Annoncé comme le cinquième volet des compilations Sound Pellegrino, l’objet est en fait un grand chantier assemblé à quatre mains par ces Messieurs Teki Latex & Orgasmic avec de la matière commandée sur mesure à leurs ouailles, camarades et confrères. Nouvel exercice où Sound Pellegrino embrasse le platinisme comme un sport de combat - et parfaite occasion pour aller tailler une bavette dans le cœur de la bête.

Cet album est annoncé comme la sortie la plus importante pour le label. Pourquoi est-elle particulièrement importante, cette sortie ?
Teki : Parce qu'il s'agit du premier mix CD. Voilà pourquoi elle est importante, cette sortie. C’est la première fois que les patrons du label – nous – prenons parole, musicalement, de manière aussi importante. C’est un mix CD, c’est le premier à sortir chez Sound Pellegrino et il y a vingt titres, et c’est aussi le plus important en termes de taille. Cela dit, chaque sortie est importante. L’album important cette année, c’est celui Matthias Zimmerman. Son disque est le premier album d’artiste à sortir chez Sound Pellegrino. Mais oui, c’est une sortie importante pour nous parce qu’en tant que patron de Sound Pellegrino, pour la première fois, notre parole s’entend. Plus que d’habitude.
Orgasmic : Et puis comme il s'agit d'un mix CD, ça induit comment a été réalisée la compil' et le choix des morceaux…
Teki (il rebondit, ndlr) : Le fait que les morceaux aient été faits sur mesure pour établir l’homogénéité de l’œuvre.
Orgasmic : Sur toutes nos compils, il y a toujours un thème, donc quelque part il y a toujours eu notre empreinte dessus ; mais là, c’est la première fois qu'on demande vraiment aux artistes de construire des morceaux pour qu’ils s’imbriquent ensemble.
Teki : C’est comme si le thème, c’était «nous».
Orgasmic : On a eu des morceaux qui n’ont pas été retenus.
Teki : Des morceaux qui étaient super bien mais qui n’allaient pas dans le mix.

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Il y a donc un travail de commande sur la quasi-totalité du mix. Ça semble sans précédent. Comment est-ce qu'on organise un travail pareil ? Comment coordonne-t-on les boulot de vingt artistes pour qu’il ne fassent qu’un ? C’était un cadavre exquis ?
Teki : Dans le fond, il n’y a qu’un ou deux mix qui nous ont retardés, tout s’est fait assez vite. Déjà, j’aimerais insister sur l’aspect CD mixé plus qu’une compil. Tout part de l’idée de raconter une histoire avec un mix. À partir de là, on a décidé d’un certain nombre de règles et de contraintes qui allaient nous faciliter la vie et qui correspondent à notre style de mix. Qui est de plus en plus est dans la construction et dans la superposition. Ça parait bête, mais l’essence du DJing, c’est un morceau A + un morceau B = morceau C. Nous voulions un truc fluide : ce qu'on aime, c'est lorsque tu ne vois pas où le morceau se termine et où l’autre morceau commence. À partir de là, on a établi un certain nombre de règles que tout le monde était libre de respecter ou pas - mais avant de nous envoyer le morceau, il fallait qu’ils gardent deux-trois choses en tête. À savoir le choix entre deux BPM différents, le choix entre faire ce qu'ils veulent mais l'impératif que le résultat reste mixable, le choix entre créer quelque chose de soit purement rythmique, soit purement mélodique... Donc ne pas nous livrer quinze morceaux en un ! Comme on devait gérer la cohérence du DJ-set, il ne fallait pas que chaque morceau soit un mini DJ-set à lui tout seul. On sait à qui on a demandé des morceaux aussi. On est allé voir Helix en lui demandant quelque chose de basé sur les drums, à Loom quelque chose de plus mélodique... et puis on a superposé les trucs et on a commencé à voir ce qui nous manquait, et à affiner. Ainsi, le titre Bercy d’Orgasmic, ça venait répondre à un manque.

Vous conceptualisez beaucoup vos compils. Est-ce que c’est une manière de conserver les choses excitantes, nouvelles, fraîches pour vous et pour vos artistes ? C’est une manière de les impliquer sur un enjeu ?
Teki : Evidemment, ouais. C’est un exercice de style qui les intéresse et les amuse. Ça leur permet aussi de se renouveler. Et puis aujourd’hui, chacun a son petit label ou sa petite famille avec laquelle il sort ses trucs. Pourquoi un mec comme Murlo irait-il sortir un truc chez nous plutôt que chez Mixpak qui sort déjà ses disques ? Pourquoi irait-il avec ces deux Français chelous plutôt qu’avec le mec en bas de chez lui avec qui il bosse depuis cinq ans ? Parce que nous, on va leur proposer quelque chose de spécial. Et ça les fait réagir, en général. Après, ce ne sont jamais des concepts hyper-élaborés. C’est assez libre.

