Quand tu composes un morceau, comment tu procèdes pour aller chercher l’inspiration ?

Jacques Auberger (Jacques) : L’inspiration est une belle arnaque. Elle vient au moment où on arrête de la chercher, c’est tout son paradoxe. En revanche, c’est bien de la chercher pour ressentir la frustration de ne pas trouver ; cette frustration poussée à son paroxysme va entraîner une petite mort, un abandon qui consiste à se dire : ok, je n’y arriverai pas. C’est précisément là qu’arrive l’inspiration, quand tu vas exprimer sa mort. J’ai pas d’inspiration — c’est ça, ton inspiration. 

Après, il y a le rapport à l’erreur. Parmi les choses que tu fais, il y en a qui sont inspirées, d’autres pas. Il y en a qui sont des erreurs, d’autres non. Quelle est la différence entre les deux ? C’est la question. Je pense que le but est de faire, pour faire des erreurs, et après, de composer avec ces erreurs. Je prends des samples, je les mets sur mon logiciel, j’appuie sur play, je vois ce que ça donne, et de temps à autre, je me dis : Là ! Ça, c’est beau ! En somme, je trie mes erreurs pour en faire un bel agencement. Pour que le produit final soit parfait, il faut qu’à l’intérieur, il y ait ce même rapport à l’erreur ; il faut que dans une chanson tu te dises : putain, c’est frustrant, ça marche pas bien, et puis, d’un coup, arrive le refrain, et là, le soulagement : oh putain ! Trop bien ! S’il n’y a jamais d’erreurs, si c’est clean, ça ne marche pas. C’est comme une personne qui n’aurait pas de défauts : cette personne serait fade. On a tous les mêmes qualités, mais on n’a pas tous les mêmes défauts. On ne fait pas tous les mêmes erreurs, et c’est ça qui fait notre charme.

 

Tu travailles vraiment dans la matière, donc. Tu te saisis des choses, tu les tries, tu les réagences, tu ajoutes, tu enlèves. Est-ce que pour ça, pour aller farfouiller parmi ces moyens d’expression, tu as besoin de ressentir l’envie d’exprimer quelque chose ? Ou bien le seul plaisir du jeu avec la matière te suffit-il comme moteur ?

Je pense que j’ai tout le temps des sentiments de frustration ; j’ai envie d’exprimer quelque chose, et je n’y arrive pas. Je regarde le monde et que je me dis : putain, c’est quand même fou que ça, ça ne soit pas dit, qu’on n’ait pas trouvé les mots pour dire telle ou telle chose. Ces moments-là, où j’ai voulu dire quelque chose mais je n’y suis pas parvenu, ils me sont toujours présents à l’esprit. Et puis de l’autre côté, effectivement, il y a des choses qui naissent dans le jeu : je suis en train de faire du son, et je suis en train de chanter, mais je ne sais pas quoi chanter, alors je chante : «je sais pas chanter alors je vais commencer à chanter». Si tu fais ça toute ta vie, quand t’es joyeux, quand t’es triste, un jour, tu vas faire ça trois heures après avoir vu une injustice, tu vas avoir envie de chanter cette histoire-là parce que tu n’as rien d’autre à chanter que ça, et ce truc va peut-être parler à tous les gens qui ont vécu une injustice dans leur vie.

 

 

Tu ne te heurtes jamais au néant ?

Si, mais ça fait partie du cycle, c’est comme le clignement des yeux, il faut l’accepter.

 

Ça ne te révolte pas ?

Je l’observe. Je me dis : ah, tiens.

 

Tu as toujours été dans cet état d’esprit là ?

Avant spontanément, maintenant plus consciemment. Plus je le fais consciemment, avec plaisir, moins je vais avoir des hauts et des bas tout le temps. Quand je n’ai pas d’inspiration, je n’ai pas d’inspiration, c’est comme ça. L’absence d’inspiration n’est pas éternelle. De même que l’inspiration ne l’est pas. Il s’agit de ne pas vivre tout le temps le moment présent comme s’il était éternel, dans le sens où il ne faut pas s’attacher à ce qui ne peut pas perdurer.

 

Et tu n’as jamais eu de difficulté à accepter cet état de faits ?

Pas vraiment. J’ai toujours l’espoir de rentrer dans un état de félicité, de création pure et stable. L’autre jour, j’ai vu un de mes potes faire une dissert', le truc était écrit aussi vite qu’il pensait, on aurait presque dit que ça s’embouteillait dans sa tête. J’aimerais bien écrire un livre aussi rapidement que le temps qu’il faut pour le lire. C’est un état, t’es comme ça (il mime une ligne droite de haut en bas, ndlr). Ça m’est arrivé parfois d’atteindre un tel état, mais c’est rare.

 

Quand tu joues en live, que tu es devant une foule, tu as besoin de monopoliser une très grande énergie à ce moment-là, d’être totalement présent. Cette énergie, tu vas la chercher où ? C’est quelque chose qui se génère uniquement à partir de la pression, du trac que tu éprouves avant le concert ? Comment fais-tu pour concentrer toute ton énergie au moment juste ?

