J’ai lu que tu avais commencé à photographier des groupes très jeune, à tout juste 18 ans. As-tu tout de même eu le temps de recevoir une formation pour ça ?
Richard Bellia : Non, pas du tout. Je suis un autodidacte complet. Mes connaissances viennent du Club Photo du lycée où j’étais à Longwy, en Lorraine, et de la MJC du coin.

Pourquoi as-tu commencé à faire de la photo ?
J’ai commencé la photo parce que je trouvais ça drôlement bien. Tu te sens créatif quand tu fais de la photo. Et ce que j’aime bien dans la photo, c’est que j’ai toujours eu des appareils photos, mais j’ai jamais eu l’impression de m’en servir. Tu vois l’appareil photo que j’ai là, dans ma vie, j’ai dû m’en servir une trentaine de secondes en tout. Quand tu cumules toutes les photos, ça fait pas plus de temps que ça. Puis ça t’occupe les mains en concert. Puis tu gardes un souvenir de ce que tu as vu. Mais vraiment, y a pas de raisons particulières pour lesquelles j’ai commencé à faire de la photo. Personne ne peut justifier vraiment de ce qu’il fait en réalité. Toi, tu m’as appelé en me disant que t’étais journaliste culturel. Je t’ai pas demandé si tu avais fait une école de journalisme, tu vois. On s’en fout. Tu le fais, point barre. Ça me paraît compliqué de justifier ces trucs-là.
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Tu as commencé à faire ça parce que tu étais un passionné de photos ou un passionné de musique ?
La musique m’a toujours beaucoup plus intéressé que la photo. Ça c’est sûr et certain. J’ai commencé à m’intéresser à la photographie de manière un peu «sérieuse» il y a 5 ou 6 ans, quand il a fallu argumenter certaines choses à tous ces cons qui se servent d’appareils photos numériques. Là, je me suis intéressé à des choses un peu plus techniques, pour pouvoir leur dire : «vous voyez bien que vous perdez votre temps avec la photo numérique». Les histoires de couleurs, de complémentaire, de lumière, de structure d’une pellicule, de la manière dont on fait du papier photo… Les gens qui ont des appareils photo numériques ont l’impression qu’ils font quelque chose qui a une quelconque valeur tout simplement parce qu’ils n’ont pas vraiment regardé ce qu’ils faisaient. S’ils regardaient ça de près, ils retourneraient dans le magasin où ils l’ont acheté et ils écraseraient l’appareil photo sur la gueule du vendeur en lui disant «rends-moi ma thune, enculé». Je voulais juste faire de la photo pour faire de l’image. De la belle image, si possible.

