Figure discrète quoiqu’omnipotente du journalisme musical français, anti-Philippe Manœuvre par excellence – «il y a une stagiaire qui râle à chaque fois que j’arrive et que je m’installe à sa place pour poser mes affaires. Je crois qu’elle ne sait pas bien qui je suis» – JD nous reçoit aux Inrocks, pour lesquels il travaille depuis si longtemps. «La première heure d’interview, généralement, elle ne sert à rien». Heureusement, et on aurait pu rester le double, on en a passé deux avec ce passeur toujours aussi passionné.

Jean-Daniel, tu es l’un des rédacteurs en chef des Inrockuptibles, où tu es aussi journaliste musique quasiment depuis le lancement du magazine. J’ai cru comprendre que tu étais en charge d’autres trucs aussi. Actuellement, de fait, quel est ton véritable métier ?
Jean-Daniel Beauvallet : Oui c’est une bonne question, car moi-même je n’ai pas vraiment la réponse ! Il y a un défaut de fabrique aux Inrocks, c’est qu’on a commencé à trois ou quatre il y a 30 ans et qu’on faisait tout : le vestiaire, l’accueil, la maquette, la poste, les articles… on a eu du mal à déléguer en grandissant, il a fallu apprendre à le faire. Aujourd’hui encore, mon travail au quotidien est multiple.
D’abord, une grosse partie de mon travail consiste à écouter de la musique. Désormais je le fais directement depuis chez moi via les liens d’écoute que l’on m’envoie ou via Soundcloud ou Bandcamp. Avant, je passais ma vie chez les disquaires, et même si j’y vais encore un peu (notamment à Londres, chez Rough Trade), j’y dépense beaucoup moins d’argent qu’avant. Mes interlocuteurs privilégiés, ce sont les managers, plus même que les maisons de disques et les attachés de presse. Il y a quelques managers comme ça qui se sont créés des réseaux de mecs qu’ils estiment influents et dont ils reconnaissent l’avis. Donc ils nous envoient des trucs.
Ensuite, mon travail consiste à décider de ce que l’on va mettre dans le journal. Et puis ce que l’on va mettre dans les compils, dans les coffrets, dans les concerts ou dans le festival que l’on organise avec Les Inrocks. Moi je n’interviens finalement que sur des choses qui sont liées à la musique. Je suis un peu la boîte à idées musique du journal.
Quoique j’adore écrire sur d’autres sujets aussi. J’adore par exemple écrire en littérature. Je suis dans mes petits souliers quand j’écris sur des livres : je suis jamais vraiment sûr de moi, j’ai toujours envie que ça aille ! Avec mes insomnies, je suis amené à lire beaucoup. Trois bouquins par semaine environ…
130818Ce sont des bouquins liés à la musique ?
Ah non pas du tout, je n’écris jamais sur des bouquins liés à la musique. Surtout des romans en fait. Bon, et puis bien sûr dans mes activités aussi, je représente le journal auprès des marques, quand il y a besoin d’expliquer qui est le journal, etc.

Un rôle un peu semblable à celui de la reine d’Angleterre, finalement…
Ahah oui, c’est un peu ça ! J’suis un peu la reine d’Angleterre des Inrocks ! Tu vois hier, concrètement, il y avait une marque qui voulait sponsoriser l’un des événements que l’on fait, le rendez-vous était en anglais, c’est moi qui y suis allé. L’histoire du journal, c’est pas un truc que j’ai lu dans des livres, j’y ai participé pleinement, alors c’est plus facile pour moi.

C’est toi qui assure les rendez-vous en anglais, essentiellement parce que tu vis en Angleterre depuis longtemps je suppose…
Oui tout à fait, à Brighton depuis 20 ans. C’est vrai que c’est quelque chose d’illogique, surtout que je suis parti à un moment où Internet commençait à peine à émerger, ce qui ne rendait pas les choses faciles pour les envois, les aller-retour des articles, la transmission de la musique et tout, c’était pas évident. Mais pour te répondre de manière assez courte : j’ai toujours aimé l’Angleterre, je m’y suis toujours senti chez moi. Je parle couramment anglais mais avec un accent à couper au couteau ; mais par contre, ce que je parle très bien, c’est l’Angleterre. Quand je discute avec un manager anglais, je sais au bout de 30 secondes quelle équipe de foot il supporte, quel alcool il aime et quels groupes il aime. Et j’aurais a priori une histoire à lui raconter sur ces trois sujets.
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De gauche à droite : Serge Kaganski, Jean-Daniel Beauvallet, Christian Fevret et Renaud Monfourny, circa 1989-1990. (Source)

La dernière fois que c’est arrivé, c’était quand ?
Ah ben hier, tiens.