Il y a peu de moments où on est concentré. On est souvent distrait par des myriades de choses, on passe d’une pensée à une autre. Sauf, justement, quand on fait un concert, ou quand on fait du sexe. Tu sais, tu es là, et tu te dis : ouah, putain, comme je kiffe ! Tu es tellement concentré que tu n’arrives à penser à rien d’autre. Dans un concert, la difficulté, c’est d’arriver à vraiment rester moi-même, à limiter l’intervention de ma personnalité, de mon égo, pour pouvoir être ouvert aux autres. Pour ça, il faut leur faire l’honneur de se concentrer complètement. Quand je compose de la musique ou que je joue sur scène, plus je me concentre dessus, plus les gens vont se concentrer dessus au moment où ils l’écoutent.

 

 

Et cette concentration, de ton côté, elle te demande un grand effort ou tu sais la trouver facilement ?

C’est les deux. Parfois tu fais l’effort pour rentrer dedans, et parfois tu arrives à rentrer dedans facilement. Parfois il faut d’abord un peu faker. Faker l’énergie, c’est comme un démarreur. Encore une fois, c’est comme dans le sexe : parfois, pour rentrer dans le mood, il faut passer par la forme. Et à un moment donné…

 

Tu finis par y croire.

Oui ! Et là, tu commences à te concentrer.

 

Il y a aussi beaucoup de gens qui ont besoin de certains stimulants, de certains rituels, chacun emprunte des chemins différents pour arriver à cette concentration, cette présence totale. Tout à l’heure encore, je parlais à des musiciens qui me disaient qu’ils prenaient certains types de substances soit pour composer, soit pour jouer devant les gens, pour combattre le trac, pour se sentir plus forts, plus présents — qu’est-ce que tu as comme relation à ça ?

J’ai pas trop de technique, de rituels. Je suis d’une nature très sujette au trac. C’est vraiment très pesant. Parfois, j’ai des rendez-vous avec des gens, des meufs, limite je tremble, je trouve ça trop intense. Je me rappelle la première fois que j’ai embrassé une fille, j’étais ridicule, je claquais des dents, parce que c’était trop puissant.

 

Mais on finit toujours par passer outre ce truc-là.
Oui, une fois que je suis sur scène, ça va. Mais c’est vrai qu’il y a un gros stress avant. Je n’ai pas de technique magique, à part de se rappeler pourquoi on fait les choses, se rappeler qu’on les fait pour soi en quelque sorte. Au sens où à l’intérieur de toi-même tu vas retrouver tout le monde, tu ne connais que toi-même, donc autant le faire pour toi, et après ça parlera aux autres. Après, effectivement, j’essaye d’imaginer l’énergie qu’il y a derrière tout ça, mais je sais qu’en la mentalisant, je me connecte, ça veut dire un flux qui transpasse tout le monde, incarné par la musique. J’essaye de projeter en moi la générosité des gens, parce que les gens ont tous un aspect généreux.

 

Et pour reparler de ton rapport aux substances psychotropes…
Ben moi, je me suis foncedé grave. Je ne me suis pas du tout attardé sur les trucs festifs, les trucs qui coupent le mal de façon temporaire ; par contre, je me suis plus attardé sur les trucs qui te mettent à fond, dans tous les sens de bien et de mal. Ça m’a amené à me concentrer sur ma concentration, à découvrir que le conscient et l’inconscient, c’est rien de plus que quelque chose qui est dans chacune de tes pensées. À la base, tu es pétri de convenances ; je pense que se défoncer, ça amène à déconvenir plein de choses — pourquoi j’ai convenu ça ? Est-ce que ça venait vraiment de moi ? Tu défais, tu défais, tu défais, et au bout d’un moment, tu n’as plus rien. Et là, ça fait du bien. Mais tu sais, il n’y a pas de recettes vraies pour tout le monde. Il y a des gens que ça va plonger dans un ralenti de 5 ans, il y a des gens à qui ça fera gagner 30 ans, il y a des gens de 60 ans à qui ça va apporter la cerise sur le gâteau, ou alors il y a des gens à qui ça va apporter quelque chose, mais tellement tard que ça va les faire regretter, ça va avoir l’effet inverse… Il ne faut surtout pas que les gens projettent ma réalité sur la leur. Moi, quand je vois un mec qui se foncedé trop, j’ai envie de lui dire : mec, arrête de te fonceder, tu peux te fonceder comme ça pendant 40 ans encore, ça sert à rien. Il y a un truc que je préconise à tout le monde, c’est de méditer. Méditer consciemment. C’est le même cheminement, et surtout, ça ne peut faire de mal à personne. C’est d’ailleurs ce que je fais avant d’aller sur scène.

 

 

Comment tu as commencé à méditer ?

