Tu étais en dédicace à la librairie L'Arbre à lettres de Bastille mercredi 3 décembre, le jour-même de la sortie, et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il y avait foule. Voir cette queue énorme, rien que pour toi, ça a dû te fait plaisir ?

Philippe Valette : Oh oui ! (Rires ; il est en train de manger une banane, ndlr) Ça fait toujours plaisir, car tu te demandes un peu quand ce délire aura une fin. Le volume 1, Georges Clooney, Une Histoire Vrai (orthographe d'origine, ndlr) avait bénéficié de l'effet de surprise, du WTF de «qu'est-ce-que c'est que ce truc ?». Sortir une suite, cela aurait juste pu faire chier les gens ou faire perdre ce côté unique, complètement nouveau, qu'on trouvait dans le premier livre. Du coup, c'est très cool et plutôt rassurant de voir qu'il y a déjà une bonne réaction pour le 2.

 

 

On est bien loin du temps du petit délire perso sur un blog. Le contexte a radicalement changé : il s'agit d'une nouvelle commande de ton éditeur, Tapas/Delcourt. Est-ce que cela a nécessité un effort de ta part, pour rester connecté à l'esprit d'origine ?

Cet effort-là, j'avais dû le faire pour la sortie du premier bouquin. En signant chez Delcourt, je devais tout d'un coup trouver une fin à l'histoire, m'asseoir à mon bureau en mode commande et pression, avec tout le buzz et l'attente de malade qu'il y avait autour ! A la base, j'avais fait Georges Clooney dans mon coin, pour mes potes et mon frère. Cet effort de passer du délire perso à la commande/production, avec l'obligation de répondre aux attentes, de rester original et surprenant, je l'ai fait à ce moment-là. Donc, pour ce deuxième volume, je savais que j'en étais capable.

 

Georges est plus loser que jamais dans cette suite. Il touche le fond, il traverse une sorte de crise identitaire et, quand il réagit, tout le monde s'en branle pas mal. As-tu cherché à massacrer jusqu'au bout l'idée de héros ?

En fait, dans le premier bouquin, Georges est un gros loser qui se réveille à la fin en faisant un acte héroïque. Il sauve tout le monde, et c'est la seule fois où il est vraiment cool. Mais je ne voulais pas qu'on oublie qu'à la base, ce mec est vraiment une merde. Il fallait bien qu'on reparte à zéro, Georges devait rester un beau connard. Ce qui m'a intéressé dans ce volume 2, c'était d'étoffer la relation Georges/Michel, sachant que le second avait été très apprécié des lecteurs (dans la série, Michel est un policier, et il est représenté en Robocop sur la couverture du tome 2, ndlr). Je me suis dit que c'était intéressant de faire prendre de l'importance à Michel, qu'il devienne une sorte d'alter ego, de némésis de Georges Clooney, un héros vraiment sympa, mais sans les défauts de Georges. Devenu célèbre après le volume 1, Georges, lui, ne le vit pas pas très bien et continue à être hyper-désagréable, ce qui a un gros impact sur sa notoriété. Au milieu de tout ça, Michel débarque et finit par lui piquer sa place. Je voulais voir comment Georges pouvait réagir et jouer des coudes avec Michel devenu son égal et son concurrent.

 

 

Selon un site spécialisé en citations célèbres, un proverbe coréen stipule que «chaque époque engendre son héros». Doit-on en conclure que tu as une vision vraiment merdique de notre époque ?

C'est possible ! Plus sérieusement, je crois qu'il y a beaucoup de manières de voir les choses. En considérant la culture pop, alors oui, peut-être que Georges Clooney touche des aspects vraiment merdiques, notamment le côté fast-food de l'humour.

 

Par rapport au premier, cette suite est parsemée de quelques innovations visuelles. As-tu été obligé de te limiter pour ne pas t'éloigner du style enfantin d'origine ?

