Nous bavardons avant que l'entretien ne commence. Nous échangeons autour du truculent Chris Esquerre

 

...C'est vrai qu'il (Chris Esquerre, ndlr) prend son temps, mais ça lui permet de maîtriser absolument tout ce qu'il touche. Son seul-faux pas, ce serait ses dialogues dans À Coup Sûr, où je ne retrouve rien de lui…

Thomas Ngijol : Un moment ou l'autre, on fait tous du caca, hein ? Il faut être humble. Tu échoues, tu réussis : il faut tenter. Ce sont des métiers artistiques dans le sens noble du terme. Quel artiste ne s'est pas pris de mur ou n'a pas raté quelque chose ? Il faut juste se remettre en question. Ce qu'il faut éviter, c'est de travailler à l'industrielle : c'est là que tu casses ta créativité, il est là le danger. Tu as vite enchaîné des trucs, tu sais même pas pourquoi, et puis l'appât du gain… Tu t'habitues à un certain statut social, et ça commence à tout baiser. 

 

Il y a des choses que tu regrettes ? Des choses que tu as faites trop vite ?

Artistiquement… Oui, il doit y avoir des choses. Mais trop vite, non… Ce n'est pas ma qualité, ça se saurait ! (Rires) Ce n'est pas que je regrette, mais parfois, il faut que tu passes par pas mal de petits chemins - ou de gros chemins - pour savoir où tu en es. Si aujourd'hui je suis serein, c'est que je sais ce que je veux. Ou en tout cas ce que je ne veux pas. J'ai envie de connaître, de rencontrer, des choses que j'ignore même au moment où je te parle. Ce que je ne veux pas, je le sais assez clairement. Pouvoir jouer au Dejazet, un théâtre qui veut dire quelque chose, un spectacle que j'ai élaboré avec ma femme, je vais pas aller gâcher ça en faisant n'importe quoi. On me demande souvent pourquoi je ne montre pas ma gueule sur le visuel ; bon, déjà que je ne suis pas le mec le plus souriant au monde - je ne fais pas la gueule non plus -, mais si c'est pour que je joue au mec cool avec un titre genre "Thomas Ngijol se lâche" ou "se déchaîne" ou "en roue libre", tu vois, ça ne me correspond pas ! (Rires) Je ne juge pas ceux qui le font, mais ça ne me correspond pas du tout. 

 

Ce n'est le premier truc qui marque d'ailleurs : l'affiche. Tu choisis la sobriété. On ne te voit pas, le spectacle s'appelle II, et tu ne sombres pas dans l'écueil du jeu de mots, type Chantal Ladesou Vous Fait L'Humour.

(Rires) Quoique... on parle quand même de Chantal Ladesou (mon visage demeure perplexe, ndlr). Mais c'est vrai ! C'est quelqu'un qui a un parcours, une carrière, c'est cohérent. Ça force le respect. Après, on n'est pas là pour tailler un costard aux collègues. Mais je vois très bien ce que tu veux dire. Moi, je n'agis pas en réaction à telle ou telle personne. Le spectacle, c'est un prolongement de ta vie. Je monte sur scène pour présenter une vérité, sinon je mens ou je présente un personnage. Je fais Auguste pendant une heure et demie, et c'est un choix. Mais c'est de la composition et c'est autre chose. Si je fais du one man show en tant que Thomas Ngijol, c'est une continuité de ce que je suis. Ce que j'étais à ce moment-là faisait que l'affiche n'allait pas être "hey ! hip-hop mes couilles" tandis que dans la vie, tu ne m'as jamais vu comme ça. Donc ouais, un peu discret. Pas chic - je laisse ça aux autres. Je ne vais pas faire semblant. Mais je voulais que ça soit discret. La volonté, c'était d'être surtout sobre. Et puis le travail se fait sur scène. Pas sur l'affiche. Tu trouveras des supers commerciaux qui t'expliqueront que plus ta tête est grosse, plus elle impacte sur une certaine cible… Bah, continue HEC, écoute… On fait pas le même métier. 

 

 

Précédemment, tu disais que tu sais ce que tu veux. Et surtout ce que tu ne veux pas. Et j'étais au spectacle hier soir…

Ah, t'étais là hier soir ? Au niveau des jeunes filles qui intervenaient beaucoup ? 

 

Juste derrière. Pourquoi ? Ça te gêne sur scène les interventions inopinées du public ?

Pas du tout, mais j'ai toujours peur que ça gêne le public.

 

J'ai l'impression que c'est de la matière pour toi. Dans le stand-up, le public, c'est presque une deuxième personne sur scène, non ? 

