la première référence des Disques du Crépuscule est clairement tournée vers la scène bruxelloise locale, avec la compilation From Brussels With Love. Démarquer d’emblée les deux labels était donc primordial ?

Oui, parce que Factory Benelux et les Disques du Crépuscule ont été créés au même moment, alors la confusion aurait pu être facile. Il était donc important de préciser que Factory Benelux était simplement la filiale de Factory Records, ne publiant que des productions du label de Manchester. Comme Tony Wilson ne voulait pas produire autre chose par risque de s’écarter de l’image qu’il avait façonnée, il nous fallait créer une autre structure nous permettant de publier des projets plus personnels et plus locaux. D’où les Disques du Crépuscule.

 

 

Pourquoi ce nom d'ailleurs ?

On a hésité entre «Les Disques du Crépuscule» et «Les Disques de L’Intérieur». Mais le vote au sein de la direction fût assez clair en faveur de la première option. Ça correspondait à l’esprit de l’époque, où régnait en maître le post-punk. Ajoutez à cela la grisaille de Bruxelles et vous comprendrez que tout cela pouvait paraître évident.

 

Le fait publier une compilation sur Bruxelles comme première référence était donc le meilleur moyen pour vous d’imposer votre image, votre démarche. Qu’a représenté cette compilation pour vous ?

C’était plus un concept qu’une réelle envie d’imposer Bruxelles sur la carte du rock. Pour nous, c’était surtout le meilleur moyen de faire le portrait d’artistes musicaux qu’on aimait. Nous sommes conscients que la démarche peut paraître assez intellectuelle, mais on aimait ça ! Etre éclectique, faire co-exister des genres musicaux radicalement différents comme la new wave et la musique expérimentale, c'était super excitant. C’est d’ailleurs cette démarche qui a guidé le label les années suivantes.

 

Le matricule de From Brussels With Love était TWI 007. Est-ce vrai qu’il s’agissait d’une référence à James Bond ?

Oui, c’était un clin d’œil. De même pour le nom de la compilation. C’était notre délire de l’époque : comme on aimait bien les films de James Bond - enfin, surtout moi ! -, on a souhaité y faire une petite référence. Ca n’avait rien de rationnel, c’était simplement notre intention.

 

 

Suite à cette première sortie, vous aviez pris pour habitude de sortir une compilation par an. Pourquoi un tel rituel ?

J’avoue ne même plus me souvenir de cette tradition... On avait bien entendu offert une suite à cette première compilation, mais c’était un disque de Noël, une tradition que chaque label célébrait à sa manière à l’époque. Chaque année, on sortait donc une compilation pour célébrer les fêtes de fin d’année avec des chansons à thème. Les artistes aimaient bien ça !

 

A la manière de Factory Records, la deuxième référence des Disques du Crépuscule est l’affiche annonçant votre première soirée en tant que label, dessinée par le fidèle Benoît Hennebert. Le considérer comme le Peter Saville belge était donc plutôt facile, non ?

Oui, surtout que son travail est totalement différent de celui de Peter. Mais en dehors de cette comparaison, je dois avouer qu’il n’y avait rien d’original non plus dans le fait d’avoir fait appel à Benoît Hennebert. Il est l’un des membres fondateurs des Disques du Crépuscule, et à l’époque, chaque label avait son propre graphiste. C'était donc plutôt naturel de faire appel à lui, même si nous avons fini par changer de graphiste par la suite. Il faut dire qu’il était très, très lent...

 

Depuis quelques années, Manchester tire beaucoup de fierté de ce passé, de cette scène musicale. C’est ton cas aussi ?

Bien entendu ! Bruxelles était une plaque tournante à l’époque. Il y avait beaucoup de labels, comme Crammed Discs, beaucoup d’émulation, beaucoup de curiosité et beaucoup de jeunes artistes hyper-innovants. Il faut rappeler aussi qu’à l’époque, Bruxelles accueillait énormément de concerts inédits - des groupes rares sur scène qui quittaient pour la première fois leur pays d’origine.

 

 

Pourquoi à Bruxelles plus qu’ailleurs ?

Je ne sais pas trop. Je dirais simplement que chaque ville à sa spécificité. Comme Paris qui, à une époque, était à l’avant-garde des musiques du monde et du métissage, Bruxelles était aux avant-postes de toute cette scène rock. Le fait que les Bruxellois parlent super bien anglais permettait sans doute une connexion directe avec la scène anglaise. La Belgique est peut-être également un pays plus curieux que d’autres. La Hollande, par exemple, est beaucoup moins à l’affût des innovations musicales.

 

Malgré la demande, vous n’avez  jamais cherché à compiler tous ces morceaux, à tirer profit de ce passé ?

Indirectement, si. Un copain de l’époque, James Nice, ré-édite depuis quelques années différentes productions de Factory Records, Factory Benelux et des Disques du Crépuscule avec son label, Les Temps Modernes. Ca permet de remettre au goût du jour une certaine idée du rock.

 

Le côté sombre et écorché dans lequel on enfermait le label ne te gênait pas ?

Non, parce que toute cette esthétique est liée à la musique de l’époque. Cela ne veut pas dire que nous et les artistes étions austères ou morbides. Joy Division, par exemple, malgré leur réputation de groupe dark, suicidaire ou sinistre, étaient les mecs les plus drôles que je connaisse. C’est peut-être difficile à imaginer, mais ils était de très bons vivants. Preuve qu’il faut faire attention aux étiquettes trop vite établies.