Non, je ne crois pas, j'ai simplement eu les idées au fur et à mesure. Changer de style dans une case m'a permis de pouvoir accentuer ce que je voulais dire, vu que je conserve un format constant et que je peux seulement jouer sur le cadrage, comme au cinéma. Il a donc fallu que je trouve d'autres techniques. J'ai mieux dessiné dans certaines cases pour que le lecteur s'attarde un peu dessus, ce qui permettait d'insister sur un passage. Le style de dessin influence forcément la façon dont on ressent les scènes. Il y a des scènes tristes et badantes pour lesquelles j'ai changé de style afin qu'on ressente à ce moment-là quelque chose de plus dramatique. Si tu dessines des choses dramatiques avec un style enfantin, ça ne passe pas vraiment... même pas du tout ! A côté de ça, j'ai pu me faire plaisir avec la mise en page, en prenant dès le début en considération la double-page, avec quatre cases visibles d'un coup, ce qui m'a permis de m'amuser de temps en temps. Rapidement, j'ai fonctionné à l'écriture. Avec quatre cases par double-page, il fallait que la scène s'arrête à la fin de la quatrième case et que, quand tu tournes la page, tu puisses passer à une autre saynète. Sur le premier bouquin, vu que ça venait d'internet, le travail de mise en page avait été très compliqué.

 

 

Google, crowdfunding, Android, Facebook, «bloutouf»... Il y a énormément de références à la culture internet ?

Oui, ça me semblait logique que les personnages aient besoin des technologies dans l'histoire. Ce sont des choses nouvelles et passionnantes, assez présentes dans mon esprit. Je passe beaucoup de temps sur internet, sur des jeux vidéos - et moi-même, je participe à des projets de crowdfunding. Bref, ça fait partie de notre quotidien, et cette BD ne va pas plus loin que notre époque, finalement. Elle est vraiment ancrée en 2014. Peut-être que ça vieillira mal, de parler de Facebook ou de Kickstarter, mais bon...

 

Dans les critiques, on lit souvent que Georges Clooney, c'est une BD mal dessinée, régressive et scato, mais qu'étrangement, on se marre et que la construction de l'histoire est plus subtile qu'elle en a l'air. D'après certains commentaires sur internet, d'autres n'arrivent pas à aller plus loin que le côté pipi-caca-bite et blagues débiles. Comment tu vois les choses ?

Ce n'est pas faux de qualifier ma BD de régressive ou scato, après, c'est juste la manière de l'aborder. Certains le prennent mal. Peut-être qu'il y a parmi eux des fans stricts du média bande dessinée et qu'ils ont l'impression que ce que je fais vient le salir, ou qu'il n'y a pas sa place. Mais je trouve ce discours étrange, comme si Georges Clooney ne devait pas exister. Personnellement, je l'ai fait pour me marrer, rien d'autre. Je ne suis pas responsable du succès qu'il a eu et je ne vais pas passer ma vie à faire du Georges Clooney. J'ai clairement d'autres envies, beaucoup plus sérieuses et personnelles.

 

 

Les fautes d'orthographes, c'est ta marque de fabrique, mais, cette fois, tu vas plus loin en leur donnant une place et un rôle à part entière dans l'histoire. Tu l'as fait par auto-dérision ou c'est un message pour ceux qui le prennent mal ?

Il y a un peu de ça, oui, mais je voulais surtout que ce soit plus explicite, que les fautes fassent partie consciente du monde dans lequel vit Georges, qu'il fallait l'accepter. C'est un choix. C'est vrai qu'au tout début, je ne m'étais pas forcé à faire des fautes, je m'appliquais juste à être le plus spontané possible, dans le dessin comme dans le texte. Quand j'ai commencé, je voulais éliminer le maximum de contraintes, par frustration de ne pas pouvoir produire tous les projets que j'ai depuis des années et qui s'accumulent sur mon bureau. Je fantasmais depuis longtemps là-dessus et je me demandais souvent si, un jour, je pourrais retrouver cette spontanéité que l'on avait, gamin, entre potes, lorsqu'on dessinait des conneries pour se faire marrer. Avec Georges Clooney, au fond, je suis revenu à ce que j'aime vraiment dans la vie : raconter des histoires, quel que soit le média. J'aime vraiment la narration, mais les outils avec lesquels je travaille au quotidien (il est aussi réalisateur, notamment dans la pub, ndlr) sont très fastidieux et nécessitent de l'argent, de la production, des studios, etc. Tu y perds en liberté, en spontanéité et en fraîcheur car tu as des milliers d'étapes avant d'arriver au produit fini.