Et c’est avec le manager de qui que tu discutais ?
Euh… ah non, ça je ne peux pas te le dire, mais c’était une attachée de presse anglaise, et elle était pour Manchester City (ndlr : interview réalisée le lendemain de la tragique élimination du PSG contre Manchester City). On a plus parlé des frères Gallagher et de leur passion pour City que du match d’hier d’ailleurs.

Et toi tu supportes qui d’ailleurs ? Y a pas de bonne équipe à Brighton, si je ne m’abuse…
Je supporte Liverpool en Angleterre, et Marseille en France. Mais ce n’est pas parce que je suis pour l’OM que j’étais satisfait hier. Moi j’aime les beaux matchs et les belles équipes. Là tu vois, hier, j’aimais des joueurs dans les deux équipes. Au PSG j’aime beaucoup Verratti mais qui ne jouait pas hier, et à Manchester City j’aime beaucoup Kun Agüero, Yaya Touré, et puis le gardien-là comment il s’appelle…

Joe Hart.
Ah oui voilà, Joe Hart. Lui je l’aime bien, un bon gardien anglais c’était pas arrivé depuis Seaman, c’est-à-dire depuis très longtemps ! Donc oui, l’Angleterre ça m’a toujours attiré, quoi. D’abord j’ai vécu à Manchester, parce qu’il y avait l’Haçienda qui venait d’ouvrir à l’époque, dans les années 80. Ils ont ouvert le club en 82 et 6 mois après j’habitais là-bas. Et j’avais cette obsession pour Factory Records. Je suis resté deux ans dans le Nord-Ouest, entre Manchester et Liverpool. Après, je suis parti à Newcastle, puis je suis revenu en France. Et j’ai commencé à travailler aux Inrocks en 86, quelques mois après sa fondation. Jusqu’alors, j’écrivais des trucs pour Libé. Et puis quand Les Inrocks sont tombés en hebdos, j’ai décidé de retourner en Angleterre. Je ne pouvais plus faire un concert sans que les gens du milieu ne me tombent dessus tout le temps. Et c’est pas du tout les conditions dans lesquelles j’aime voir les concerts. J’ai un attachement hyper-naïf et hyper-primitif à la musique, j’ai vraiment mes rituels : faut que je sois tout seul, faut que je prenne des notes. Même encore aujourd’hui, je fais quasiment tout le temps ça. Sauf que maintenant, la différence c’est que je n’arrive plus à me relire ! Maintenant tu vois, quand je dois vraiment faire une review de concert, je tape sur un iPad, sinon c’est pas possible !

Tu arrives encore à garder de la fraîcheur et de la curiosité vis-à-vis des groupes sur lesquels tu écris, après tant d’années ? Quand on te lit, on ne ressent effectivement pas un brin de cynisme.
Ah oui, je suis encore un vrai passionné. La vie m’a vraiment fait un cadeau, tu sais. Je suis un fan de musique depuis que je suis tout petit. J’aurais jamais cru que je vivrais de ça. Pour moi, quand je regardais ça de l’extérieur, c’était une caste, pleine de gens inaccessibles. Je crois que je mettais les journalistes musique sur un piédestal bien plus important que les musiciens. Je les voyais vraiment comme des «passeurs». Ceux qui savent et qui assurent la transition. Quand j’écoutais un disque de Joy Division ou de je ne sais quel groupe, quand un mec parvenait à formuler ce que je ressentais, je trouvais ça fou.
Mais tu vois, c’est intéressant quand tu dis «blasé», «cynique» car c’est justement l’une des raisons pour lesquelles j’ai quitté Paris. J’avais pas envie de devenir comme ces types autour de moi qui disaient qu’il ne se passait plus rien d’intéressant. En Angleterre, la machine tourne en plein régime tout le temps, mais au moins il n’y a pas ce cynisme que l’on peut avoir en France. Là-bas, il y a des mecs de 22 ans qui dirigent les pages musicales de quotidiens. Tu verrais pas ça en France. Et puis je ne sais pas, c’est nécessaire d’être enthousiaste. Moi on m’envoie plein de musique à longueur de journée, alors je trouve ça normal de la faire partager avec les gens. Et ça c’est génial avec Internet aujourd’hui : les gens peuvent écouter la musique que tu leur proposes. Ça ce n’était pas possible avec le journal uniquement papier, c’était bien compliqué d’écouter de la musique hier…

