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Interview

Manuel Göttsching - Dieu Parle

Lundi, 25 Mai 2009

Alain Delon est un nain au Japon. Le seul Dieu vivant célébré au pays du soleil levant s'appelle Manuel Göttsching. Quand vous pénétrez au musée de cire de Tokyo un relief vous présente à la manière du Mont Rushmore quatre figures mythiques: Marilyn Monroe, Manuel Göttsching, Chiune Sugihara (diplomate japonais qui sauva des milliers de juifs durant la seconde guerre mondiale) et Abraham Lincoln. Au sol, un damier reproduisant la pochette d'E2E4, l'un des albums les plus influents dans l'histoire des musiques électroniques, vous guide vers une statue de cire dans une vitrine. T-shirt, badges, cheveux longs et guitare en bandouillère, Manuel Göttsching, compositeur d'E2E4, fondateur d'Ash Ra Tempel et légende du Krautrock, trône.  Nous avons rencontré l'original.


 

Quelle était l'ambiance à Berlin à la fin des années 60 ?
Manuel Göttsching :
Il y avait encore le mur, beaucoup de groupes et de créativité. L'Allemagne n'a jamais eu de grande tradition dans le rock'n roll, on parlait alors de beat music. Après la seconde guerre mondiale, la culture était morte. Dans les années 60, le mouvement musical venait de la côte ouest des Etats -Unis, la scène psychédélique de San Francisco a eu beaucoup d'influence sur les groupes allemands comme le premier Amon Dull, Can, Tangerine Dream qui ont cherché à expérimenter, à créer une musique originale allemande qui ait son identité propre. Il y avait beaucoup de concerts avec une audience avide de découvrir quelque chose de nouveau, de différent. J'ai commencé à faire de la musique dans cette atmosphère créative. Il y avait une vraie volonté de se démarquer de la tradition anglo-saxonne, de trouver notre propre identité. L'époque était propice puisqu'il n'y avait rien en Allemagne à part la tradition folk, le german schlag et l'easy listening. Il n'y avait rien pour les jeunes. Nous aimions la musique anglo-saxonne, mais nous voulions créer notre propre musique.
 
Quand vous formez Ash Ra Tempel en 1970, vous considérez vous comme un groupe expérimental ?
Manuel Göttsching :
J'ai une formation de guitariste classique, mais je me suis très vite intéressé à la musique moderne. J'ai formé un groupe à l'époque avec Hartmut Enke (Steeple Chase Blues Band) qui deviendra plus tard Ash Ra Tempel. Nous aimions le blues, mais cherchions autre chose, on utilisait des éléments de blues  pour créer quelque chose de neuf. Petit à petit ces éléments connus issus du classique, du blues et du beat se sont intégrés dans de longues improvisations qui nous permettaient de trouver notre propre style, notre propre musique. Le Beat Studio était dirigé par le Suisse Thomas Kessler compositeur d'avant garde. Le Beat était la plaque tournante des nouveaux groupes Berlinois : Agitation Free, Tangerine Dream et donc Ash Ra Tempel. C'est ici qu'est née l'école Allemande.
 

 

La scène, que l'on appellera plus tard Krautrock, qui émerge à l'époque à Berlin, Düsseldorf, Cologne et Munich était-elle soudée ou y avait-il des rivalités ?
Manuel Göttsching :
Il n'y avait pas vraiment de compétition entre les différentes scènes allemandes. Kraftwerk à Düsseldorf, Can à Cologne, Popol Vuh à Munich ; Ce n'était pas encore de la musique électronique mais plus des groupes de rock expérimentaux qui allaient dans de multiples directions. Plus tard le terme de Krautrock englobera tous les styles de musique venant d'Allemagne et pas uniquement les groupes expérimentaux.
 