Tu vois, oui et non. Ça me gêne pour le public, eten même temps c'est facile. Après, le roast, comme on appelle ça, ça fait partie du stand-up, et c'est un exercice de communion avec le public. Tu vois, les retardataires, ce genre de choses, les gens en redemandent. Le roast, c'est une béquille, c'est un peu facile. Quand je monte sur scène, je me concentre sur ma matière, sur ce que j'ai à dire, sur ce que j'ai à jouer, sans prier le Ciel d'avoir des bons clients dans la salle avec un triple front. Bien que les blagues sur le physique, j'en ai jamais fait : ça s'appelle de la maladresse et de la méchanceté, pour moi. Je ne me concentre pas sur ça. Ce sont des petits bonus, en fait. Sinon, je me concentre sur Mathias et je passe mon spectacle à faire des blagues sur sa coupe rigolote ! (Sic) C'est pas le socle. Ça ne doit pas l'être. Ce sont simplement des petits détails qui rendent le spectacle unique. Et moi, ça m'amuse. Mais ça ne doit pas aller au-delà de ça. Il ne faut jamais confondre one man show et animation. C'est pas le Club Med, un spectacle ! 

 

Et puis ça éclipse l'écriture d'un spectacle.

Et ça dissimule même des carences d'écritures. Quand t'as rien du tout. Tu es en rodage - comme je l'ai été à Avignon, où je suis monté sur scène avec rien. Je n'avais rien écrit du tout. Je suis monté sur scène avec mon paperboard, et j'ai noté des idées en dialoguant avec le public. C'était une heure et demie où j'ai pris un panard extraordinaire. Mais là, il y avait une vraie volonté d'aller vers les gens. 

 

 

Pour revenir à ce que tu ne veux plus faire, sur scène hier, tu répondais à quelqu'un en disant "voilà le public qu'on mérite quand on fait des films de golios". C'est un sentiment que tu as vraiment ?

(Rires) Non ! C'est un truc de recul absolu. Je suis très fier de tous les films que j'ai faits (Case Départ, Vilaine, Le Crocodile du Botswanga, Fastlife entre autres, ndlr). Je n'ai pas une filmographie extraordinaire : c'est un constat marrant. Une fois que le film est sorti, il ne t'appartient plus. Les gens se l'approprient, et puis d'autres refusent de se l'approprier en réaction à ce public. Alors que l'objet est bon. Mais c'est un constat, (rires) j'oriente pas mon travail pour les golios ! Tout le monde a besoin de tout classer tout le temps. Je sais de quoi je parle. Souvent, on commence à me parler et on m'oriente directement vers la banlieue. Pourquoi ? Bah, tu vois ton parcours, d'où tu viens... on te dit que ce serait bien d'aller vers là. C'est malheureux. Mais en même temps, je sais d'où je viens. Et de temps en temps, on a besoin de classer les choses. Et je sais que dans un premier temps, souvent, dans mon travail, on ne va pas essayer de voir le côté intellectuel. Parce que c'est moi. Je le dis sans une once d'aigreur : mais mon parcours fait que oui, d'emblée, on me classe dans la case "banlieue". 

 

Qui te classe là ? La presse ? Le public ?

Non, le public il s'en fout. Les gens font cette erreur de juger le public. Mais non : le public, il contient autant des lecteurs de ton magazine que ceux du Parisien ou d'un site porno, sans se poser mille questions. Après, les médias, de façon large, aiment les catégories. Et je suis tout à fait lucide sur l'endroit où l'on souhaite m'amener. Mais je suis serein. 

 

C'est impossible de faire rire tout le monde ?

C'est impossible de faire rire tout le monde...

 

Et est-ce qu'à un moment, tu t'es posé la question de savoir qui tu faisais rire ?

Jamais de la vie.

 

C'est dangereux de penser à ça ?

Oui, parce que dès que tu commences à te poser cette question, c'est que tu cherches sans doute à être populaire. Et là, t'es une pute. Forcément que le rire est segmentant. Quand tu improvises sur scène, tu t'amuses toi - tu es le premier juge de ce qui est drôle ou non. Tu as pris du plaisir, et c'est le seul moyen de juger si ça vaut la peine de le raconter ou non. Sinon, je vais commencer à rentrer dans le calcul si je me dis "merde, je commence à avoir beaucoup de Blancs dans la salle, je perds des Noirs, vite, je vais faire des blagues sur le poulet". C'est malheureux. J'en n'ai rien à foutre, moi. Ce que je constate aujourd'hui, c'est que le public, il est éclectique. Je ne te sers pas un discours rassembleur, mais au moins quand je rentre dans la salle, je ne suis pas choqué. Ça ressemble à la façon dont je vis et j'ai grandi. 

 

 

Tu as des limites ? Conscientes, ou des choses que tu t'interdis ?

