Allô, monsieur Carpenter ?
John Carpenter : Comment ça va ?

Salut. C'est Alex, j'appelle de New-York pour Brain Magazine.
Excellent, excellent. De New-York, hein ?

Oui, c'est là où j'habite.
Ah, OK. Pas mal du tout !

Vous vous apprêtez à repartir en tournée en Europe. Comment vous le sentez ?
Je suis vraiment excité. Ça va être fun. C'est la dernière partie de la tournée. On va y aller et faire quelques concerts en Europe, et ça va être génial. J'ai vraiment hâte.


Quelles ont été les réactions du public jusqu'ici ? Diriez-vous qu'il y a une différence entre les publics américain et européen ?
Pas vraiment. Ils se ressemblent beaucoup. Tout le monde a l'air d'apprécier ce que je fais. Ils aiment la musique et le show. Je suis absolument ravi. C'est génial.

Vous jouez surtout des chansons de Lost Themes ou les B.O. de vos films ?
Je dirais que 70% de la musique vient des films, et le reste vient de Lost Themes.

Vous jouez avec les scènes de vos films en arrière-fond ou votre spectacle est purement musical ?
On a des visuels.

Ça doit être cool pour vous de voir le public réagir en direct à vos films, ce n'est pas courant pour un réalisateur.
Non, ce n'est pas très commun. Et c'est fantastique que j'arrive à le faire. À mon âge... Je ne me serais jamais attendu à cela. C'est complètement inattendu. C'est comme un cadeau du ciel. C'est tout simplement génial.

Est-ce un nouveau chapitre de votre carrière ou envisagez-vous encore de faire des films ? J'ai entendu dire que vous aimez tellement faire de la musique que vous n'avez plus envie d'être réalisateur.
Non, ce n'est pas vrai. J'ai des films et des séries TV en développement. Je n'abandonne rien. Je ne quitte rien. On ne sait tout bonnement pas ce qui arrivera demain. Ce que j'ai dit était simplement que pour l'instant, je suis juste heureux de faire ce que je fais. Et on verra après pour la suite !

Et vous faites toujours de la musique sans voix, purement instrumentale ?
Oui, il n'y a pas de paroles par-dessus. Ce sont des B.O., donc forcément, elles sont instrumentales.

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JC vous souhaite un joyeux Halloween

Comment décririez-vous votre musique ? Il y a beaucoup de synthés, et vous utilisez un arpégiateur, ce qui crée des boucles hypnotiques. Est-ce là votre façon de représenter le Mal, comme une force hypnotique qui vous attire ?
Pourquoi pas ? C'est sûrement vrai.

Vous avez composé plein de B.O. qui utilisent ces motifs sombres et entêtants. Comment les composez-vous, avant le film ou une fois que vous l'avez vu ?
Je compose mes bandes originales une fois que j'ai vu le film, monté et terminé. Elles arrivent après coup. Ça semble marcher très bien comme ça. Je ne peux pas l'expliquer, elle sort toute seule. Elle n'est pas arbitraire, elle est là pour accompagner les images qui défilent à l'écran.

Que ce soit au niveau de la texture des sons ou des notes... Vous faites beaucoup de recherches pour trouver la texture qui vous convient ?
J'ai un ordinateur qui dispose d'une grande bibliothèque de sons, donc j'en choisis un et après c'est parti.


Vous composez la nuit ou le jour ?
Le jour, généralement.

Moi, je vous imaginais plutôt dans votre sous-sol jusqu'à 6 heures du mat'...
Non, cette époque-là est terminée. Je suis trop vieux pour ce genre de trucs maintenant, et je n'en ai plus l'envie. Trop dur.

J'ai regardé Dark Star, votre premier long-métrage, hier (ici en intégralité sur Dailymotion, ndlr). J'y ai senti comme une petite influence de... Pink Floyd ? Quelles sont vos principales influences ?
(Rires) Ça remonte à là où j'ai grandi, quand j'écoutais de la musique classique, j'allais au cinéma et j'étais très fan de B.O. C'est à cette époque que s'est formé mon style. Il vient de vieux trucs.

Est-ce que le Scorpio's Theme de Lalo Schifrin dans L'inspecteur Harry a été une grosse influence pour vous ?
Oui. J'avais vraiment adoré L'inspecteur Harry. Et je suis un gros fan aussi de l'Immigrant Song de Led Zeppelin. (Il se met à chanter le riff de guitare, ndlr)


[Oooooaaaaaaa Heeeyy]
C'est exactement ça ! Si t'écoutes bien, j'ai pompé cette chanson pour le thème d'Assaut [din din din dindin]. Je ne sais pas pourquoi je pense à ça tout à coup....