Vous avez axé vos albums collectifs sur différents thèmes, le rythme, la mélodie. Maintenant, vous explorez l’idée de composition. C’est quoi l’ambition d’un pareil projet, à terme ? Vous voulez être le premier collectif à avoir décortiqué le processus créatif ? Ou alors vous êtes des archivistes des sons du présent ?
Orgasmic : J’aime bien l’idée d’archivistes. Parce que le fait de décortiquer la musique, c’est plus l’air du temps qui est comme ça. C’est à dire que les choses se minimalisent de plus en plus. Aujourd’hui, avec l’utilisation des reverbs ou du delay, il y a moins d’éléments, mais ce sont éléments qui prennent plus de place.
Teki : On aime bien déconstruire pour reconstruire. On aime bien le côté ludique de cette activité. Ce n’est pas un truc prétentieux, c’est vraiment un jeu de construction, du Lego ou du Tetris. C’est ce qui nous excite en musique. Tu vois par exemple, j’ai toujours l’impression d’aimer certaines choses parce que je les vois d’une manière ludique. Et j’ai l’impression qu’il y a toujours une différence d’interprétation entre l’idée que je me fais des choses et celles des journaux musicaux sérieux. Un exemple tout bête : j’ai fait ce mix Deconstructed Transe Reconstructed, où je prends des boucles de transe sans beat et je colle des rythmes par dessus - que ce soit des classiques de grime, ou des trucs de techno ou des trucs sortis l’année dernière etc. Je me suis amusé à faire des collages de trucs comme ça, notamment des œuvres de Lorenzo Senni, qui sont des morceaux d’ambient avec des arpèges de transe. Sauf que c’est mixable. J’ai réussi à isoler des morceaux comme ça et à coller des beats par dessus. La réaction de certains potes, qui n’écoutent que de l’ambient ou qui intellectualisent la musique, ça a été : «pfff, qu’est ce que tu as fait là ? Tu es parti chercher de l’ambient et t’as collé des beats par dessus ? Nous ce qu'on aime, c’est que c’est déconstruit. Ce qu’on aime dans ce truc-là, c’est que c’est squelettique. On aime que ça soit nu». Moi pour apprécier ce truc-là, pour que je voie la beauté de ce truc-là, il faut que je colle un beat dessus. Donc j’ai l’impression que ma vision de la déstructuration en musique, c’est une vision fonctionnelle. Ce sont des ingrédients qui n’auraient de sens que lorsqu’ils sont ajoutés à d’autres éléments dans un mix. C’est pour ça que je veux que l’on perçoive cet album comme un CD mixé avant une compil'. Comme une œuvre d’une heure. Après, on pourra s’intéresser aux petits bouts - mais il faut avant tout la voir d’un seul bloc.