Non, je ne m'interdis rien. Après, je parle souvent du devoir de responsabilité : tu montes sur scène, il y a une prise de parole, tu fais gaffe quand même. Mais je m'autorise tout. Dans le sens où je le fais avec bienveillance. Enfin, le terme est un peu faux. Mais je le fais sans aigreur. Je n'ai pas un devoir de revanche, je ne monte pas sur scène avec l'idée de régler des comptes. Ça change tout. Quand je monte sur scène et que je dis "quel connard", je ne le pense pas ! (Rires) Bon, tu noteras dans ton article que je ne monte pas sur scène en disant "quel connard", d'ailleurs. Sur scène, tu peux rapidement essayer de donner un côté sensationnel - des sujets te touchent, tu as envie d'en parler. Donc pour revenir à la question des limites : j'en ai oui et non. Les civils tués, les pertes humaines... tu es toujours touché. Mais en vrai : c'est loin de moi. Loin de mon quotidien. Je ne me lève pas le matin en me disant "putain, le Cameroun...". Pourtant, j'y ai toujours une partie de ma famille. Et c'est ça le vrai truc : être connecté à ce que tu racontes pour de vrai, que ça passe par toi-même. La démarche du spectacle, elle est dans la sincérité. Quand tu es dans la sincérité - heureusement que je ne porte pas en moi trop d'aigreur ou de trucs qui me pourrissent, enfin au moins si c'est le cas, ça n'a pas l'air trop voyant ! -, bah ça va. Au début, je me posais beaucoup de questions quant à cette démarche. Sur l'ancien spectacle, je me posais ces questions. Mais aujourd'hui, quand il faut être "nature", j'y vais vraiment. Ça se sent quand tu essayes de faire un numéro : ça crée un malaise dans la salle. Tu ne l'incarnes pas pour de vrai. 

 

LE sujet épineux par excellence, c'est le conflit au Proche-Orient. Tu racontes dans le spectacle ce journaliste qui tient absolument à t'amener sur le sujet…

Ça c'est vraiment passé...

 

C'est ridicule.

Oui et non. Ce n'est pas de sa faute en soi. Je fais ma promo dans un journal télévisé, il y a des images qui passent, et il me dit "Thomas : une réaction ?". (Rires) Moi, je voulais juste parler de mon film ! (Rires) Donc sur le moment, tu te dis "fais gaffe". La moindre parole de travers et tu peux tout foutre en l'air.

 

Et dans ce même passage du spectacle, tu enchaînes peu après en disant que "80% de [ton] public est celui de Dieudonné". Qu'est ce qui te fait dire ça ?  

Mais je le pense totalement ! Le public est libre. Il va voir qui il veut. Regarde sur Twitter combien de fois mon nom est cité avec des comiques que je ne connais même pas. "Cette semaine, je vais voir Thomas Ngijol et Machin" : ça ne veut pas dire qu'on fait la même chose avec Machin. Je sais simplement qu'il y a des gens dans la salle qui vont voir aussi Dieudonné. Dans les faits, si ça se trouve, c'est juste 1% ou 10% : je ne sais pas, mais il faut un chiffre impactant pour la vanne, donc j'ai dit 80. Si je fais la même vanne avec 5%, tout le monde s'en fout ! Mais ça pourrait être 100% que moi, je m'en foutrais tout autant. On entrerait à nouveau dans le concept de cases, genre "si tu ris à Gad Elmaleh, tu ne peux pas rire à Dieudonné". Je suis gêné par les postures de lâches qui cassent quelqu'un en public pour exister cinq minutes médiatiquement. Le tout, c'est de rester digne. 

 

 

Comment est-ce que tu te vois vieillir en tant que comique ?

Ce spectacle m'a aidé à avoir une vision plus claire de mon parcours. Je travaille avec ma compagne, et elle a une vision qui est très éloignée de ce qu'est le métier de comique ; c'est la première fois qu'elle fait la mise en scène d'un one man show. Naturellement, on a tout mis en place dans cette optique d'être dans le prolongement de la vie. Donc tant que je m'inscris dans cette démarche naturelle, des spectacles, je peux en faire autant que j'ai envie. J'ai toujours imaginé ma vie scénique en cycle. En trilogie. Donc je ferai un troisième spectacle, c'est certain. Et après ? Je ne sais pas.

 

Et tu te vois devenir le comique hyper-bankable, coqueluche des Français à la Kad Merad par exemple ?

Tant que tu fais des choix, tant que tu te fais plaisir, tu es segmentant. Donc être populaire pour être populaire, ça, jamais de la vie. Maintenant, la popularité, on ne la choisit pas. Si demain je pète le score et que je fais quinze millions - ce qui m'étonnerait ! -, je serai d'autant plus heureux que ce n'était pas fait pour ça. Ça ferait de belles choses à vivre. 

 

++ Thomas Ngijol joue son spectacle simplement intitulé II au théâtre Dejazet jusqu'au 25 avril prochain.

 

 

Mathias Deshours // Crédits photos : John Waxx et David Wolff Patrick.