Une autre qui est géniale, c'est When the Dukes Arrive dans New York 1997. Je l'écoutais en boucle pendant l'ouragan Sandy (tempête qui avait provoqué la fermeture de tout Manhattan pendant quelques jours, ndlr)...
Wow !

Cette chanson donne l'impression d'avoir plusieurs couches, non pas empilées, mais qui se succèderaient.
OK.

Peut-être que c'était pour coller aux personnages du film. Ils sont tellement badass.
(Rires) Mec, je sais pas. C'est juste ce que j'avais envie de faire à ce moment-là. Je n'intellectualise pas trop ce que je fais. Je n'y pense pas avec les mots que vous employez...

Ça vient plutôt des tripes.
Tout ce que je fais est instinctif.

Mais quand vous avez réalisé The Thing, vous n'avez pas composé la B.O.
Non, en effet.

C'est Ennio Morricone qui s'en est chargé. Quelles indications lui avez-vous donné ?
J'ai eu une discussion avec lui sur ce que je voulais. Essaye ça, mets en valeur ceci, etc. Ce que je lui ai dit, principalement, c'était... il avait quelques morceaux écrits d'avance, il a demandé si je les aimais, j'ai dit oui, mais je lui ai demandé de faire quelque chose avec moins de notes. Donc il a trouvé le thème d'ouverture.


Vous vouliez quelque chose de plus pur.
Non, juste de plus simple. Morricone est un compositeur expérimental. Il veut toujours tenter de nouvelles choses. Il était partant !

Je suis allé voir Blair Witch en 4DX. Tu connais l'expérience 4DX ?
Non. C'est quoi ?

La 4DX est différente de la 3D : ton siège bouge, il y a du vent, de la pluie...
(Rires) OK !

Ça transforme toute l'expérience en une attraction de Disney World. Mais je pense que seuls le son et les images sont efficaces pour frapper votre esprit.
Cette 4DX a l'air d'un gimmick, mais si vous avez apprécié, tant mieux. Il n'y a rien de mal à cela. Mais ce n'est pas mon souci en l'occurrence. Blair Witch ? C'est un mauvais film.

Mais je n'ai pas eu peur. J'ai juste été diverti. C'était fun.
Hé bien voilà. C'est génial.

Vraiment ? Moi j'ai envie de flipper, je n'ai pas envie de rigoler sur mon siège.
Mais vous vous êtes amusé, donc tout va bien.

Ça ne m'a pas traumatisé comme quand j'ai vu The Thing.
J'en suis désolé.

Mais dans un sens positif ! (Rires) Pour vous, faire de la musique et des films est une réponse à un traumatisme que vous avez eu ? Peut-être cette visite quand vous étiez jeune dans un hôpital psychiatrique où vous avez vu un gamin et attrapé son oeil maléfique ?

Non, ce n'est pas de là que The Thing vient. C'était une commande, et c'était mon premier film pour un grand studio, à l'époque où je voulais vraiment être un réalisateur hollywoodien - c'était mon but dans la vie. Mon monteur m'a dit : "Fais le film le plus sombre possible." C'est ce que j'ai fait avec The Thing.

Est-ce que vous pensez que le fait de travailler autant sur la peur vous a immunisé contre celle-ci ?
Je ne sais pas trop. J'ai aussi peur que tout un chacun. On a tous en nous l'envie de s'avancer dans l'obscurité. À la fin de nos vies, on va tous y être de toute façon. Tu dois simplement accepter les choses telles qu'elles sont. C'est ce que je pense au sujet de la vie en général : elle sert à accepter la mort.


Vous avez essayé de faire quelques comédies aussi. Dark Star est poétique et dramatique, mais c'est aussi une comédie. Mais vous n'en avez pas fait beaucoup.
Beaucoup de mes films contiennent de l'humour, mais vous avez raison, je n'ai pas fait beaucoup de comédies pures et dures.

C'est fascinant de voir comment vous arrivez à capter une énergie maléfique dans vos images et votre musique. C'est très intense.
Merci.

Après l'Europe, vous rentrez en Californie ?
Oui. Je vais me reposer, fêter le Nouvel An, et après on verra.

Y a-t-il un Lost Themes III en préparation ?
Peut-être, peut-être. On verra bien !

Merci pour le temps que vous m'avez accordé.
Merci à vous. C'était fun.

++ Vous pouvez retrouver John Carpenter sur son site officiel et ses comptes Facebook, Twitter et Instagram.
++ Son dernier album, Lost Themes II, est disponible ici. John Carpenter sera en concert au Grand Rex à Paris le 9 novembre prochain.