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Mais ça reste relativement complexe dans l’ensemble. Il y a beaucoup de données à incorporer dans vos projets. Vous avez l’impression que c’est correctement reçu et saisi par le public ?
Teki : On ne se fait pas d’illusions. On sait que c’est fluide pour nous mais pas forcément pour tout le monde. On sait qu’on écoute beaucoup de choses très différentes. Et on voit que la tendance aujourd’hui, c’est de se fixer sur un seul style de musique. On ne peut donner que notre vision à nous, on ne peut pas se forcer. Ce qui fait qu'il s'agit là de notre travail à nous, et pas de celui de Ben Klock et Nina Kraviz. On va commencer à 130 BPM avec des trucs chelous, et ça va finir à 140 avec des trucs encore plus chelous ! (Rires) On aura une partie techno au milieu, plus conventionnelle, parce qu'à certains moments, la répétition nous plaît - mais il n’y aura pas que ça. Après, quelqu’un qui n’écoute que de la techno 4/4 ne va pas comprendre, et quelqu’un qui a découvert l’électronique avec David Guetta non plus. Comme c’est un CD, c’est un truc que tu pourras écouter dans ta voiture ou chez toi. Et on veut que ça se prête à ça. Ça va se prêter à plusieurs émotions, tu pourras danser dessus à certains moments. Pas à d’autres. En tout cas, on voulait que cet album raconte un truc. Et puis on aime les choses magiques, les rencontres improbables, comme quand Diplo posait les Clash sur une acapella de… (Orgasmic coupe, ndlr)
Orgasmic : Exactement, on vient aussi de cette culture bootleg.
Teki : 2Many DJ's, c’était génial quand c’est arrivé. Tu avais aussi pas mal de trucs hyper-cheesy, mais nous, on essaye d’appliquer cette méthode à des choses un peu plus spé'. Mais on a un amour de ce truc ! Je pense que ça vient aussi du fait qu’on maîtrise le «mix rap», où tu passes d’un morceau à l’autre hyper-vite sans delay, sans faire de blend forcément. Mais la spécialité d’un DJ de rap comme Orgasmic, par exemple, c’est de réussir à faire des blends sur un mix de rap.
Orgasmic : Tu vois, moi, ce qui me fait kiffer, c’est lorsque je ne peux plus entendre le morceau original sans entendre la chose avec laquelle je l’ai mixé. Lorsqu’ils me paraissent incomplets.
Teki : Et puis c’est lié à des souvenirs de moments, des souvenirs corporels, de rencontres, de clubs, des CD mixés dans le van de la tournée. Nous, on a  vachement découvert la musique électronique avec des CD mixés dans le van de la tournée TTC.
Orgasmic : Et pour nous, cet aspect-là, c’est l’essence du DJing. Avoir une acapella sur une instru qui n’a rien à voir, et que tu te dise «wah, ça matche trop bien !». Parfois tu es hanté par des trucs, tu sais que telle mélodie ira parfaitement avec tel autre morceau, et il faut que tu essayes de faire fonctionner les deux ensemble.
Teki : Moi, je suis déjà levé en pleine nuit pour mixer Lunettes Noires d’Helena Noguerra avec Grindin' de Clipse. Juste parce que je l’entendais et que ça m’obsédait.
Orgasmic : C’est ça l’essence du DJing !
Teki : Après, tu as toujours des mecs qui te disent : «le mix c’est de la branlette, ce qui compte c’est les morceaux»…
Orgasmic : Sûrement les mêmes qui trouvent que DJ Screw c’est chan-mé, et que la culture du screwed c’est chan-mé…
Teki (à Orgasmic) : Je ne vois pas le rapport de cause à effet.
Orgasmic : Bah si - si tu n’avais pas eu un mec pour passer des titres à -24% et triturer des platines, le screw, ça n’existerait pas… C’est bien ce qui prouve que les DJ servent à quelque chose et qu’un DJ est un créateur. Donc tu as des mecs pour encenser DJ Screw et trouver qu’un DJ, ça ne sert à rien…
Teki : Ouais. Moi je pensais à des gens qui sont… plus dans la culture collection que dans la culture consommation ! (Rires)
Orgasmic : Oui mais si tu es vraiment amateur de musique, tu ne peux pas nier l’influence qu’a eue le DJing sur la manière dont on fait de la musique. Même quand tu ne fais pas de la musique de DJ. À un moment, on s’est mis à faire de la musique pour la scène, on faisait de la musique de club, et on s’est bien rendu compte de l’importance du DJing sur la musique de maintenant.