En plus de la facilitation de l’écoute de la musique, l’arrivée d’Internet a aussi entraîné, par conséquence, la démystification forcée du journaliste musique…
Oui, tout à fait. Maintenant, tu parles parfois d’un truc que beaucoup de gens connaissent déjà depuis un moment… De toute manière, il faut toujours garder à l’esprit que tu t’adresses à une niche. Et que tu espères simplement que cette niche puisse s’agrandir un jour. Tu vois, aux Inrocks, à chaque fois qu’on a voulu faire des couvertures avec des gros groupes auxquels on n’était pas trop attachés, genre Coldplay, on s’est plantés. C’est pas le public Inrocks. The Last Shadow Puppets, ça intéresse plus les gens qui lisent Les Inrocks.

Comment as-tu ressenti l’émergence des blogueurs sur Internet qui s’improvisaient journalistes musique du jour au lendemain, et d’une certaine manière, de la déprofessionnalisation de ce métier ?
Le seul truc qui me gêne, c’est l’autoglorification que font certains. Dans ma carrière, j’ai personnellement toujours essayé de rester en retrait, de ne pas écrire à la première personne. En ce sens, je suis un peu l’anti-Philippe Manœuvre : je n’ai jamais voulu devenir un personnage plus important que les artistes que je rencontrais.
Je dois t’avouer que j’en rêvais, de devenir journaliste musique. Je passais mes matinées à la bibliothèque à écouter tous les trucs que je ne connaissais pas. Et c’est d’une certaine manière la même chose que font les gamins aujourd’hui, sauf qu’ils n’ont plus besoin d’aller en bibliothèque pour le faire. Tu vois, l’arrivée d’Internet, je l’ai toujours vécue comme une libération. Jamais comme une menace. Je me suis tout de suite dit : «au lieu de passer des jours à fouiner dans des bacs de disquaires, on pourra le faire depuis chez soi, mais directement chez des disquaires d’Asie, de Russie ou d’Afrique de l’Ouest !». L’arrivée de MySpace a été une révélation. Enfin quelqu’un avait inventé ce que je désirais depuis toujours sans forcément le savoir. Les blogs et les blogueurs aujourd’hui, je les suis. Ça m’intéresse de savoir ce que pense un gamin de 22 ans.

Qu’est-ce que tu lis par exemple ? Genre Mowno, The Drone, Gonzaï ?
J’en suis plein, mais surtout en Angleterre en fait. Mais pas Gonzaï, non - j’ai un petit problème, c’est qu’il y a une posture et une mise en avant des gens qui le font qui ne me plaît pas du tout, et qui surtout me paraît dépassée. On ne peut pas vivre comme dans les seventies quand Lester Bangs et Philippe Manœuvre étaient encore les référents. Un peu plus d’humilité. J’ai l’impression que la musique n’est pas vitale pour eux, qu’ils utilisent la musique pour se mettre en valeur, se mettre à l’écart, se positionner. Et d’un autre côté, je trouve que leur mauvaise foi est vraiment jouissive. Aujourd’hui, tout le monde est de bonne foi et très neutre, alors eux au moins ils ont des avis tranchés, qui peuvent être marrants et même pertinents. Mais voilà, c’est juste la mise en scène qui me dérange un peu. Mais bon, je peux être de très mauvaise foi aussi, pas de problème.
Je lis aussi des sites de musique urbaine, mais là je n’y comprends rien ! Du coup ça me fascine, et je retweete un peu ce qu’ils font. Ça évolue tout le temps, c’est fou ! Là y a un Norvégien, un jeune mec qui s’appelle Lido, et je me demande comment ce mec parvient à faire des gens aussi sexy et funky avec aussi peu de choses ! Le genre de mec qui peut te faire une rythmique avec un verre qui casse, et ça va être que ça ! Je trouve vraiment que les musiques d’avant-garde aujourd’hui, ce sont le hip-hop et le R'n'B. Le rock pour le coup, et je reproche ça par exemple à Oasis, s’est vraiment sclérosé à partir d’une certaine époque. Et pareil pour les Strokes. Le Velvet, les Stones, les Beatles : l’avant-garde était dans la pop dans les années 60. Maintenant clairement ce n’est plus le cas. Des gens comme Kanye, même s’il est dans l’egotrip permanent, comme Beyoncé, ou surtout comme Drake, par exemple avec un morceau comme Energy, je me dit à chaque fois : «mais comment le mec arrive à faire ça…»

