À bientôt 75 ans, Corben continue de dessiner des histoires noires comme le Styx qui descendent en ligne droite de Poe, Lovecraft et Howard, mais aussi des EC Comics. Son dernier chef-d’œuvre, Ragemoor, ferait passer le Necronomicon pour Harry Potter. Il vient d’être traduit en français, l’occasion pour Brain de s’entretenir avec ce géant du 9ème Art dont l’histoire se confond avec cinq décennies de fantastique made in America.

 

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Je trouve que Ragemoor est un chef-d’œuvre horrifique. Comment travaillez-vous avec votre vieux partenaire, le scénariste Jan Strnad ?

Richard Corben : Une grande partie de ma relation avec Jan repose sur notre admiration mutuelle. Je l’ai rencontré pour la première fois au début des années 70 dans une foire de Science Fiction où il vendait son fanzine, Anomaly. Jan comprend les forces et les limites de ce medium qu'est le comics, et il veut maîtriser le résultat final. Il le fait en construisant un scénario dans lequel aucun aspect de l’histoire n’est oublié. En règle générale, je suis totalement d’accord avec lui et j’essaie de suivre le chemin qu’il a tracé du mieux que je peux.

 

Vous qui êtes un pilier de l’underground, quels souvenirs gardez-vous de vos collaborations avec Marvel et DC ?

Marvel et DC sont deux énormes compagnies en comparaison de la plupart des autres éditeurs pour qui j’ai travaillé, et leur principal moteur est l’édition de super-héros grand public. Je n’aurais jamais essayé d’en dessiner s’il n’y avait eu les efforts d’un duo de gentlemen, les éditeurs Mark Chiarello et Axel Alonso. Mark m’a offert de travailler sur le projet Batman Black and White alors que ma propre compagnie était en train de couler, et Monster Maker, l’histoire que Jan et moi avons réalisée pour cette série (datant de 1996, ndlr), est devenue l'une de mes histoires les plus populaires, au même titre que Solo, elle aussi parue chez DC (en 2005, ndlr). Axel m’a donné du travail régulièrement alors que j’étais au plus bas, et je lui en serai éternellement reconnaissant. Ces deux compagnies ont des délais de livraison très longs, ce qui fait que je n’ai eu aucun problème pour respecter leurs deadlines. Et je dois dire qu’elles paient aussi des droits d’auteur, ce qui est rare chez les éditeurs de comics.

Les mangas sont désormais énormément populaires. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que le regard critique que je porte sur le manga n’aura aucun sens pour leurs millions de lecteurs ! Pour moi, une aventure graphique qui dure pendant des centaines voire des milliers de pages n’est pas une histoire. Je pense les lecteurs de ces marathons aiment avant tout retrouver un univers et des personnages familiers et qu’il est secondaire pour eux que le scénario avance ou pas. Il me semble impossible pour un dessinateur ou un scénariste d’installer une ambiance particulière de manière infinie. Edgar Allan Poe a abordé une fois le problème de la longueur que doit avoir un récit dans l'un de ses essais sur l’écriture : il affirmait que la longueur d’une histoire ne devrait pas dépasser ce qui est lisible en une seule fois.

 

Votre style est reconnaissable entre tous, en partie grâce à l’aérographe, que vous utilisez depuis vos débuts. Qu’est-ce qui vous a donné envie de dessiner avec cet outil ?

Je n’avais jamais entendu parler de l’aérographe jusqu’à ce que je rejoigne une société de films industriels de Kansas City après mes études. C’était l'un des principaux outils utilisé par les gens du département animation là-bas. J’ai été étonné par la facilité et la rapidité avec laquelle l’aérographe permet de modeler en douceur les volumes. J’ai été conquis, et je l’ai adopté pour mes illustrations et mes comics. L’aérographe permet de réaliser un nombre impressionnant d’effets presque magiques. On peut amplifier les effets de texture ou faire des transitions en douceur à l'aspect onirique. C’est un outil qu’il est parfois difficile de maîtriser. Pour y arriver, il faut savoir faire des masques et des frisquettes. De nos jours, de nombreux effets de l’aérographe peuvent être imités par les logiciels d’infographie.