Donc en 2016, il y a toujours une sous-considération pour le DJ et le DJing ? Voire un mépris ? C’est toujours considéré comme une sous-discipline ?
Teki : Oui oui. Oui. Bah oui. Regarde : pour qu’un groupe ou qu’un DJ soit bankable, qu’il puisse faire des tournées dans un certain circuit en France, il faut le faire passer pour un musicien live. Il faut lui coller des violonistes ou je ne sais pas quoi pour qu’il aie accès à un certain réseau. Sinon, il va se cantonner au club. Mais pour qu’il soit sur des festivals franco-français, des trucs subventionnés par l’Etat, il faut qu’il fasse plus que jouer la musique des autres. Il faut que ça soit «une vraie création». Ou alors, il faut que ça soit des trucs sons et lumières. Ce qui est malhonnête.
Orgasmic : Oui et non. Après, c’est dur de jouer sur des scènes devant 20 000 personnes. Ça veut dire que tu as une scène de quarante mètres de long. Donc quand tu as un DJ qui joue dans un festival et non dans un club, il faut qu’il se passe quelque chose. Les gens s’ennuient sinon… Si tu vois un DJ tout seul, en tout petit parce que tu es à 200 mètres de la scène…
Teki : Certes…
Orgasmic : Tout dépend où tu joues, en fait. Dès que tu veux sortir du club et jouer sur des scènes plus grosses, tu commences à emprunter ce genre d’effets techniques.
Teki : Ca dépend… Tu vois des DJ's qui headlinent des festivals anglais et américains et qui ont, certes, un truc visuel, mais que l’on n’a pas besoin de faire passer pour des musiciens.
Orgasmic : C’est rare. Moi, j’en vois presque pas des DJ's sur des grosses scènes qui ne produisent pas. Je pensais à James Zabiela - mais même Zabiela, il produit de la musique en fait.
Teki : Tu as Ben UFO.
Orgasmic : Ben UFO, il ne jouera jamais sur la grosse scène d’un festival… J’attends de le voir devant une scène de 20 000 personnes… Même Diplo, c’est parce qu’il fait Major Lazer qu’il a accès à ce genre de scènes.
Teki : Même sans parler de taille de scène, si tu veux avoir accès à une salle subventionnée de 1000 personnes ou moins en France, si tu veux aller dans ces endroits où va n’importe quel groupe de rock ou n’importe quel chanteur de variété française, il va falloir que tu déguises ton DJ-set en autre chose. C’est le cas de Birdy Nam Nam. C’est le cas de Wax Tailor. «On a des vrais instruments, on est un groupe» : un DJ tout seul ne suffit pas. Ou un producteur tout seul ne suffit pas.
Orgasmic : C’est aussi pour se différencier. Des DJ's tout seul, tu en as quatorze millions. Et quatorze millions qui peuvent te jouer tous plus ou moins la même chose. 
Teki : Oui mais moi, quand je débarque en salle de concert avec ma clé USB, les mecs sont tout le temps en train de faire des blagues «hé, mais il est où ton ampli là ?».
Orgasmic : Ce n’est peut-être pas approprié aux salles de spectacles ce que l’on fait. C’est peut-être du son de club. Dans un club, tu n’as pas besoin de ces artifices-là. Dans un club, quand tu n’es pas sur une scène, que tu es surélevé par rapport aux gens, c’est une autre configuration…
Teki : Mais lorsque tu prends le problème inverse et que tu vas en dehors de Paris – et c’est bête de dire «en dehors de Paris» parce qu’aujourd’hui, tu as de la bonne techno partout –, il y a certains endroits où le DJ a une connotation négative. Le DJ est un DJ résident, les requests vont bon train et il faut s’adapter au public, quitte à leur jouer exactement la même chose que la semaine dernière. Même si j’ai énormément de respect pour les DJ's résidents, qui connaissent leur métier, qui essayent d’apporter leur personnalité sans se mettre en avant et en se mettant au service de la soirée, il y a encore énormément d’endroits où ça n’est pas le DJ qui fait la sélection - c’est le client. 

Oui, le DJ fait de la prestation pour le client, en somme.
Teki : Exactement. Il joue pour le mec qui a pris le plus de bouteilles, c’est lui qui va décider du contenu de la soirée. Et ça, c’est le cas partout. Dans tout ce qu’on appelle «les clubs à bouteilles».

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C’est hyper-archaïque comme pensée. On se croirait revenu vingt ans plus tôt, lorsqu’on refusait d’admettre la création, l’œuvre de l’esprit, dans le travail du DJ. Ce serait juste un type qui profite du travail d’autrui. 
Teki : Après, c’est 50% des clubs aussi ! L’autre jour, je suis allé dans un petit club de Grenoble, le Vertigo, qui a un public qui sort le samedi soir, qui ne se déplace pas nécessairement pour voir le DJ mais qui reste ouvert et curieux. Et le club est nickel. Le sound-system est parfait. La fête a eu lieu et j’ai pu passer ce que je voulais. En France, c’est une bonne chose. Aux Etats Unis, ce n’est pas forcément le cas, tu vois. En dehors de New-York et de Los Angeles, je me suis rendu compte que pour la musique que je faisais, il y avait plus de relais en France qu’aux Etats-Unis. Les Etats-Unis sont vachement dans la dichotomie EDM ou Top 40.

Et puis ils sont hyper-régionalistes, ils aiment et supportent avant tout la scène de leur ville ou Etat…
Teki : Alors ça, c’est à la fois vrai et complètement faux. Tout dépend. Tu vois Chicago ? Impossible d'y trouver une soirée footwork. Ils n’ont plus assez l’amour de la musique qu’ils ont fait naître. La techno et la house sont nées aux Etats-Unis et il faut vraiment chercher pour trouver un club qui en passe. Il y en a un à NY, un à Washington... et tu en trouveras peut-être un à L.A. Tu as plus de chances d’entendre de la musique de club un peu expérimentale à Grenoble qu’à Boston. Et puis aujourd’hui, avec les Concrete, les Weather Festival... et quand vient l’été, toutes les villes de bord de mer ont leur pool party avec des Ben Klock et des Marcel Dettmann… Tu vois, plein de villes en France arrivent à constituer leur petit Berghain au moins une fois par an, donc bon. C’est un peu unilatéral, mais il se passe véritablement beaucoup de chose ici. Après, cette explosion musicale, elle ne bénéficie qu’à un seul style : la techno droite. La techno 4/4.



