C'est marrant, tu t'es fait connaître du grand public via un single (La Forêt) qui met en avant le fait qu'il n'y a personne pour entendre ce qui se passe et qui te permet de «profiter du silence», et tu reviens avec un album qui s'appelle Echo. J'imagine que c'est quelque chose qui n'est pas voulu mais je trouvais ça intéressant de débuter par cette remarque…
Mathieu Peudupin (Lescop) : Ah c’est pas mal, bel angle d’attaque ! J’y avais pas pensé. Mais oui, effectivement : le premier album a finalement trouvé un peu d’«écho» puisqu’il a été entendu, contrairement à la détonation de la chanson. Maintenant, ce deuxième album est la suite logique du premier, on peut le voir comme ça, oui.

Tu l’as appelé Echo pour cette raison-là, du coup ? Parce que le premier album en a effectivement trouvé, de l’écho ?
Je l’ai en fait d’abord appelé comme ça par rapport à la nymphe Echo, qui est très présente chez Ovide, amoureuse de Narcisse et qui se fait snober par lui. C’était un peu ça l’idée : une invitation à écouter ces petites voix qui nous appellent et qui nous sortent un peu de nous-mêmes.


Alors qui est David Palmer, le personnage qui donne le nom au morceau qui introduit ton album ?
Personne en particulier. Ça peut être beaucoup de gens, la facette d’un personnage un peu trouble, un peu tourmenté, mais qui a un certain pouvoir de fascination. Celui qu'on peut devenir lorsque l'on est un peu tourmenté et en roue libre. C’est pour ça que je lui ai donné un nom assez banal, qui pourrait appartenir à n’importe qui. Il y a plein d’Américains qui doivent s’appeler comme ça. J’aurais pu l’appeler Louis Dupont, mais j’ai finalement trouvé que David Palmer, ça avait plus de gueule. Mais l’album, ce n’est pas uniquement l’album de David Palmer. Il y a plein d’autres personnages dedans. La «mauvaise fille», le «garçon dérangé», un autre personnage qui en suit un autre dans la rue…pas mal de gens qui se croisent et s’entrecroisent, inspirés par des gens que j’ai pu voir ou connaître, soit dans la vie réelle, soit dans des oeuvres de fiction. Pierre Clementi par exemple, c’est l'un des personnages de Belle de Jour de Buñuel.

Il y a aussi des personnages croisés aux terrasses des cafés ? J’ai cru comprendre que tu y avais composé une partie de ton album, dans ces cafés…
Oui, tout à fait. Dans celui dans lequel on se trouve notamment (le Pause Café, rue de Charonne, Paris 11ème, ndlr) ! C’est par praticité surtout, et parce que je trouve vraiment ça très dur de travailler depuis chez soi. J’avais besoin de voir du monde, d’entendre le bruit autour de moi. Je me suis imposé un rythme de travail, avec de vrais horaires de boulot. J’ai acheté pas mal de livres de photos aussi au moment où j’ai composé l’album. Et certains clichés m’ont inspiré certains personnages.

Ah oui, ça paraît presque logique : quand on écoute tes chansons, on a parfois l’impression de se retrouver justement devant des portraits photographiques, comme si tu prenais le temps de décrire une scène qui se serait figée devant toi.
Oui c’est vrai que c’est un peu ça, des sortes d’instantanés, de captations d’un moment. Quand tu fumes une cigarette, que tu passes ta main dans tes cheveux, une façon de marcher…À mes yeux, le charme d’une personne réside d’ailleurs beaucoup dans ces petits détails-là. Ceux qui te rendent singulier.


On parlerait plutôt de photo-réalisme alors, si on veut filer la métaphore…
Ouais, mais plutôt du réalisme stylisé dans ce cas ! Une réalité mise en scène et sophistiquée.

Tu fais autre chose que de la musique d’ailleurs ?
Oui, je commence à écrire là. Je travaille sur un scénario de film notamment, que j’ai co-écrit et que j’aimerais bien finaliser. C’est un truc qui m’a d’ailleurs pas mal occupé ces derniers mois, et ça fait partie des raisons pour lesquelles j’ai mis un peu de temps à sortir mon second album. La photo en revanche non, ça demande trop de contraintes techniques que je ne connais pas. J’aime beaucoup l’image, mais je ne suis pas capable de la faire. C’est un peu comme la musique en fait : j’aime beaucoup ça, mais je ne suis pas capable de la jouer.

Tu chantes et tu composes uniquement ? Tu ne joues d’aucun instrument ?
Non. Enfin, un peu de guitare ou de clavier mais je ne me considère pas comme musicien. J’ai pas de dextérité là-dedans. J’ai des idées bien sûr, mais je ne connais pas les accords pour les jouer.