Photographe en concerts et photographe de studios, c’est le même métier ?
Honnêtement, les seules véritables photos de studios comme on peut l’entendre de manière traditionnelle que j’ai faites, c’était celles de Nasser récemment, un groupe d’électro-pop marseillais. C’était l’éclate, d’ailleurs ! Ils voulaient des photos «type studio». Alors on s’est mis dans une pièce noire, avec deux projos de théâtre allumés sur eux. Le single, c’était eux trois alignés, bien droits, sans expression. L’album c’était pareil. Leurs têtes inexpressives et bien droites, pareil. Là, tu vois, c’est le studio. Mais sinon moi, mon métier, c’est plutôt de prendre ce que l’on me donne. Et si je suis dans un endroit où y a par hasard des lights, je vais les utiliser. Ou si y'a juste un rayon de soleil de fin de journée, ça va m’aller parfaitement aussi. Je prends vraiment ce que l’on me donne.
Dans la photographie de groupes de musique, il y a effectivement la photo dite «de presse», qui va être une photo passe-partout, dans le sens où elle va remplir une fonction. Faut qu’elle puisse rentrer dans un quart de page, dans le petit programme gratuit distribué à Rock en Seine. Il faut que la photo, si elle doit faire 2 centimètres sur 3, puisse avoir un sens quand même. C’est pas le moment de se prendre pour un artiste, c’est un truc qui a vocation à être imprimé sur des flyers, faut toujours avoir ça à l’esprit…C’est un «genre» dans lesquels il y a beaucoup de canons imposés. Tu vois, dans la photo de presse typique d’un groupe, tous les musiciens regardent l’appareil. Parce qu’on leur a dit : «aujourd’hui les gars, vous avez rendez-vous avec tel ou tel photographe, c’est hyper-important, c’est pour la promotion du disque». Du coup, tous les mecs débarquent avec les cheveux bien lavés, ils n'ont pas bu la veille, ils se sont couchés tôt, bourrés de bonnes intentions - mais en fait c’est l’Enfer… Donc au final la photo qui va être utilisée est chiante. C’est comme ça que des photos vraiment mauvaises arrivent à être incroyablement connues. Regarde la photo du disque le plus vendu du monde, Thriller de Michael Jackson. Si t’as déjà fait de la prise de vues, comme c’est mon cas, tu devines ce regard absolument vide du mec qui a un peu peur de l’événement. On a dû lui dire : «c’est un grand photographe, là, c’est une séance photo pour la pochette de ton disque». Michael Jackson a dû se dire : «si la photo est ratée, c’est de ma faute, c’est sûr !». Le mec est pétrifié et au garde-à-vous. Et là, le type a dû faire 60 000 photos qui sentent la mort. Et tu pourras en faire 1 000 de plus que t’y arriveras toujours pas ! Dès l’instant où t’es pas dans une demande de photo «planifiée», tu peux arriver à faire des choses intéressantes. Mais sinon, c’est l’Enfer.
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Tu te considères comme un artiste ?
Non. Absolument pas. La raison est simple, c’est que pour moi, l’artiste part d’un matériau dans lequel il va tailler comme un salaud. Il va prendre un dictionnaire, il va faire des phrases. Il va prendre un tableau blanc et il va barbouiller. Et ce n’est pas mon cas. Moi, je ne pars pas de rien. Je pars de l’humain, de situations qui sont déjà là, donc de ce fait, c’est pas possible, je n’ai pas vraiment la main sur ce que je montre. Fiscalement, je suis «photographe, créateur d’images». J’ai une copine qui se fout de ma gueule parce qu’elle me dit qu’à chaque fois que je fais des interviews je parle pognon. Je sens que ça va recommencer, là…

Donnons-lui tort alors, ne parlons pas «pognon»…
Il y a un article qui est paru dans Télérama il y a environ un an et demi, qui était une interview croisée entre deux photographes, un de la «nouvelle» et un de l’«ancienne» génération. Alors à un moment, y'a le vieux qui dit : «je fais partie de la vielle garde des photojournalistes, celle qui a connu l’âge d’or de la profession dans les années 80. À cette époque, nous étions une douzaine à nous partager le terrain, partout dans le monde». La photo, quand ça marchait, ça faisait vivre douze personnes ! Alors la «crise» de la photographie actuelle, c'est une pure invention.
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Bien que la photo soit dans ce cas dans une crise permanente, est-ce que tu penses que tu en feras toute ta vie ?
Oui. Je ne connais pas de job où au final on te demande de faire aussi peu d’efforts. Ton job, c’est de plier l’index, de tourner trois boutons. Tu veux qu’on mette ça en comparaison avec toi, par exemple, qui va devoir dérusher un mec qui parle beaucoup trop comme moi pendant une heure et demie, là ?

Ça va, je ne suis pas le plus à plaindre non plus, n’exagérons rien…
Mais si, beaucoup plus que moi ! Tu sais, quand j’habitais à Londres (je te raconte ma life), j’avais une coloc' qui bossait pour Libération. Et je vois bien la différence de boulot qu’il pouvait y avoir entre elle qui faisait une interview et moi qui faisais une photo. On rentrait à la maison au même moment, et elle terminait de bosser trois heures après moi ! Je trouve ça tellement fastoche la photo par rapport à tout le reste que franchement, je serais bien con d’arrêter… Et les gens qui n’en font pas sont bien cons de ne pas en faire ! Sans déconner : trois boutons à régler, clic clac, et c’est bon. C’est ouf comme métier ! Mais tu vois, la plupart des mecs qui font le même métier que moi ont des goûts musicaux épouvantables. Tu vois, j’ai un pote qui bosse avec Deluxe. Tu connais Deluxe ? Non mais sérieusement, tu te verrais suivre Deluxe sur 80 dates ??? Non mais sérieusement ?! Mais quel Enfer sur Terre ! Prends pas ton week-end pour aller photographier Deluxe à Lille, quoi ! Trouve-toi une meuf, j’sais pas, fais un truc ! Tape «Henri Cartier-Bresson» sur Google, quoi.
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Ouais, je suis d’accord que photographier Deluxe à Lille, ça doit être l’horreur. Mais tu veux en venir où, au juste ?
Euh franchement, je sais pas trop. Je n’essaye pas d’amener la conversation quelque part, a priori. En fait, je suis encore en train de te répondre sur le premier mot de ta première question je crois, qui devait être «métier». Donc c’est pas un métier, c’est un truc que tout le monde peut faire, mais une fois que tu sais le faire, fais-le, mais fais-le bien quoi. Te trompe pas de matos ni de groupe, quoi. Voilà où je veux en venir. Tu vois, j’arrête pas de dire dans la page Wikipédia que le numérique est une perte de temps…