À quoi c’est dû ? À la fixette de la dernière décennie sur Berlin ?
Teki : Je pense qu’il y a plein de causes différentes et je me plante peut-être, mais j’aime me dire que la base de tout ça, c’est ce film horrible avec Kalkbrenner : Berlin Calling. Je pense que plein de kids qui ont aujourd’hui 25-27 ans ont vu ce truc il y a cinq ans sur Arte et se sont dits : «wah putain, la semaine prochaine on se prend un Easyjet pour Berlin, on va choper de la MD et on va le vivre, notre Berlin». Je pense que quand tu as cette expérience-là et que tu vas pour la première fois au Berghain, oui, ça change une vie. Ouais, c’est excitant et tu as envie de vivre ça toutes les semaines. Du coup, je veux bien croire que ce film a eu un impact. Quand il est repassé il y a quelques années, mon feed facebook était INONDÉ d’une seconde à l’autre par des gosses, des gens qui étaient dans le rap, des gens hyper-lambda qui, d’un coup, se trouvaient une passion pour Kalkbrenner et pour cette musique-là. Et là, Kalkbrenner est passé du stade du mec qui fait de la techno un peu interchangeable chez Bpitch (Control, le label d'Ellen Alien, fondateur dans le monde de la techno minimale, ndlr) au statut de producteur superstar. Je pense que c’est ce film le problème ! (Il éclate de rire, ndlr) En plus, il est mauvais dans ce film… Je ne veux pas dire de mal de Kalkbrenner qui est vraiment un mec gentil et me propose toujours un petit joint quand je le croise aux soirées où joue Modeselektor. Mais c’est pas un super acteur !

Cette obsession pour Berlin a rendu le public un peu monomaniaque. On a assisté à un retour du puriste qui ne jure que par la techno ou la minimale «authentique»…
(Teki réagit, ndlr) Ce sont des goûts musicaux régis par certaines drogues. Ce sont des genres qui s’acclimatent très bien avec la MDMA. Enfin je ne sais pas, j’en ai jamais pris. Mais c’est ce qu’on me dit. Surtout quand je joue quelque chose de trop compliqué ! (Rires, ndlr). Il faut que ça soit un truc chaleureux, qui t’englobe…