Le troisième album d'Ash Ra Tempel, Seven Up (enregistré dans les Alpes Suisses avec Timothy Leary le gourou du LSD alors en cavale), semble un disque de rupture. Quel regard portez-vous sur vos expériences d'alors ?
Manuel Göttsching :
Seven Up a été une expérience vraiment plaisante, une étape logique pour Ash Ra Tempel après Schwingungen où nous avions collaboré avec de nombreux musiciens. Ici nous sommes partis d'un concept de Timothy Leary qui écrivait alors un livre sur les sept niveaux de la conscience, une théorie psychologique. Timothy Leary était alors surtout connu comme gourou du LSD mais ce sont plus ses théories que les drogues qui nous intéressaient.
 
C'était tout de même un rencontre au sommet…
Manuel Göttsching :
Ash Ra Tempel était alors une sorte de légende partout dans le monde. Nous n'étions pas dans le circuit commercial mais dans l'underground et la contre culture. Can avait plus de succès commercial parce qu'ils faisaient de la musique de films. Mais notre renommée était mondiale.

 

 
Votre album suivant Join In est un témoignage de l'expérience de Seven Up (le titre évoque le fait que juste avant son enregistrement Timothy Leary s'était envoyé un grande bouteille de Seven Up chargée au LSD)…
Manuel Göttsching :
  Join In a été enregistré pendant l'enregistrement de Tarot (disque réunissant la crème des musiciens Kraut de l'époque) Klaus Schulze avait quitté Ash Ra Tempel mais nous nous sommes retrouvés pour ces deux projets très spontanés. Janseits (second morceau et face B de Join In) raconte effectivement notre rencontre avec Timothy Leary…

En 1973, Hartmut Enke (Bassiste et membre fondateur d'Ash Ra Tempel au coté de Manuel Göttsching et Klaus Schulze) quitte le groupe en plein milieu d'un concert. Que s'est-il passé ?
Manuel Göttsching :
Il a arrêté de jouer et n'a plus fait de musique. Il aimait la musique, mais ne voulait plus faire partie du business, il voulait rester seul (on évoque également un bad trip ndlr). Il a tenté de jouer dans un autre groupe, mais ça n'a pas fonctionné. Ça a été difficile car nous formions vraiment une équipe soudée autour de projets en cours. A ce moment, j'ai continué à travailler avec d'autres musiciens mais de plus en plus en solo. Je voulais faire de la musique expérimentale pour guitare dans mon propre studio que j'ai construit en 1974. Le résultat de ces recherches a été l'album Inventions for Electric Guitars qui est le point de départ de la musique que je joue encore aujourd'hui.
 
Starring Rosie est un album singulier dans la discographie d'Ash Ra Tempel, très pop, très joyeux, il y a une vraie complicité avec votre compagne de l'époque Rosie Muller…
Manuel Göttsching :
Je considère Starring Rosie comme un disque expérimental autour de structures pop. Ce disque a surpris à l'époque car le nom d'Ash Ra Tempel était lié à l'expérimentation, il a vraiment divisé. C'est un disque pop expérimental. Rosi epar la suite n'a pas continué dans la musique, elle n'était pas intéressée par une carrière de chanteuse.

Vous composez à cette époque la bande originale du Berceau de Cristal de Philippe Garrel…
Manuel Göttsching :
J'ai rencontré Philippe Garrel en 75 par l'intermédiaire de Nico, sa compagne d'alors, qui jouait avec nous et Can lors d'un concert commun à Cannes. Il a aimé notre musique et m'a demandé de réaliser la bande originale du Berceau de Cristal, le film sur lequel il travaillait alors. Je lui ai donné par la suite une cassette de 60 minutes qu'il a utilisée. Tout s'est passé très vite.
 
Avec Inventions for Electric Guitars, vous semblez réinventer l'usage de la guitare, étiez-vous influencé par les minimalistes Américains à ce moment ?
Manuel Göttsching :
Je ne connaissais pas grand chose de Steve Reich au moment où j'ai produit cet album. La façon dont je joue de la guitare avec des échos est un développement de ce que j'avais mis en place dès les premiers Ash Ra Tempel. Quand j'ai découvert Steve Reich et Philip Glass au milieu des années 70, j'ai été fasciné par la modernité de leur musique, les motifs répétitifs, l'utilisation de l'électronique, le minimalisme joué par un orchestre classique avec des instruments traditionnels. C'est une direction que j'ai adoptée quand j'ai composé pour les claviers pour New Age of Earth.
 