Tu en parlais, tu as mis un peu de temps à sortir ton second album. 4 ans au total. Ce qui laisse le temps de découvrir plein de choses, en musique notamment. T'as pas été tenté de faire autre chose pendant ce temps-là ? Je veux dire, d’essayer autre chose que la new-wave chantée en français ?
Alors, oui et non. J’ai jamais eu envie d’abandonner Lescop, et je n’en ai toujours pas envie. Mais c’est clair que j’aimerais élargir mon éventail de possibilités de création. Pourquoi pas bosser sur un autre projet musical ? Je commence à y penser un peu. Ou jouer dans les films que j’écris, pourquoi pas. Après, à mes yeux, c’est la déclinaison d’un même processus : l’écriture de ce que j’ai dans ma tête et la tentative de restitution de ce qui me touche, de ce qui m’émeut dans la vie.
IMG_9218- Tristane Mesquita
Tu parles beaucoup de toi dans cet album ?
Je crois qu’on parle toujours un peu de soi dans une oeuvre artistique. Enfin, je dis ça, mais dans cet album ce serait plus un «reflet de moi». Une facette. Après, je ne raconte pas ma vie au sens premier du terme, non.

Je reviens sur ce qu’on disait tout à l’heure et le fait que cet album a été écrit en partie là, à l’endroit où l’on parle, où il y a beaucoup de bruit et de lumière. Quand j’écoute Lescop tu vois, paradoxalement, je vois plutôt ça comme quelque chose d’assez sombre et de tendu, le genre d’album que tu écoutes la nuit en rentrant à pied chez toi, dans un quartier pas trop menaçant mais pas complètement lisse non plus…Un album de vagabondage, quasiment…
…Oui, mais quand je vagabonde, je n’ai pas envie d’écrire, tu vois. J’écris le jour, quand je rentre ! Pour être tranquille la nuit, et pouvoir vagabonder tranquillement.

On y retrouve d’ailleurs un vaste champ lexical de la nuit. J’ai noté quelques trucs comme à la fac : c'était "le coup de feu dans la nuit" dans La Forêt, La Nuit Américaine, et là c'est "La Nuit qui nous tend les bras, la Nuit qui nous parle tout bas"...
Oui, c’est vrai. Alors que j’écris vraiment mes chansons le jour. De toute façon, tu n’écris jamais sur le moment. Tu vois, La Forêt, je ne l’ai pas écrit dans une forêt. Et quand tu vois une belle meuf, tu ne vas pas lui dire «attends deux secondes, je vais écrire un truc là» !

C’est donc, on y revient, ce qui doit distinguer l’écriture de la photo…Dans la photo, du recul, tu ne peux pas en avoir.
Oui, tu as raison. Je ne pourrais définitivement pas être photographe !


À propos de photo : quand j'ai dit «t
iens, je fais Lescop en interview, là», j’ai une amie qui m'a dit, «wah, j'espère qu'il est moins triste en vrai que sur ses photos ou sur scène». Et j’ai vérifié, et c’est vrai qu’elles sont pas super joviales tes photos de presse…Selon toi, comment ça se fait que les gens te trouvent triste ?
Oui, elle n’a pas tort. J’imagine que c’est parce que de base, j’ai pas un regard hyper-souriant. Et puis ce que je fais, c’est assez sombre, alors ça a du sens. Et puis ça doit être génerationnel : c’est rare que les groupes sourient sur leurs photos de presse. Et tu vois, si j’arrête de sourire, j’ai un regard un peu sévère (c’est pas faux, ndlr). En tout cas, c’est pas une posture !

Quel regard portes-tu sur ce qui se fait aujourd'hui niveau pop française ? Il y a quatre ans, lors de la sortie de ton premier album, la hype n’était pas aussi accentuée qu’aujourd’hui, non ?
Hé bien, il y en a pas mal que j’écoute aujourd’hui. Flavien Berger notamment, j’ai beaucoup écouté son album. Mais je pense qu’il y a eu un moment où les portes se sont ouvertes, et où pas mal de gens se sont engouffrés dans la brèche. Je ne parle pas d’opportunisme hein, je dis juste que cet espace existe, même si j’imagine bien que certains d’entre eux le font vraiment par opportunisme. Mais vraiment, le truc que je trouve très intéressant c’est qu’on n’a plus besoin, en France, d’attendre les Anglo-Saxons. Il y a un style français, et ça c’est formidable. Un style que les Anglo-Saxons reconnaissent très bien d’ailleurs. La Femme par exemple, ça s’exporte vraiment très bien.

Et le live sur cet album-là, tu l'envisages comment ?
Ça a un peu changé par rapport au dernier album. Je voudrais faire quelque chose de plus hypnotique, de plus dansant, d'un peu plus progressif. En tout cas éviter d'axer le live sur le côté «chanson française». Personnellement, je préfère que les concerts soient d’abord des expériences physiques, pas des expériences intellectuelles. Alors voilà ce que je voudrais en tout premier lieu proposer aux gens !

Photos : Tristane Mesquita

++ Les pages Twitter et Facebook de Lescop.
++ Son nouvel album, Echo, est disponible. Il sera en concert le 18 novembre au Festival des Inrocks à la Cigale, et dans plein d'autres endroits à plein d'autres dates que vous pouvez retrouver ici.