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Force est de constater que les événements populaires s’alignent sur une même esthétique. Ça a porté préjudice à votre vision «pluraliste» de la club music ? Vous avez le sentiment que ce que vous défendez a manqué d’exposition ?
Teki : Comme je disais un peu plus tôt, cette explosion n’a profité qu’à certaines personnes. Après, ça ne nous empêche pas de faire notre truc dans notre coin, de faire nos soirées, de voyager. Mais du coup il y a peut-être eu un repli de notre part vers des choses autres. Il y aura toujours une place dans mon cœur pour la techno, j’aime toujours ça et j’en fais. Mais ça nous a permis d’oser autre chose. Comme le fait qu’Orgasmic ait lancé ses soirées Mains En L’Air au Nouveau Casino qui - à l’inverse des soirées Sound Pellegrino qui sont clubs «et plus» – sont des soirées rap «et plus» ; ça joue du rap, du rap français, du rap américain, du rap africain, du rap sud-américain… Et toutes les tangentes qui sont nées de tout ça : le baile funk, le dembow, l’azonto, l’afrobeat et l’afro-trap, qui devient une spécialité française - et puis la musique club, la jersey etc, qui découle de tout ça, se mélangent. Nous, on avait besoin de sortir de la dichotomie "soirée trap d’un côté, avec un milliard de gens" et "soirée pure techno où personne ne joue un truc plus breaké que d’autres". Moi j’y vais à la Concrète, mais je suis allé voir MMM et les gens ne savaient pas danser dessus ! (Rires) Il y a un certain conformisme, qui existe des deux côtés - et nous, on essaye de vivre au milieu de tout ça. 
Orgasmic : Tu sais ce que ça rappelle ? Ça rappelle l’époque où nous étions dans le rap et que des rappeurs nous disaient «je ne peux pas rapper là dessus». Et dans ma tête, je me disais «mais tu sais compter jusqu’à quatre ou pas ?». Aujourd’hui, c’est la même problématique sauf qu’elle est transposée à la techno. Le rap français est complétement en train de s’ouvrir, il se débarrasse de tous ces clichés là que nous, on a pu connaître à l’époque. Par contre la techno, c’est l’inverse en fait. Ça s’enferme dans des clichés et surtout, il ne faut pas en sortir. C’est dommage parce que c’est une musique qui est supposée futuriste - donc progressiste - et là, elle est en train de s’enfermer dans un truc et elle n’a jamais été aussi codifiée qu’aujourd’hui. C’est vraiment un enfer, la techno en ce moment ! Créativement parlant, j'entends, hein - il suffit de mettre une pochette en noir & blanc et un stab toutes les minutes pour que ça soit soi-disant de la bonne musique. J’ai l’impression de voir cent cinquante labels qui ont la même esthétique, qui ont pratiquement le même nom… Ça me rappelle une autre mauvaise époque pour la musique française qui est le baby-rock et où tous les groupes étaient en «The», sauf que maintenant, tous les labels sont en «je-sais-pas-quoi-tape». Aujourd’hui, si tu y réfléchis deux minutes, c’est tout aussi codifié que la musique populaire qu’ils n’aiment pas tandis que ce sont eux les plus conformistes et les moins progressistes en ce moment. Il faut bien qu’ils s’en rendent compte.
Teki : Nous, on essaye d’exister au milieu de tout ça et il y a beaucoup de gens qui comprennent. Ça fait sept ans qu’on existe et on les a tellement bassinés avec le fait de changer d’avis toutes les cinq secondes et de changer de musique toutes les cinq secondes et de se surprendre tout le temps et d’aller chercher là où les gens ne vont pas chercher que finalement, ça fidélise une partie de notre public qui est excité par ce qu’on a à proposer. Mais c’est clair qu’on ne séduit pas la majorité. Quand tu regardes, par exemple, on n'a pas bénéficié de la french touch 2.0 parce qu’on était déjà en train de s’en dissocier. Quand ça a cartonné, on n’était pas vraiment d’accord avec le côté très Blanc du truc, très bro du truc, très concert de heavy-metal. Et en même temps, on n’est pas dans le côté techno puriste relou, donc on n’a bénéficié ni de l’explosion d’il y a dix ans, ni de celle d’aujourd’hui. Quelque part on, est des bannis. Mais bon, ça ne nous empêche pas de faire des CD !
Orgasmic : Ce qui ne change pas avec le temps, c’est qu’on est toujours anticonformistes.  Quoi qu’il arrive. À chaque génération, les gens cherchent à coller aux codes de leur génération. À force, tu le sais : la musique marche par cycle, à chaque cycle tu as un, deux, trois morceaux intéressants qui vont engendrer une flopée de merdes. Être dans un genre, c’est une espèce de fétichisme, qui ne veut pas dire grand-chose si tu t’intéresses à la création. Ça met forcément des barrières. Et puis on a grandi dans les années 80 où tu avais une pop incroyable. Un album de Michael Jackson sortait, tu avais douze titres géniaux, douze tempos différents, douze styles différents... et ça fonctionnait. C’était la version la plus populaire produite par les mecs les plus pointus, et c’est ça que l’on essaye de retrouver dans la musique. Il y a un côté un peu flashy - on aime bien, mais on essaye d’allier un vrai raffinement aussi.
Teki : On cherche le charisme.
Orgasmic : Ca vient de notre culture rap, aussi. Tu peux avoir les meilleures paroles, mais si tu es aussi le mec le mieux habillé…
Teki : On veut que nos tracks de techno soient bien habillées !
Orgasmic : C’est aussi cette culture-là qui déteint sur notre vision de la techno.