 

 

Dessinez-vous rapidement ?

Je ne dessine pas vite mais je suis suffisamment rapide. En règle générale, j’essaie de dessiner et d'encrer une page par jour. C’est largement suffisant. Beaucoup de dessinateurs peuvent produire jusqu’à huit pages mais ce n’est certainement pas mon cas. Certaines pages sont plus faciles à dessiner que d’autres, donc ma vitesse d'éxectution varie. J’essaie dans tous les cas de donner le meilleur de moi-même. Quand je parle du temps passé à dessiner, je n’inclus pas le temps nécessaire pour rassembler de la documentation ou, parfois, embaucher un modèle.

 

Vos personnages féminins sont souvent torrides (ils ont les mêmes qualités que ceux de Russ Meyer, ndlr)…

En dépit de ce que certains critiques ont affirmé, j’essaie de donner à mes personnages féminins des capacités intellectuelles et de la personnalité, en plus de leur physique exceptionnel. Cela veut dire qu’il arrive je leur fasse porter des vêtements normaux au lieu des mini-bikinis habituels.

 

Les expressions de vos personnages sont souvent très subtiles. Comment parvenez-vous à ce résultat ?

Dessiner des visages est peut-être l'une des tâches les plus importantes d’un dessinateur de comics. Une pratique continue est nécessaire pour arriver à le faire de manière satisfaisante. Pour réaliser de bonnes expressions, il peut être utile d’avoir un miroir sur son bureau afin d'être en mesure de dessiner ses propres expressions fugaces. Je ne dessine pas qu’à partir de moi-même, je le fais aussi à partir de mannequins ou de petites maquettes que je construis. C’est très utile pour obtenir des personnages aux traits homogènes du début à la fin de l’histoire.

 

 

Que faites-vous pour le fun ?

J’aime regarder de vieux films avec mon épouse. J’écoute aussi de vieilles émissions de radio et je lis des nouvelles. J’aime aussi faire de l’animation par ordinateur. Je mets certaines de mes animations sur mon site web.

 

Lisez-vous beaucoup de comics modernes ?

J’en lis très rarement, mais je suis quand même le travail de quelques dessinateurs. J’aime lire les vieux EC Comics, pas pour ce qu’ils sont mais pour ce qu’ils auraient pu être. Ce sont des monuments du comics d’horreur, même s’il y a plein de choses à redire sur eux. Quand je lis l'une de ces histoires, j’aime imaginer comment je l’aurais écrite et dessinée.

 

 

Et aujourd'hui, quels sont vos projets pour la suite ?

Je suis en train d’écrire une série de plusieurs livres basée sur certains des thèmes de H. P. Lovecraft. Je vais attaquer leur dessin dans peu de temps. J’aimerais un jour écrire et dessiner une anthologie de l'épouvante, mais malheureusement, tous les éditeurs me disent qu’il s’agit d’une mauvaise idée. Je vais peut-être le faire quand même !

 

Si vous pouviez rencontrer Edgar Poe, H. P. Lovecraft ou R. E. Howard, que leur diriez-vous ?

Je resterais probablement muet d’admiration. Tout ce que j’arriverais à bredouiller, c’est : «pourquoi n’avez-vous pas écrit plus d’histoires ?».

 

Richard Corben par Richard Corben.

 

¹Avec un “x” à la fin parce qu’on parle de comics underground.


++ Le site officiel de Richard Corben.

++ Eerie & Creepy présentent Richard Corben Vol. 1 & 2 et Ragemoor de Jan Strnad et Richard Corben sont publiés aux éditions Delirium.

 

 

Olivier Richard // Visuels : illustrations tirées des travaux de Richard Corben.