Vous revenez en annonçant une terrible nouvelle avant que l’hiver n’arrive : vous sortez votre ultime album. Vous voulez que vos fans rentrent en dépression ?

Torbjørn : Les gens pensent que nous allons arrêter la musique pour de bon, ce qui n’est pas le cas. On arrêtera de produire sur la forme du CD. Nous avons sorti cinq albums dont nous sommes contents : on a l’impression qu’on a pu pleinement s’exprimer à travers ce format. Peut-être que la seule chose que nous n’ayons pas faite, c’est de sortir un triple album avec des chansons qui durent 15 minutes, mais peut-être qu’on se réserve ce plaisir pour quand on aura 75 ans. En tout cas, il est désormais temps de passer à autre chose. On ne veut pas se répéter - c’est pour cela qu’on sort un dernier album.

 

Ecrire la musique d'un film, c'est quelque chose qui pourrait vous intéresser à l’avenir ?

Svein : Oui - nous nous sommes déja faits approcher pour un tel exercice, mais il faut trouver un bon projet... par exemple, je pense qu’une comédie romantique, ce ne serait pas l’idéal pour nous. Il faudrait qu’on ait l’occasion d’exprimer qui nous sommes vraiment, et cela dépend beaucoup du scénario.

 

 

Et des comédies musicales ?

S. : Je pense que je ne saurais pas comment faire ce genre de choses.

T. : Je voue une haine viscérale aux comédies musicales depuis ma plus tendre enfance.

 

Oui, les comédies musicales, c’est en effet quitte ou double. Ceci dit, même un trip à la Phantom of the Paradise, ça ne vous dirait pas ?

S. : Je ne suis pas très fan d’Andrew Lloyd Webber (compositeur de la comédie musicale sortie en 1986, ndlr).

 

Ah non non, je parlais du film de Brian De Palma.

S. : Ah, ne je l’ai pas vu. C’est bien ?

 

C’est extraordinaire ! Vous allez uniquement produire des EP's donc ?

S. : Il y a tellement de musique qu’il est difficile de prendre le temps de tout écouter. Pour moi, de moins en moins de gens écoutent des albums en entier, ils préfèrent se concentrer sur deux ou trois chansons en particulier.

T. : Aujourd'hui, avec toutes les distractions que l’on connaît, pouvoir écouter un disque en entier est un luxe énorme. Nous avons quelques idées qui, je pense, peuvent fonctionner, prises sous un certain angle. Il y a des choses que l’on veut dire, et des choses que l’on veut expérimenter. On a bien compris que désormais, on ne peut plus tenir un auditeur sur 12 chansons, alors autant tout donner sur trois chansons. On veut écrire un nouveau chapitre.

S. : On veut sortir des choses beaucoup plus éclectiques par la même occasion, avec des morceaux club par exemple. J’ai toujours pensé que des morceaux club sur un format album, c’était grotesque - mais sur un EP, c’est possible.

T. : Ca nous permettra de varier les plaisirs et de sortir des choses de manière plus rapide. Nous avons des goûts très variés, et la musique de Röyksopp est elle même très variée, nous ne sommes pas qu’un groupe de musique électronique.

S. : Junior et Senior sont par exemple deux expressions différentes de Röyksopp.

 

 

Que pensez-vous des retours de Plastikman et d’Aphex Twin, après toutes ces années ?

T. : Plastikman est surestimé, c’est assez honteux. Mais Aphex Twin, peu importe ce qu’il fait, ça reste toujours intéressant.

S. : Aphex Twin est bien plus que la musique qu’il produit. Nous avons eu la chance de le rencontrer, et c’est quelqu’un de super. La manière dont il communique, dont il fait connaître sa musique, ses vidéos avec Chris Cunningham font de lui quelqu’un de révolutionnaire. On a l’impression qu’il a un champ des possibles qui est infini. Il sait mêler la sincérité et l’humour, je ne peux que le féliciter.

 

Votre album est de nature assez soul je trouve. Vous êtes d’accord ?