Et puis la position d’outsider, si c’est contraignant par certains aspects, ça offre beaucoup de libertés.
Orgasmic : C’est ça. Ça me ferait peur d’être tributaire d’un genre, qu’on soit connoté par un type de musique… Ce qui est bien, c’est qu’on passe au travers des époques parce qu’on passe au travers des genres.
Teki : Tout le monde s’accorde sur ce que la techno doit être, sur ce que Détroit doit être ; mais Détroit, c’est aussi la ghettotek, c’est aussi plein de choses. Et on a l’impression d’être bien plus "Détroit" que ces mecs-là.
Orgasmic : Mais bien sûr ! Tu as des mecs qui ont 25 piges, qui écoutaient Ed Banger quand ils avaient 18 ans et qui viennent te dire «ouais, eux ils ont pas le droit d’écouter de la techno». Mais en 95, on allait en free-party, on galérait trois heures pour aller en teuf, on n’allait pas en club. Et ça, on l’a vécu : j’ai tout autant de légitimité à parler de techno que ces gens-là.
Teki : Juste pour clarifier : on parle ici des gens qui ont découvert la musique électronique avec Ed Banger et qui ont ensuite complétement renié Ed Banger pour devenir des ayatollahs de la techno. Et nous, ça nous fait mal de nous prendre des leçons par ces gens-là parce qu’on a vu Ed Banger arriver, on a vu Warp arriver, on a vu l’électroclash arriver, on a vu les deux vagues de french touch. On les a tous vu arriver et repartir. Donc on a du mal à supporter de prendre des leçons par ces gens. Tu vois, d’être pris à la légère par ces gens-là.
Orgasmic : Ce sont des mecs qui jugent si "t’es techno ou pas" par rapport à ton passé, tandis qu’ils adorent Aleqs Notal et qu’ils ignorent que c’était le DJ de Saïan Supa Crew, tu vois ? Ce sont des gens qui, par-dessus le marché, sont incultes et qui croient tous savoir parce qu’ils ont acheté trois vinyles.
Teki : Bon, après, pour trois blaireaux qui font beaucoup de bruit en racontant n’importe quoi, tu as une centaine de gens silencieux qui sont là et qui aiment la musique pour ce qu’elle est.
Orgasmic : Et je ne dis pas que c’est une mauvaise chose qu’Aleqs Notal ait été DJ de Saïan Supa Crew, au contraire. Qu’est-ce qu’il y a de mal à avoir eu plusieurs vies, tant que l’on fait les choses avec passion ? C’est ça qui compte.

Est-ce qu’on n’a pas un problème avec les reconversions et les slasheurs ?
Orgasmic : Mais complétement…
Teki : Moi-même, je le dis : j’aurais dû changer de nom.
Orgasmic : Et ça n’a même rien à voir avec la musique. En France, un acteur qui chante, ça a été toujours été un truc de ouf, ou un chanteur qui devient comédien, ça provoque des réactions pas possible… Tandis qu’aux Etats-Unis, tout le monde pratique plusieurs disciplines. Ici, on ne peut rien cumuler. On peut pas être artiste et parler de politique, il faut dissocier artiste et citoyen… Comme on intellectualise beaucoup les choses, c’est à double tranchant. Mais c’est souvent mal intellectualisé : tu as des soi-disant intellectuels qui vont t’assimiler à une idée pré-existante, et rarement, tu verras des idées neuves sortir de ces gens-là. On aime bien les citations, quoi. Et puis en général, ça ira avec une espèce de prétention.
Teki : Du classisme.
Orgasmic : Tout à fait.