 

Petit, qu'est-ce qui te faisait marrer et que tu retrouves, aujourd'hui, dans Georges Clooney ?

Quand j'étais gamin, j'étais vraiment cinéma à fond, c'était ma passion numéro un. Quand j'ai eu onze ans, on s'est mis à faire des films avec des potes, et tout de suite, j'ai su que je voulais faire ça quand je serai plus grand. Je trouvais que c'était LA forme de narration ultime, la plus complète. J'ai eu deux groupes de potes (un à Lyon, un autre à la campagne) avec lesquels je faisais des films, mais on faisait dans les deux des choses vraiment différentes. Dans le deuxième cas, c'était très expérimental, on s'essayait aux effets spéciaux, on avait du plâtre, du latex, on fabriquait des prothèses, on faisait des explosions dans le jardin ou dans la piscine, on traînait sur un site qui s'appelle Lune Rouge contenant plein de tutoriels pour faire de la 3D, des planètes... Après le lycée, j'ai continué, et j'ai notamment bossé avec une association environnementale, Mountain Riders, au sein de laquelle j'ai fait pas mal de courts-métrages pédagogiques.

 

 

On ressent clairement ta sensibilité cinéma dans Georges Clooney...

Oui. Finalement, je crois qu'il y a peu de choses issues de la BD dans Georges Clooney, à part les bulles. Les autres emprunts proviennent plutôt du story-board. Ça se ressent énormément, et pas mal de personnes de l'audiovisuel m'ont contacté en me disant avoir accroché, alors qu'ils n'étaient pas très BD à l'origine. Parce que mon bouquin ne se lit pas complètement comme une BD. Parfois, je trouve que la bande dessinée est difficile à lire, à cause de certains excès de mise en page et de styles qui cassent le rythme. Je suis davantage à la recherche du rythme narratif le plus fluide possible, celui où tu n'as même pas conscience qu'il y a un découpage, un raccord, et que tu es juste dans l'histoire.

 

Georges Clooney adapté en dessin animé, voire en film, ça te dirait ?

J'ai eu beaucoup de propositions de studio. Je ne veux pas fermer de portes, on discute, mais pour l'instant, je n'ai lancé la machine avec personne. On m'a proposé de le faire en film, en animation, en long, en court-métrage... Mais j'ai des doutes, sachant que ce n'est pas un truc que j'ai envie de faire toute ma vie. En plus, vu que je suis réalisateur dans l'audiovisuel, je ne veux pas déléguer en disant «prenez-le et faites-en un film !» puisque c'est justement ce que je veux faire. Je n'aimerais pas qu'un autre soit le réalisateur de Georges Clooney, mais, en même temps, je ne voudrais pas forcément l'être moi-même ! Je reconnais que c'est un peu compliqué comme situation... En fait, peut-être que ça me plairait davantage d'en faire un jeu vidéo - un petit jeu de plateforme pour iPhone ou tablette, par exemple.

 

 

La fin de ce volume 2 se termine par une ouverture qui peut laisser imaginer une suite, ou je me trompe ?

C'est clair qu'il y a une ouverture, mais je ne l'ai pas fait dans l'idée d'une suite. Simplement, cela me faisait marrer que la fin soit un peu sérieuse, avec une vraie réflexion sur ce que signifie être un héros, ça m'a fait kiffer de terminer sur une note dramatique. Mais vu que c'est Georges Clooney et que c'est du bullshit, j'ai remis une bonne blague à la fin pour écraser le dramatique de la page d'avant ! Comme pour le 2, je ferai une suite seulement si j'ai une bonne idée.

 

++ Le blog et la page Facebook de George Clooney.

++ Georges Clooney 2 – Mi-homme Michel, Delcourt, par Philippe Valette. Ed. Delcourt / Tapas, 400 pages, 29,95 €. 

 

 

Thomas Blachère.