S. : Oui je suis d’accord, dans la mesure où il est beaucoup plus intime que ce que nous avons pu faire jusqu’à présent. Certaines personnes s’attendent peut-être à quelque chose de fort et clubby, mais c’est exactement l’inverse que nous avons produit. Les paroles ont leur importance ; elles sont sincères et intimes.

T. : C’est un album soul selon la définition européenne - ou du moins scandinave - de la soul. Ici, nous ne sommes pas dans des slows langoureux, ou qui se veulent sexy, ou je-ne-sais-quoi.

 

Oui, il se montre soul à travers son aspect intime et chaleureux. D’ailleurs, parfois, les machines ont plus d’âme et sont plus chaudes que certains instruments et la manière dont on les utilise.

S. : Exactement. Je ne pourrais pas être plus d’accord avec cette phrase ! Quand j’écoutais Computer World de Kraftwerk dans mon walkman sur le chemin de l’école, ça me bouleversait.

 

 

Qu’est-ce que vous écoutiez pendant que vous travailliez sur cet album ?

T. : Prince, de l’italo-disco, de l’opéra, The Smiths, Martin Gore... et même un peu de Barbra Streisand. Tu vois, nous sommes ouverts d’esprit. On se nourrit de tout afin de faire quelque chose que nous espérons unique. Tu sais, moi j’aime autant Emmylou Harris que R. Kelly.

 

 

Etes-vous des control freaks ?

T. : Dans la vie ? (Rires) Dans la vie, non, nous sommes plutôt supportables. Mais dans le travail, sûrement oui. Cet album, nous l’avons conçu dans un souci de storytelling, il était nécessaire de garder le contrôle. C’était comme écrire un livre au lieu de peindre un tableau abstrait. Mais sinon, on préfère le terme «determinés» ; control freak, ça fait très nazi alors que nous sommes de gentilles personnes.

 

Vos compères scandinaves de The Knife ont annoncé la fin de leur groupe. Que ressentez-vous par rapport à cela ?

S. : Je les aime, ce sont des gens supers et leurs projets respectifs sont également incroyables. Je ne sais pas quelles sont les raisons qui les ont poussés à l’arrêt du groupe, mais j’ai le sentiment que c’est un peu comme nous : ils ont probablement l’impression d’avoir dit tout ce qu’ils avaient à dire et préfèrent cesser avant de faire quelque chose qui ne leur ressemble pas. Ils ont sorti de grands albums et cassé plein de frontières en explorant sans cesse, bien plus que nous. Personnellement, j'aurais aimé qu’ils continuent, mais je ne doute pas qu’ils continueront à faire de la musique d’une manière ou d’une autre.

 

Pensez-vous que le format de l’album va disparaître ?

S. : Je pense que déjà, il y a des genres qui ne se prêtent pas à ce format. Le hip-hop par exemple.

T. : Ou la deep house. Qui écoute un album de deep house en entier ? Ca n’a pas de sens.

 

Quels sont les artistes qui vous intéressent le plus aujourd’hui ?

T. : D'une manière générale, j’écoute beaucoup de groupes inconnus qui sont mortels. Tu sais pourquoi ? Parce qu’ils n’ont rien à perdre ni rien à prouver, et c’est là qu'on trouve les expérimentations les plus débridées.

S. : Personnellement, je n’en peux plus de tous ces producteurs qui parlent sans arrêt du futur - tout doit être «le futur» ! Pour moi, le futur c’est old. J’ai l’impression d’être dans les années 70 où l’on découvrait Star Trek et où l’imagerie disco était très portée sur les lasers... c’est tellement ringard ! Il faut simplement être de son temps et essayer de nouvelles choses.

T. : En ce qui concerne les artistes à renommée internationale, le plus dur est de ne pas tomber dans la provoc' facile ou l’agressivité, car il semble que c’est monnaie courante dans le showbiz. Si tu veux éviter cela aujourd’hui, en réalité, tu es assez courageux.

 

 

++ Le site officiel et la page Facebook de Röyksopp.

++ Sorti début novembre sous différents formats, The Inevitable End est disponible ici.

 

 

Sarah Dahan // Crédit photos : Stian Andersen.