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Quelque chose me revient. On parlait tout à l’heure de la conception - qu’ont encore beaucoup d’individus - du DJing comme un acte qui n’est pas créateur. Est-ce que cette sous-conception de la discipline, elle ne vient pas aussi du fait que n’importe qui peut s’affirmer DJ aujourd’hui ?
Teki : C’est à double tranchant, une fois de plus. Plus tu as de DJ, plus tu auras un nombre de ces DJ's qui sont bons. A priori. On peut aussi commencer par des choses superficielles. J’ai commencé à être DJ parce que mon live n’était pas prêt. J’ai commencé à me mettre aux platines plus sérieusement, et je me suis dit que j’allais m’y mettre plus sérieusement encore parce que j’aimais vraiment ça. Il y a des DJ's qui ont commencé sans vraiment être DJ's au Baron et qui ont persévéré. Je parle du Baron parce que j’ai vu quelque chose qui s’est développé dans ce club ; des journalistes, par exemple, devenus DJ's et qui se sont lancés dans la disco et qui le font vraiment très bien ! Penser que «tout le monde devient DJ, ça dévalue le métier», c’est une pensée de DJ aigri, qui ont peur pour leur métier. Si tu es vraiment trop fort, personne ne viendra prendre ta place.
Orgasmic : Ouais, d’une part, et puis il y a tellement d’endroits où l'on a besoin de DJ's qu’il y a de la place pour tout le monde. Et puis pour rejoindre ce qu'on disait tout à l’heure, pourquoi quelqu’un venant d’une autre activité ne pourrait-il pas ajouter une autre corde à son arc ? Sans le faire mal ? Et vice-versa. Pourquoi un DJ ne ferait-il pas autre chose plus tard grâce à sa notoriété ? Regarde Bob Sinclar : il fait vendre des voitures aujourd’hui grâce à sa pub Renault. L’image du DJ fait vendre, en fait.
Teki : Le fait est qu'il y a de moins en moins de DJ's qui m’intéressent. Quand je sors en club - et ça m’arrive déjà de plus en plus rarement de sortir en club quand je ne joue pas -, hé bien 90% du temps, je suis déçu. Pourquoi joue-t-il tel truc à telle heure ? Des trucs de progression assez basique qui ne sont pas respectés, d’enchaînements vraiment foirés qui t’empêchent de danser... ou alors une track pas assez vieille pour être un classique mais pas assez récente pour être une nouveauté. Je ne bois plus, je suis en couple donc je ne drague plus les gens, et du coup, ma fonction dans le club est vraiment de regarder le DJ. Et il en faut plus pour m’impressionner.
Orgasmic : Après, c’est notre point de vu de DJ. Le public s’en fout, il vient voir un artiste - ce n’est pas qu’il s’en fout de la musique, mais il n'y prête pas autant attention que nous, je suppose. Et puis tu as beaucoup de producteurs qui se retrouvent à faire des DJ-sets tandis qu’ils ne sont pas à l’aise avec ça. Certains sont bons, d’autres moins.
Teki : Je pense que c’est ça, surtout, qui abime le niveau général du DJing.
Orgasmic : Les gens viennent voir le morceau qu’ils aiment du producteur, et tant que ce morceau n’arrive pas, ils dansent mécaniquement - mais ils n'en ont rien à foutre, en fait.
Teki : Ils attendent que leur héros joue son tube, en réalité. Ce que n’importe quel DJ pourrait faire, mais ils veulent pouvoir superposer l’icône avec le tube. En revanche, ce phénomène de producteurs qui se forcent à être DJ pour pouvoir gagner du blé et mettre un peu de beurre dans les épinards, ça a fait beaucoup de mal à la profession. Tout comme le cas du DJ qui est obligé de sortir des morceaux pour être booké tandis qu’il n’est pas producteur, a fait beaucoup de mal. Je pense que dans le processus d’éducation à la musique électronique, quelque chose qu’il faudrait rappeler systématiquement, c’est que le métier de DJ et le métier de producteur sont deux métiers différents. Un DJ qui passe son temps à chercher de la musique parce que c’est son métier et qui n’a pas le temps d’en produire va se faire ghost-produire pour continuer à avoir de l’actualité. Parce que son métier de DJ pur et dur ne lui permettra pas d’avoir du booking. C’est compliqué d’être booké pour des mecs qui n’ont pas eu de tube. En tout cas, cette mal-interprétation et ce malentendu ont fait beaucoup de mal au métier de DJ.
Orgasmic : C’est à dire qu’on a toujours eu des gens qui jouaient, mais on n’a pas eu tout le délire de radio pirate ici, avec des présentateurs DJ's qui devenaient des vedettes. On n’a pas eu de DJ's dans nos médias, ça ne fait pas partie de notre culture.
Teki : Même sans parler de radio pirate, la BBC, c’est autre chose que Radio France. Il y a toujours eu des Pete Tong en Angleterre. Il n’y a pas de Benji B français, d’Annie Mac française, de Pete Tong français, il n’y a pas de John Peel français. Maintenant, il y a Rinse France donc ça va venir, mais on en n’est pas encore là. Dis-toi qu’en France, beaucoup de gens dans la techno disent avoir été initiés à l’électronique par Max de Fun Radio… T’imagines si tu avais mis un Garnier à la place de Max ? Comme ça aurait pu tout changer ? La France n'aurait pas du tout cette gueule-là, tu ne crois pas ? Tu me diras, quand j’étais jeune - mais c’est un exemple typiquement parisien -, tu avais Gilb’r sur Radio Nova. C’est la seule émission de DJ que j’ai connue en France. Il jouait de la house et de la jungle. C’était le vrai DJ de radio à la française. Mais il n'habite même plus en France, il habite à Amsterdam, il s’en fout ! Il fait des soirées où il ramène des Errorsmith dans un Batofar devant des passionnés, mais c’est pas assez gros. C’est pas ce que ça devrait être.
Orgasmic : Dans le rap, on a un peu ça, on a eu Cut Killer. D’ailleurs le CD mixé de Cut Killer – et je te parle même pas des mixtapes qu’on achetait aux Halles –, c’était fondateur pour moi. Et avant ça, les CD mixés de Funkmaster Flex, grosse influence aussi. Et ça, ça vendait par wagons…

Un dernier truc qui m’a fait tiquer dans ce que vous avez dit : il y a des DJ's qui se font ghost-produire en France ?
Teki : Il y en a plein, et même parmi les gens que t’écoutes ! Tu veux probablement des noms mais on ne t’en donnera pas ! Ceci dit, c’est possiblement 40% de ce qui se produit. Ça ferait un bon article ça, hein ?

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