 

 

Penses-tu que les albums de Blaine Reininger, Winston Tong et Antena, intimement liés à l’histoire du label, restent aujourd’hui encore injustement méconnus ?

Il faudrait que je les ré-écoute pour voir s’ils ont mal vieilli... Mais je pense que certains d’entre eux auraient mérité un meilleur sort, notamment leurs premiers albums.

 

Il doit tout de même avoir quelques albums qui te rendent particulièrement fier ?

Principalement les 45 tours, et particulièrement ceux de Marine, Life In Reverse, Anna Domino, Rythm, et Josef K, Sorry For Laughing, qui étaient excellents. Les compilations aussi méritent le détour.

 

Et les collaborations avec des artistes déjà établis comme Brian Eno ou John Cale, comment se sont-elles créées ?

Tout s’est fait au hasard des rencontres. Pour John Cale, par exemple, ça s’est fait via les musiques de films qu’il avait composées pour Olivier Assayas et Philippe Garrel. Alors que pour Brian Eno, la rencontre s’est faite directement à New-York, au Hurrah's pour être précis (New Order joua notamment son premier concert dans ce club, qui fermera ses portes quelques semaines plus tard, ndlr).

 

 

Parmi le catalogue des Disques du Crépuscule, existe-t-il un album ou un artiste que tu n’as pas eu le temps ou la possibilité de publier ?

Il y a eu tellement de projets avortés qu’il m’est difficile de n’en citer qu’un ou deux. Mais je dois dire que j’aurais adoré pouvoir sortir un album du regretté Arthur Russel. Ca a failli se faire, mais par manque de temps, on a dû laisser tomber...

 

Au milieu des années 90, le label s’éloigne un peu de ses productions rock pour publier le premier album de 2 Bal 2 Neg' et la B.O. de Ma 6-T Va Crack-er, deux albums de rap. Pourquoi ?

En fait, ce changement est avant tout lié à un changement dans ma vie personnelle. Lassé par la vie bruxelloise, je pars vivre à Paris. J’y ai eu l’occasion de rencontrer beaucoup d’artistes intéressants, et notamment pas mal de rappeurs. C’est un genre qui m’a assez tôt fasciné. Et puis il faut dire que l’album de 2 Bal 2 Neg' et la B.O. de Ma 6-T Va Crack-er sont deux albums extraordinaires, devenus des classiques du genre.

 

Cette B.O. devait être un sacré projet. Comment est-il né ?

En fait, le travail de Jean-François Richet, qui a réalisé le film, était très apprécié au sein de la société de production Why Not, qui hébergeait Les Disques du Crépuscule à l’époque. Comme il était également très proche des beatmakers et compositeurs White & Spirit, signés en édition chez nous, tout s’est fait naturellement.

 

 

Quelques mois plus tard, qu’a apporté aux Disques du Crépuscule le fait de travailler avec des artistes comme Kery James ou Mystik ?

C’était simplement l’envie de se diversifier. Et puis, la rencontre avec White & Spirit ainsi qu'avec Tefa et Masta nous a ouvert pas mal de portes. C’est ce qui nous a permis de découvrir tous ces artistes.

 

Tu ne connaissais rien au hip-hop avant d’arriver sur Paris ?

Je ne connaissais pas grand'chose au hip-hop français, surtout. C’est pour ça que je me suis laissé guider par Tefa et Masta, avec qui j’ai fini par découvrir des artistes comme Kery James ou Mystik. Tout se faisait par relations et par réseau.

 

C’est pour cela que, par la suite, tu as fondé Delabel ?

Oui, et c’est aussi pour cela qu’il y a quelques artistes hip-hop sur Because, comme Kaaris que je trouve excellent. J’ai une vision de la musique assez éclectique, mais c’est vrai que j’aime beaucoup le rap, qui a tendance à dire des choses très intéressantes sur notre société tout en manipulant intelligemment la langue française.

 

 

Entretenais-tu le même genre de relation avec les rappeurs qu’avec des groupes de post-punk ?

Non, pas du tout. Il faut dire aussi que toutes mes relations avec les artistes ont toujours été purement professionnelles, à quelques rares exceptions près comme celles avec Joy Division.

 

Es-tu nostalgique des Disques du Crépuscule ?

Pas du tout ! Non pas parce que j’ai des regrets par rapport à cette période, mais parce que ce n’est pas dans mon caractère de penser au passé. Je préfère me tourner vers l’avenir.

 

Avec tous les labels qui existent aujourd’hui, as-tu l’impression d’avoir fait école ?

Je ne pense pas. Il y a beaucoup de labels intéressants comme Ed Banger, Entreprise ou Kitsuné, mais ils font les choses à leur manière. Nous avons peut-être marqué une époque, mais nous ne sommes pas devenus des références pour autant.

 

 

 

Maxime Delcourt // Visuel de Une : affiche de Francis Carin pour Les Disques du Crépuscule, 1985.



Articles du même auteur


Articles relatifs :

Paroles de fans de heavy metal à Cuba

Poney Poney - Yiha !

Texas - Dans tous leurs états


Commentaires

Les commentaires sont modérés.
  • fonctionnaire en bout de cours - Lundi, 21 Juillet 2014

    on se croirait sur Gonza√Į

Nom :

Email :

Titre :

Message :

Êtes-vous un robot ?

(vérification: oui ou non)

derniers articles archives