En m’intéressant à des sujets spirituels, en lisant beaucoup. Surtout, en essayant vraiment de lire en comprenant ce que je lis. En prenant ce qui me parle et en construisant ma réalité avec, plutôt que de chercher une réalité de quelqu’un d’autre qui pourrait me coller. Tu vois, ne pas lire en disant sans arrêt «c’est pas moi ça». Tu sais, tu files un bouquin à un gars, et il te dit : «c’est pas moi ça». Ben bien sûr ! Et t’as envie de lui dire : si t’avais lu jusqu’au bout, t’aurais compris que c’est pas la question ! Il faut faire un effort. 

 

Ta curiosité pour la méditation est née comment ? il y a un moment où tu en as ressenti le besoin ?

J’ai pas eu de grosse phase de dépression, par contre je pense que je suis très curieux de nature et je pense qu’il y a quelque chose comme un hacker en moi. Je pense que le prolongement de l’esprit hacker, c’est quelque chose de très spirituel, c’est le rapport à la matière, je pense d’ailleurs que hacking et psychonautisme sont très liés — quand t’es psychonaute, tu essayes de comprendre le fonctionnement de ton esprit, et ça devient hyper-intéressant parce que tu te rends compte que l’esprit a des règles comme dans le monde physique, et du coup tu peux le hacker ! Tu peux te rapprocher de la réalité. Je suis fasciné par les sciences occultes… mais quand je parle de ça avec les gens, je les saoule. Je ne suis pas, du moins pas encore, entouré de gens qui sont sur cette quête-là, sur une quête consciente de conscience.

 

Mais tu continues malgré tout de côtoyer ces gens-là, même s’ils ne suivent pas la même quête que toi ?

Oui, mais je sais qu’il y a quelque chose que je ne pourrai jamais partager avec eux — ou alors ça sera l’amour dans toute son illusion, tu pourras partager un sentiment de ça, ce sera très beau et tu auras l’impression de passer de l’autre côté du miroir, et puis ça ne durera pas. C’est comme ça. C’est la fin de la soirée, quoi. Tout le monde se regarde, et puis t’es foncedé, quoi, c’est exactement comme la mort. A l’inverse de ça, il y a des gens qui arrivent à être dans l’amour, sans attachement, mais ils arrivent quand même à aller hyper-loin, hyper-haut, et là, c’est fou. Ça va très haut. Mais il y a toujours une dernière couche, le piège du piège du piège ; moi j’en suis à des pièges vraiment basiques — oui, j’ai peut-être compris un peu plus de choses que la plupart des gens avec qui je parle, et du coup le piège c’est d’avoir mon égo spirituel qui dit : ah oui ! J’ai compris plus de choses (il le dit avec un ton solennel, ndlr). Et là, quand tu penses ça, tu vois que t’as rien compris. Donc ça c’est mon niveau de piège, pour te dire la bassesse à laquelle j’en suis encore ! Ton égo vient toujours te rattraper et va te dire : ah non, maintenant tu vas être fier de ça, tu vas avoir honte de ça ; alors qu’il y a des gens qui en sont vraiment à d’autres gardiens. On appelle ça les gardiens du seuil, parce que c’est des seuils, différents degrés dans ton évolution.

 

Tu entrevois ces niveaux auxquels tu n’as pas encore accédé ?

Oui, je les vois, le chemin est encore très long… Il est pour tout le monde le même, en fait. Il y a des étapes. À un moment donné, il y a un niveau où les mots pour décrire les choses deviennent tellement extrêmes qu’on ne peut plus en parler sous peine de créer du mal. C’est pour ça qu’arrivé un certain point, tout se fait dans le silence. C’est en quelque sorte la mort des autres ; tu finis par faire ton chemin tout seul, parce que c’est là la limite. Avec quelqu’un qui n’a pas développé les facultés que tu as pu développer, tu vas juste le dérouter, tu vas juste lui faire du mal. C’est pour ça aussi que les sciences occultes sont occultes. Mais moi je suis encore très faible, sinon je serais pas en train de faire tout ça là (il esquisse un geste large dans le hall VIP, ndlr), je pense que là, je suis en train de me dépatouiller. J’espère que mes dépatouilles feront de belles traces.

 

Ben oui, tu laisses des traces derrière toi de ton ascension, de ton recul, de ta trajectoire, quelle qu’elle soit.
Oui, si ça peut aider des gens ponctuellement à des instants précis c’est bien. Mais en vrai, si tu adoptes une vision globale, la plupart des gens n’ont besoin d’être aidés. Ça se fait tout seul.

 

++ Le premier EP de Jacques, Tout est magnifique, est disponible ici. Vous avez également la possibilité de coller un Jacques sur vos photos en téléchargeant l'application Tout est magnifique par ici. Enfin, vous pouvez suivre le travail de Jacques et Alexandre Gain au Centre National de Recherche du Vortex sur cette chaîne Youtube.

 

 

Marie Klock.