Echo Waves (premier morceau de Inventions for Electric Guitars) est-il pour vous un prémisse de E2E4 ?
Manuel Göttsching :
Inventions est beaucoup plus composé que E2E4. J'ai travaillé sur toute la partition. De la même façon sur New Age tout est joué et écrit car je n'utilisais pas de séquenceurs à l'époque. E2E4 est un enregistrement live d'une heure, je n'ai rien retouché à ce que j'ai enregistré. J'ai commencé ce genre d'expérimentations live vers 76 pour des événements dans la mode qui n'ont jamais été enregistrés. Ce sont vraiment les racines de E2E4.
 
Vous aviez trouvé le titre E2E4 (une ouverture aux échecs) avant d'improviser ce morceau. Aviez-vous le pressentiment de ce qui allait se produire le 12 décembre 1981 ?
Manuel Göttsching :
J'avais l'idée du nom avant de composer le morceau. Le processus a été néanmoins très instinctif. C'est le premier album que j'ai sorti sous mon nom. Une nouvelle étape et un nouveau départ pour moi. J'enregistrais beaucoup de musique improvisée dans mon studio à l'époque. E2E4 est juste le meilleur morceau issu de ces enregistrements spontanés. E2E4 a été enregistré à la tombée de la nuit, je venais de rentrer d'une tournée frustrante avec Klaus Shulze, j'étais sur cette énergie avec l'envie de jouer encore. J'ai donc improvisé un concert pour moi tout seul sans penser à l'éventualité d'un futur album. Comme j'enregistre tout, j'ai heureusement conservé ce moment live exceptionnel. Au début, je ne savais vraiment pas quoi en faire. J'étais alors sous contrat avec Virgin, mais ils ne comprenaient pas l'intérêt de sortir un morceau d'une heure trop longue pour un album. Le CD n'existait pas et j'ai du le couper en deux pour  le sortir en vinyle de manière discrète (en 84 sur Inteam, le label de Klaus Schulze ndlr). Sa réputation n'a fait que grandir depuis ce moment là.

Avez-vous été surpris par sa réception et son influence sur la techno ?
Manuel Göttsching :
Je suis toujours surpris par l'influence de E2E4 sur les jeunes, que ce morceau puisse passer en club, que des gens dansent dessus alors qu'il n'avait pas été conçu pour ça : pas de grosse basse, pas de rythmique majeure, un rythme live. Je l'ai rejoué en 2006 au Japon pour la première fois, puis à Berlin (pour les 25 ans de sa création) où des gens du monde entier sont venus me voir jouer.

Est ce que la technologie d'aujourd'hui vous a permis de redécouvrir certains de vos morceaux passés ?
Manuel Göttsching :
Oui la façon dont j'ai composé Sunrain (premier titre de New Age of Earth) à l'époque se rapproche de l'utilisation des patterns aujourd'hui. C'est vraiment intéressant de trouver de nouvelles combinaisons avec les programmes que j'utilise. Ceux destinés au live sont très intéressants. C'est très excitant de travailler avec des ordinateurs aujourd'hui.

Quels sont vos projets ?
Manuel Göttsching :
Je travaille sur un nouvel album et sur un nouveau live. J'ai composé la bande son pour The Haunted Castle de Murnau, c'était très intéressant de travailler avec un orchestre. J'ai également enregistré E2E4 avec un orchestre. Je travaille désormais sur des compositions électroniques qui puissent être jouées par un orchestre en live.

Par Karine Charpentier (via Alainfinfielkrautrock) // Merci à Patrick Thevenin.



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Commentaires

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  • Pif Poche - Lundi, 25 Mai 2009

    E2E4 - Ouverture du pion Roi.

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