D’après ce que tu dis, le terme de «critique rock» aujourd’hui paraît être complètement ringardisé…
Ah oui, parfaitement. Mais ça ne m’empêche pas d’être fou aussi de groupes quasiment punks comme Parquet Courts, Yak, Fat White Family, Girl Band, Bad Breeding… ces mecs-là, la première fois que je les ai vus sur scène j’étais mort de rire du début à la fin ! Ils sont arrivés ils étaient déjà torses nus et en sueur avant même d’avoir commencé à jouer ! Mais c’est vrai que dans le rock, je n’entends plus tellement de choses audacieuses. Tu vois, le dernier album de Blur, il était sympathique, mais tu l’as déjà entendu 10 fois. T’as plus envie d’écouter ce genre de choses. À l’époque, les Pixies, les Jesus and Mary Chains, les Happy Mondays, les Stone Roses, et puis Radiohead et Björk, tous ces groupes-là apportaient un truc au niveau du son. Maintenant c’est plus compliqué. Comme s’ils avaient décidé que la page avait été trop noircie et qu’il était désormais trop difficile de repartir sur une feuille blanche.

Il y a des groupes, quand tu te retournes un peu, que tu as l’impression d’avoir contribué à faire émerger ?
Oh oui, un petit peu forcément quand même. Je déteste les gens qui disent qu’ils ont «découvert des groupes». Les groupes se découvrent tout seuls, ils sont assez grands pour le faire… Mais oui, il y a des groupes sur lesquels j’ai été militant pendant longtemps. Au début des Inrocks par exemple, les Smiths, les Pixies, les Stone Roses, j’y suis allé. J’ai un peu porté la scène de Manchester aussi parce que j'en venais, parce que je connaissais tout le monde là-bas. Comme WU-LYF par exemple. J’ai été jusqu’à les mettre en couv' des Inrocks alors qu’honnêtement, j’étais l'un des seuls à aimer à l’époque… Là, j’ai presque l’impression d’avoir outrepassé mon rôle ! C’était à la limite de la lubie ou du caprice. C’est des mecs, tu leur enlèves la musique, ils tombent. Et au final, on a quand même réussi à leur faire vendre quelques disques en France, à leur faire remplir une Cigale… Bon, après, y a Miossec aussi. Personne n’en voulait à l’époque, et le fait que j’écrive sur lui avait lancé l’affaire. Mais sinon, moi j’adore le terme de «passeur». Mais même au foot. J’ai plus de respect pour Özil à Arsenal que pour Giroud. Parce que Özil est au service des autres, il fera tout pour faire marquer ses copains. C’est lui l’artiste, pas celui qui met le ballon au fond. Moi je ne veux pas être sous les projecteurs. Je veux être celui qui découvre, qui reçoit la musique, et qui la transmet.

As-tu le même sentiment vis-à-vis des groupes ? Préfères-tu les groupes qui se la jouent comme pas possible ou ceux qui sont au contraire plus discrets, plus «honnêtes», comme l’écriraient certains ?
Alors là, franchement, j’ai tout vécu avec les groupes. J’ai vécu les insultes, les trucs bizarres. Markus Feehily de The Fall, par exemple, qui m’avait «torturé» pendant une demi-heure jusqu’à ce qu’il se rende compte que je connaissais très bien Manchester et très bien l’oeuvre de Louis-Ferdinand Céline, et que l’on pouvait discuter d’égal à égal. Franchement les groupes arrogants ça me dérange, les Gallagher, les gens comme ça, là faut laisser tourner le micro. Quand tu fais deux heures d’interviews avec Noel et Liam ensemble, je t’assure que tu es au pub. Là, tu les laisses parler, tu poses les questions les plus neutres du monde et tu les laisses parler. J’ai une technique qui marche super bien dans ce genre d’interviews - que je prépare toujours énormément - et j’essaye toujours d’avoir, en marge, des noms de gens qui ont compté dans la vie des groupes. Genre qui était leur prof de maths, des trucs de ce genre.