Attends, tu essayes de modifier la page Wikipédia «Photo numérique» pour persuader les gens que c’est de la daube ?
Ah non, sur la mienne. Remarque, c’est pas idiot, je pourrais le faire - mais bon, pour l’instant je le fais que sur la mienne de page. Mais Wikipédia ne me laisse pas faire de toute manière, ils me censurent.
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Hier au téléphone, tu me disais travailler actuellement sur un bouquin qui pèsera 5 kilos et qui reviendra sur tes 35 ans de photographie… Je suppose que ça te permet de faire le point sur les choses. Alors je me demandais : considères-tu que tu as eu un âge d’or dans ta carrière ?
Oh la vache, sacrée question. Laisse-moi réfléchir. J’hésite entre «oui», «peut-être» et «bien entendu». En fait, vraiment, je ne sais pas. Tu vois, le mot «âge d’or» je l’emploie quand je parle à mes copains à Londres, quand on parle de cette époque où ça ne coûtait pas cher de vivre à Londres. Et où là, c’est vrai que j’emploie ce terme-là. À la fin des années 80. En plus, à cette époque, la musique pétait absolument dans tous les sens. Donc «ouais, peut-être un peu», pour répondre à  ta question. Cette époque-là. Mais quand même, je vais te dire la raison qui me fait un peu chier de répondre «oui». Tu sais, là, comme tu l’as dit, je suis en train de faire un bouquin. Et je suis vraiment en train de ranger dans l’ordre des choses que j’ai faites depuis plus de trente ans. Je prends un peu ma vie dans ma gueule, tu vois. Et franchement, si je me dis :«à tel moment y'avait un âge d’or», je me fous des baffes dans la gueule et des coups de pompes dans les hanches direct. Parce que je me dirais : «putain, mais au lieu d’aller boire un coup avec cette nana pour essayer de rentrer avec elle, pourquoi est-ce que je n’étais pas en train de prendre des photos ? De cet âge d’or, je n’ai ramené que cette putain de photo-là ? C’était pas une seule photo qu’il fallait ramener de Nirvana ce jour-là, mais 20». J’ai une chronologie qui arrive de ma life avec ce bouquin-là, depuis mes 18 ans, c’est vraiment dur.

Au moment où tu as commencé à faire de la photo, tu as la réputation d’être l’un des premiers photographes français à t’être intéressé à la scène indie-rock anglaise. Où est le fantasme et où est la réalité dans cette phrase ?
Franchement, c’est juste que j’ai une éducation plus «musique anglaise» qu’autre chose, et que j’ai habité en Angleterre. Du coup, je prenais des photos des groupes que j’allais voir en concert en Angleterre. C’est tout. Donc «le premier», certainement pas. «Le seul», certainement pas non plus. En revanche, vu que j’ai commencé à photographier des groupes dans les années 80, c’est vrai que j’en ai photographié quelques-uns, des groupes...
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Le fait de composer ton bouquin en ce moment, ça t’a permis de savoir combien de musiciens et de groupes tu avais photographié depuis le début de ta carrière ?
Non. Pas du tout. Mais je pourrai te répondre à la fin de l’année peut-être, quand il sera terminé. Mais le bouquin, là, il est tablé sur une photo prise tous les 11 jours. Pendant 35 ans. Donc ça fera 1 200 photos. Mais en négatif, en tout, je dois avoir environ 50 000 photos. Un peu moins peut-être.

C’est qui le dernier groupe avec lequel tu as bossé ?
Un groupe qui s’appelle Balladur. Que je surkiffe, d’ailleurs.

T’as des photos de ton travail qui sont accrochées chez toi ?
Ah ben ouais, bien sûr. Y en a une de Tom Waits là, des Cure. Une de Nirvana qui date de 1991 aussi.

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Crédit photos : Richard Bellia