Tu as cherché le nom du prof de maths de Noel Gallagher ?
Oui ! Et d’un seul coup dans la conversation, tu lâches le nom. «Quand t’étais en classe avec Mister machin». Et là, le mec te prend pour un des siens. Il te dit des trucs qu’il n’aurait dit à aucun autre journaliste. Ça ouvre des portes. J’avais fait ça avec Bowie aussi, ça avait super bien marché. J’avais sorti tous les noms de ses copains d’enfance, et c’était très troublant pour lui. À l’époque, il parlait un peu comme un gentleman allemand parce qu’il habitait en Suisse, et quand j’ai sorti les noms de ses potes de Brixton, il s’est mis à parler avec l’accent du sud de Londres, incroyable ! Jamel Debbouze, pareil. Pire même : j’avais retrouvé le nom de son proviseur du lycée, je l’avais appelé et lui avais demandé s’il avait un message à lui faire passer…

En revanche, depuis tout à l’heure tu te trompes quand même sur un truc : tu dis que tu fais des interviews, mais en fait tu fais des séances de psychanalyse non-rémunérées…
Ah c’est très juste ! C’est arrivé que certains aient voulu m’offrir de l’argent après une interview à ce sujet ! Pour rire, mais quand même ! Deux fois quand même, ça s’est mal terminé. Une fois, je ne vais pas pouvoir te le dire parce que l’artiste m’en a voulu pendant très longtemps, et l’autre, c’était avec Cat Power. Sa première grosse interview. Je l’ai interviewée à Londres, au premier étage d’une maison. Mon ami photographe Renaud Monfourny m’attendait au sous-sol, et d’un coup, il entend des bruits de chaise. Il monte. Je lui dis «t’inquiète, je gère». J’avais senti qu’il y avait un truc. Et bon, elle est un peu déréglée la petite Cat Po, et j’ai un peu insisté sur un truc sur sa mère. Cinquième ou sixième question sur le même sujet, elle ouvre la porte, et là elle se met à hurler, à se rouler par terre, à taper sur les meubles. Je m’excuse alors, et lui dis qu’on arrête l’interview. Elle me dit «non, tu m’as emmené là, maintenant tu m’en sors». Et là, j’me suis quand même vraiment dit : «je ne suis pas un professionnel des portes qu’il ne faut pas ouvrir»…Depuis, je fais un peu plus gaffe quand même.

Tu penses que tu finiras psychanalyste ?
Non, non ! En plus, j’ai grandi en hôpital psychiatrique parce que mon père était directeur d’hôpital psychiatrique, alors je connais un peu…

Ah ben voilà, c’est à moi de mettre le doigt sur quelque chose…
Ah, peut-être un peu… Je sais ce que c’est que les psys en tout cas, j’ai même été interviewé par des psys étant gamin parce que j’étais un peu agité… bref.

Et alors, tu penses qu’avoir grandi dans un environnement comme celui-ci, et le fait d’avoir eu un père dont le métier consistait à analyser les autres, t’a poussé à reproduire ce schéma-là mais dans un autre domaine ? Tu emploies aussi beaucoup le terme de «passeur» depuis tout à l’heure…
Il y a de l’idée. Mais il y a aussi le fait qu’à côté de ça, mon père organisait des concerts… Sauf qu’il organisait des concerts de jazz ! Et que du coup, je hais le jazz ! Pas du tout parce que je détestais mon père hein, mais par esprit de contradiction je suppose ! J’ai un vrai problème avec le saxophone d’ailleurs : pendant des années, on n’avait pas le droit d’employer le terme aux Inrocks ! Enfin pour revenir à ce que tu disais sur les interviews psy, c’est vrai qu’il y a un truc. Je pense de toute manière qu’on ne devient pas artiste quand on n’a pas un certain problème, une certaine forme de cassure quelque part. Ce n’est pas normal de monter sur scène. Faut vraiment avoir un truc à revendiquer, une revanche sociale à prendre ou un truc comme ça. C’est sûrement pour ça que je fais toujours des interviews comme ça. Et de toute manière, rien n’est plus chiant qu’une interview promo. Souvent, la première heure d’interview ne sert à rien. C’est pour ça que j’essaye de demander des créneaux d’interviews très longs. Pour avoir le temps de vraiment parler avec les artistes.
30-tt-width-599-height-731-lazyload-0-fill-0-crop-0-bgcolor-FFFFFFÀ propos de ça, toi qui a connu les époques où l’on pouvait faire des interviews de 10 pages, est-ce que tu ne te sens pas un peu frustré avec les formats raccourcis de la presse moderne, et de l’impatience des gens sur le web ?
Oui, forcément, ça me dérange. Moi, faire des interviews à la queue-leu-leu dans une chambre d’hôtel, honnêtement je ne peux plus. À l’époque on avait publié une interview de Gainsbourg qui faisait 40 pages. L’interview avait duré plusieurs jours. Bon, là j’ai eu une heure et demie avec les Last Shadow Puppets, c’était déjà pas mal. C’est comme Lana Del Rey : maintenant on se connaît un peu, et quand je fais des interviews d’elle, ben elle bloque son après-midi. Il y a pas l’attachée de presse derrière qui me dit : «il te reste cinq minutes». Souvent, désormais c’est moi qui interromps les interviews. Au bout d’un moment, il y a un relâchement, et quand c’est trop long, c’est franchement épuisant pour les artistes. Et puis j’aime qu’il y ait de l’intensité en interview, que ce soit grave, alors forcément les types sortent rincés. Et puis certains ne comprennent pas, et me disent que mes questions sont chiantes.
À l’époque, et je n’ai finalement jamais publié une ligne de cette interview, j’avais été rencontrer les Spice Girls, à leur apogée. Je m’étais dit: «c’est pas possible, y a forcément un truc avec ces filles-là». J’avais obtenu une interview de deux heures avec elles. Au bout de 10 minutes, trois d’entre elles se sont tirées parce qu’elles n’aimaient pas mes questions. «Mais on s’en fout, on veut te dire les créateurs de mode qu’on aime, nous ! » Deux sont restées, Victoria Beckham, et la sportive qui venait de Liverpool qui était bête comme du foin et qui ne comprenait pas une seule question. Finalement, je suis resté en tête-à-tête avec Victoria pendant une heure, et elle m’a dit : «faut que tu comprennes un truc, c’est que j’ai jamais lu un livre de ma vie. Même les magazines, j’arrive pas à lire la moitié des articles». Et là je me suis dit «mince, c’est la grande misère». C’est l’époque où elles étaient à leur sommet, et leur manager est venu me voir à la fin, et m’a demandé un seul truc : de ne pas la vendre aux tabloïds. Je n’ai finalement jamais rien publié.
Pareil, tu vois, j’ai fait une interview d’une heure avec Eminem que je n’ai jamais publiée. Il a passé une heure à se foutre de ma gueule avec ses potes. Moi tu vois, je peux tout prendre, mais quand t’as rien des gens en échange, j’ai pas envie non plus. J’aurais pu le déchirer, mais j’adore ce qu’il fait, Eminem ! Je ne voulais pas le casser. Même quand les gens sont odieux, je me dis «non c’est pas grave».

Oui, comme c’est arrivé à Thomas Burgel récemment avec Deerhunter
Oui voilà, c’était un peu pareil. C’est que ces mecs prennent les journalistes pour un corps ennemi, et qu’ils ne font pas la distinction entre ceux qui ont vraiment fait l’effort de bien écouter leur musique et les autres.

Tu ne regrettes pas de ne pas avoir fait de la musique dans ta vie ?
Ah non, surtout pas ! Il y a tellement de gens qui font de la musique qui me bouleverse que je ne vois franchement pas ce que je pourrais apporter de plus. C’est drôle, j’ai eu cette conversation hier soir avec un copain qui est musicien, et qui me posait à peu près la même question. Il y a tellement de bonne musique, je ne tolérerais pas d’en faire de la médiocre. Toi, tu fais de la musique ?

Non plus, et j’aimerais franchement pas. Jouer devant 30 personnes quand ça ne marche pas ou être dans des vans toute la journée quand ça fonctionne, ça ne m’a jamais trop fait fantasmer…
Ouais ben voilà, moi c’est pareil ! Jamais de la vie je n’échangerais ma vie contre celle d’un musicien ! C’est dingue, la vie d’un musicien. J’avais accompagné Franz Ferdinand en tournée à un moment, et les sacrifices que ça demande… C’est ahurissant. Petit déj' dans une radio, signature dans un magasin de disques, trajet jusqu’à la salle, sound-check, concert, after party… et c’est ça tous les jours.

Il y a des groupes que tu regrettes d’avoir cassés ?
J’avais cassé le premier album de Radiohead, mais honnêtement j’l’aime toujours pas alors je ne vais pas revenir dessus ! D’ailleurs, le groupe m’était tombé dessus à bras raccourcis quelques années plus tard en me disant que si cette chronique-là avait été publiée en Angleterre, ils n’auraient jamais pu signer de contrat en maison de disques et qu’ils n’auraient jamais pu faire OK ComputerGarbage aussi m’étaient tombés dessus. Je m’étais retrouvé quelques années après dans leur bled, dans le Wisconsin, pour une autre interview. J’étais en train de parler avec les trois mecs, ça se faisait très bien, et d’un coup Shirley Manson entre en furie dans la pièce et dit à ses copains : «vous savez à qui vous êtes en train de parler ? Vous parlez à l’ennemi, qui nous a descendu il y a quelques années ! Vous quittez la pièce immédiatement !». Bon, et finalement ça s’était bien terminé, et j’ai interviewé Shirley par la suite et tout est rentré dans l’ordre. On est restés potes depuis.
En revanche, il y a un truc que je regrette vraiment - c’est d’avoir aimé certaines musiques que je n’ai pas défendues dans Les Inrocks, en me disant que ça ne convenait pas à la ligne édito. J’ai énormément écouté NWA et Public Enemy à un moment, mais ne les ai jamais défendus. On en a un peu parlé, mais moi pas suffisamment. J’aurais eu l’impression d’être une imposture pour ces groupes-là. Les trucs trop durs en hip-hop, je ne me sentais pas de taille.

Tu seras journaliste musique toute ta vie ?
Tant que la passion sera là. Elle est là encore. Avant que t’arrives, j’ai écouté trois liens Soundcloud, tu vois. Tant que j’aurai le trac quand je rencontre un groupe, aussi.

Ça t’arrive encore ?
Ah mais oui, tout le temps ! Et que ce soit les Rolling Stones ou un groupe qui a sorti trois chansons sur Soundcloud, c’est la même chose pour moi. Pas plus avec l’un qu’avec l’autre d’ailleurs. J’ai envie que ça se passe bien.

Mais qu’est-ce qui t’angoisse quand tu rencontres un groupe qui a sorti trois morceaux ?
Ben je ne sais pas trop, j’veux que ça se passe bien. Je te disais tout à l’heure que j’aimais bien ouvrir des portes en interview. Mais il faut être deux pour les ouvrir, ces portes-là. Et quand les groupes ne jouent pas le jeu, hé bien l’interview elle est ratée. Et honnêtement, j’ai l’impression d’être payé à rien foutre depuis des années. J’ai l’impression que quelqu’un va rentrer un jour dans la pièce et me dire «écoutez monsieur, vous allez continuer à faire la même chose sauf que l’on ne va plus vous payer». Bon, et en même temps, je sais aussi maintenant que j’ai 30 ans de métier et 40 ans de passion derrière moi, ce n’est quand même pas rien. Quelqu’un m’a dit quelque chose de très juste l’autre jour : «tu mets 30 ans à travailler à construire ton nom et ensuite c’est ton nom qui travaille pour toi». Ceci dit, ça pourrait vouloir dire se reposer sur ses lauriers, ressasser les mêmes choses... Manchester me passionne mais j’ai pas envie de passer toute ma vie à en parler, et même si je me suis déplacé là-bas pour Joy Division dont le seul concert en France était un concert aux Bains-Douches devant 80 personnes…

Tu y étais à ce concert ?
Non, mais je l’avais écouté à la radio. Parce que je viens de la radio. J’avais 15-16 ans la première fois que j’en ai fait, à Tours. J’suis arrivé et j’ai passé des disques dès le premier soir… c’était comme partager des disques, mais à 100 fois plus de copains ! C’est d’ailleurs la seule raison pour laquelle j’ai fait des sets de DJ à une époque, pour partager ça. Maintenant, je n'en fais plus, c’est trop fatigant. Enfin rarement quoi, juste en festival. Je me souviens avoir fait un DJ-set sur un gros festival à Lyon, où j’avais passé l’hymne de Saint-Étienne… c’était un moment assez jouissif, avec 10 000 personnes qui me huaient, c’était tellement bon !

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